‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 2 sur 58 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Des Barbares qui ont cnvalii IVinpire d'Ocndeut.

U fallait que les irruptions des Barbares eus- Étatnis^r.bie

. -, del'Eiiropelors

sent un terme. Depuis long-temps , détruits sans ;1,*J' j^'jij; interruption par le fer des Romains , ils se détrui- ^""'

l6 HISTOIRE

saient tous les jours par leurs propres armes, et ils s'étaient enfin répandus en Illyrie , en Italie , dans les Gaules , en Angleterre , en Espagne et en Afrique. Ils peuplaient ces provinces : une partie des Romains y avait été exterminée , l'autre assujettie , et le Nord était épuisé. Bien des causes contribuaient à dévaster ces contrées ; les guerres qui ne cessaient point, Fignorance et le mépris des Barbares pour l'agriculture , la ruine des arts et du commerce , les cruelles persécutions qu'on faisait aux catholiques, enfin tous les vices d'un gouvernement monstrueux.

cués des an. En commcnçant l'étude de l'histoire , nous

riens Barbares

de l'Europe, avous VU toutc 1 Europc couverte de peuples barbares; mais ces peuples avaient des vertus; la pauvreté les garantissait au moins de bien des vices. Plus jaloux de conserver leur liberté qu'ambitieux de commander à leurs voisins, ils cherchaient moins à conquérir qu'à se défendre contre les citoyens trop puissans ; et ils formaient de petites cités, où l'amour de la patrie n'était que l'amour même de la liberté. Nous les avons vus , occupés à se donner des lois , ne reconnaître pour bon gouvernement que celui où les citoyens sont libres. Les Romains seuls, par une suite des circonstances , ont allié l'amour de la liberté et l'ambition des conquêtes, deux choses toujours plus difficiles à concilier à mesure que l'empire s'étendait davantage.

cil^i Ht triicnt point h

MOnERNR. 17

Comme les idées ne s'acquièrent que par Fexpérience, ces peuples n'imaginaient pas de jeter les KÏrTnX! fondemens d'un vaste empire, lorsqu'ils ne formaient encore que de petites cités, mais ils songeaient à se garantir contre les tyrans, parce qu'ils avaient éprouvé les effets de la tyrannie. Voilà quelles ont été leurs vues dans les différentes formes de gouvernement qu'ils ont adoptées.

Dans la suite , quelques-unes de ces cités ont en- ^^jî"j,'u °a^„',; trepris d'étendre leur domination, parce que des succès leur apprenaient qu'elles pouvaient faire des conquêtes. Mais leur gouvernement n'y était pas propre , et leur ambition leur a fait perdre leur liberté, ou même a été la cause de leur ruine.

Tant qu'elles ont peu de besoins , elles ont aussi Eiie, pro.pj-

T. r ^ reni avec pende

plus de vertus. Un même esprit anime tous les esuènVaêrn"!" citoyens : les grands bommes se renouvellent sans cesse. Les qualités que la république perd dans l'un, elle les retrouve dans un autre : elle s'élève de génération en génération, et en quelque sorte par une suite de prodiges : mais elle tombe lorsqu'elle est parvenue au luxe, le dernier période de sa grandeur.

Si vous considérez que les Barbares, qui vien- lapiopandes nent d'envahir l'empire d'Occident , sont arrivés tout à coup où les anciens peuples ne sont arrivés que par degrés, vous jugerez que leur domination ne sera que passagère. En effet, sans avoir jamais eu aucune idée de gouvernement , ils ont

Barbares nou- Tellrment établis ne font que passer.

1 8 HISTOIRF.

tout à coup les vices des peuples conquéraiis et la mollesse des peuples conquis.

Les Français et les Anglais sont les seuls qui se soutiendront : les Français , parce qu'ils se sont établis les derniers , les Anglais , parce que leur situation les mettait plus à l'abri des nouvelles invasions.

idée de ^ peine ces nouveaux peuples commencent à umcn't'qaê*lê sctabHr qu'ils ont déjà tous les vices des nations

brigandage. t ^ • i i i

policées , et ils conservent encore tous ceux de la barbarie. Leur amour pour la liberté , sans règle , sans objet, n'est qu'un vrai brigandage; et nous trouverons à peine parmi eux quelques traces de vertus.

Ils ne savent Hs croicnt pouvoir conserver leurs états , parce

pasconserverce • i»

qujiis ont con- quc cc uc sout quc les parties d un plus grand empire. Mais ces états sont encore trop grands pour eux , car s'ils les ont conquis , ils n'ont pas appris à les gouverner, et par conséquent, à les conserver.

Pour entretenir ^^^ pcrdcnt Icur couragc , sans perdre leur féroruin"nUes\ou" cité, parcc qu'ils s'amollissent dans le luxe, sans

ces. '- '

adoucir leurs mœurs. Mais quoiqu'ils veuillent vivre dans le luxe, ils n'en savent pas entretenir les sources : ils ruinent au contraire l'agriculture, les arts et le commerce. Ils n'ont plus d'expédiens que dans de nouvelles impositions : ils accablent leurs sujets, et ils les précipitent dans la misère , pour s'y précipiter bientôt eux-mêmes.

MODFRinK. lO

Alors Fétat est composé de deux nations enne- luonti»»*».

nrmitandtbon

mies, et les vainqueurs, odieux aux vaincus, ont '""v«'««»n»,«»

» ' ' II» n onl m rt-

tout à craindre au dedans et au dehors. Pour ï."»."' "' ***' prévenir les révoltes, ils abattent les murs des villes, qui pourraient servir de défense au peuple opprimé, ne comprenant pas d'ailleurs à quoi servent ces murs, parce qu'ils ne savent ni défendre des places , ni former des sièges. Mais leur pays reste ouvert à Tennemi étranger : cependant ils ne se sont poiut conservé de retraites , et ils ne sont plus que de mauvais soldats.

Ils étaient puissans , tant qu'ils ne s'étaient PHif«ans »Y«at pomt encore fixés : car alors sobres, accoutumés ij »«««'»»»>» f?'"

r 7 - » ^ans l«ur» et«-

urt établisse nirn*.

à la fatigue et courageux, ils tombaient avec tout le poids de leurs forces réunies. Actuellement elles sont tout à la fois énervées et divisées. Dispersés dans le pays qu'ils ont conquis , ils ne peuvent plus marcher tous ensemble : il faut d'ailleurs qu'ils se partagent encore , afin que les uns tiennent les sujets dans l'obéissance , tandis que les autres défendent les frontières. Enfin ils s'énervent à mesure qu'ils prennent le luxe et les mœurs des nations vaincues.

Les Germains, comme vous l'avez vu, ne con- NY7?»i»»»nt naissaient d'autre métier que celui des armes: ils .onVen^'in'I

»•! r 1 • 1*1- 1 • 1 jn5«»«»delouie

croyaient qu il faut laisser aux lâches le soin de "p^7»oi.ipour cultiver la terre, et que la guerre est, pour des ""«*"*"• hommes braves , le seul moyen de subsister. Dans ce préjugé, ils pensaient que la force seule leur

donnait des droits sur tout ce qu'ils pouvaient eulever à leurs voisins. Ils ne s'engageaient par des traités que lorsqu'ils étaient les plus faibles , et ils se croyaient libres de tout engagement , lorsqu'ils avaient repris leurs forces premières. Sans lois, ils se conduisaient d'après les coutumes que la férocité leur dictait. En un mot ils n'avaient aucune idée du droit des gens, et ils seront longtemps sans pouvoir s'en former, parce que les premières habitudes' seront long-temps un obstacle au progrès de la raison. La force donnera droit à tout : les traités seront continuellement violés ; et l'histoire ne sera plus qu'un tissu d'injustices , de trahisons et de crimes monstrueux. Leurgouverne Représcntoiis-nous ces Barbares au moment

ment est une dé-

rnSieV ""* qu'ils viennent se rendre maîtres d'une province.

Ce ne sont pas encore des citoyens, ce ne sont

que des brigands. Toujours assemblés , toujours

armés, chacun veut avoir part à l'autorité. Leur

gouvernement est une démocratie , où germe une

infinité de dissensions. Ils n'obéissent à un chef,

qu'autant qu'ils sentent le besoin d'être conduits

par son courage et par ses lumières : mais s'ils

cessent de sentir ce besoin, le gouvernement ne

sera bientôt qu'une vraie anarchie.

S'ils ne sont Vous pouvcz douc Drévolr qu'ils seront toutpas délruits, ^ ^

L"nt^7a3serl à-fait Ic jouct dcs circonstances. Ils se conduiront

par raille formes ^ ^ . . i • • i , .., 1

vicieuses. saus rcglc, sans principes. Amsi les états qud^ fondent seront bientôt détruits , ou ils passeront

MODKRlfK. ai

par mille formes, toutes plus vicieuses les unes que les autres, avant de s'asseoir sur une base bien assurée.

Ce fut sans doute un terrible moment que Pourquoi dam

lei comment»'-

celui ou de pareils vainqueurs s'emparèrent des "j;;j^',J,^j'*^^;

1 • 1 . ' r* 't 'm. doos que tout

biens des vamcus : mais enfin ils ne pouvaient le, «mpereari. pas tout prendre ; et , lorsque chacun se fut saisi de ce qui était à sa bienséance, ils commencèrent à jouir, et les vaincus respirèrent. Le sort de ceux-ci fut même plus doux que sous les empereurs ; car les Barbares ne connaissant pas Tusage de payer les magistrats , ils ne connurent pas d'abord le besoin de mettre des impôts. Ils permirent au moins de jouir de ce qu'ils laissaient; et leurs sujets se trouvèrent heureux de n'être plus exposés aux vexations des officiers de l'empire. Ils n'avaient d'autre obligation que de faire la guerre à leurs dépens , quand ils étaient commandés ; et encore avaient-ils leur part au butin.

Avec cet usage, il n'était pas possible de sou- ï.es^uerresdor.

y ,, , dinaire courtes

tenir des guerres longues, ou Ion n avance que *'f'équenui. de proche en proche; mais les Barbares n'étaient pas dans ce cas. Si les uns étaient ignorans dans l'attaque des places , les autres ne l'étaient pas moins dans la défense ; d'ailleurs les fortifications des villes étaient ruinées, et une seule bataille ouvrait tout un pays. Les guerres se renouvelaient sans cesse, et se terminaient promptement.

Leur domination ne se contint pas long-temps i^. SârUrt*

aa HISTOIRE

occupés h scia- dans les bornes que m viens de marquer. S'ils

Llir dans leurs 1 J ±

peuvenrprs'ioùî traitèrent d'abord leurs sujets avec quelque sorte de douceur, ce ne fut ni par politique, ni par humanité. Il était naturel que chacun donnât ses soins à se bi^n affermir dans les usurpations qu'il avait faites , avant de songer à faire de nouvelles usurpations. Voulant donc jouir eux-mêmes de ce qu'ils possédaient, ils furent forcés de laisser aux autres la jouissance de ce qu'ils ne leur avaient pas enlevé. Ce fut un temps de calme. Mais lors u'iis Mais loTsqu'ils se crurent affermis dans leurs croUnt"q"c*fe posscssioiis , ct quc , s'étant accoutumés au luxe ,

qu'ils n'ont [>as

pru esi encore \[^ jjg \q^ trouvèrcut plus suffisautcs à leurs besoins, ils regardèrent alors tout ce qui était à leur bienséance comme des choses qu'ils pouvaient prendre encore. Vainqueurs, ils ne connaissaient que le droit des armes, et croyant faire grâce aux vaincus , lorsqu'ils leur laissaient la vie , ils jugeaient que tous les biens étaient à eux. Ils devaient donc enfin avoir recours aux impositions, ^ et les accumuler : et comment ne l'auraient-ils

pas fait, lorsqu'ils apprenaient qu'on en avait payé aux empereurs ? Ainsi les peuples étaient foulés par toutes sortes de voies , et parce qu'on leur enlevait leurs biens , et parce qu'on les surchargeait d'impôts , et parce que , dans le désordre qui régnait , les pertes ne pouvaient se réparer , ni par l'agriculture , ni par l'industrie , ni par le commerce.

M(>j>ihi>ii-..

la relicion lut encore le prétexte de bien des l» rti.K.on \ cxal ions. Les Barbares ariens se crurent tout per- î^-i'lï* ^ '"' mis contre les catholiques. Combien de maux ne devaient pas produire les persécutions de ces âmes féroces, qui, sous le masque d'un faux zèle , cachaient leur avarice, et qui, dans leur ignorance, méritaient à peine le nom de chrétiens, ou même ne le méritaient pas? Car peut-on penser que les Goths sussent pourquoi ils étaient ariens.'

Tel était en général le sort des peuples con- o.cooqa^rans

^ r r barbare; w dé-

quis : celui des conquérans n'était pas meilleur. 3p"i,7e',ïuire''s' Toutes ces nations barbares, toujours armées, se poussent, se chassent, se détruisent. C'est une fermentation qui produit continuellement de nouvelles révolutions, et les peuples disparaissent les uns après les autres.

Les Hérules régnaient en Italie, les Ostrogoths Toot«i«,pro.

^ ' ^ vince» d'Occi-

en Illyrie, les Vandales en Afrique, les Suèves diffirrw'Bar-

et les Visigoths en Espagne, les mêmes Visigoths,

les Bourguignons et les Français dans les Gaules,

et les Anglais dans la Grande-Bretagne. En un

mot toutes ces provinces étaient aux Barbares ,

à l'exception de quelques places en Espagne , et

d'un petit état que Siagrius, fils d'Egidius, s'était

formé dans les Gaules, et dont Soissons était la

capitale.

Les Hérules , qui habitaient depuis lone-temps Q"«i »•" »• ritalie, ne peuventéviler de s'amollir, depuis qu'ils ''""• s'en sont rendus maîtres. Les Van iales jouissaient

de leurs conquêtes, et négligeaient l'art militaire^ ne jugeant pas avoir dans la suite rien à craindre de la part des empereurs d'Orient. Nous savons peu de chose des Suèves : mais on ne peut pas douter qu'établis depuis plus d'un demi-siècle en Espagne, ils ne fussent déjà corrompus par la mollesse. Les Visigoths ne composèrent qu'un même peuple avec les vaincus , et les deux nations se firent des lois communes , tirées du code théodosien et de leurs usages ; mais ces lois devaient être bien imparfaites : d'ailleurs, par cette confusion, les Barbares ne pouvaient manquer de prendre les mœurs des Gaulois , et de perdre peu à peu leur première valeur. Les Bourguignons étaient dans le même cas, parce qu'ils avaient tenu la même conduite.

Plus tous ces peuples s'étaient établis facilement, plus ils se croyaient affermis, et moins ils prenaient de mesures contre l'avenir. Cependant ils laissaient derrière eux des ennemis puissans. Ce sont les Français, qui, étant passés les derniers dans les Gaules, n'avaient pas eu le temps de s'amollir, et qui en auraient difficilement trouvé les moyens, parce que le pays était entièrement ruiné.

Quant aux Anglais, la mer les défendait; ils habitaient un pays pauvre, et ils avaient dans le nord de l'île des ennemis assez redoutables pour entretenir leur courage, mais trop faible pour les subjuguer.

MODKRNE. a5

D*après ces considérations générales, il vous est aisé de prévoir quels sont de tous ces peuples ceux qui doivent se maintenir dans leurs conquêtes, ou même en faire de nouvelles. D'autres causes , qu'on ne peut pas prévoir , et que nous remarquerons dans le temps , contribueront encore aux progrès des ims et à la décadence des autres. Cependant vous jugez bien que je n'entreprendrai pas de vous parler de toutes leurs guerres.

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