‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 20 sur 58 · XI. IJ · texte numérisé non relu

XI. IJ

I y 8 HISTOIRE

die. Lothaire eut tout ce que son père possédait entre le Rhin, l'Escaut, la Meuse et la mer; royaume qui prit de lui le nom de Lotharingiay et que j'appellerai Lorraine , quoique cette province ne soit aujourd'hui qu'une petite partie des états de ce prince. Enfin Charles eut le royaume d'Arles ou de Provence , ce qui comprenait la Savoie, le Dauphiné, la Provence, une partie du Lyonnais et du Languedoc.

Louis (le Ba- Eu 858, commcla France était toujours dé-

vière fait dépo-

îeconci'ie'crl"! vastéc par des païens, Louis, roi de Germanie, ''^"' crut devoir venir au secours de la religion, c'est-

à-dire envahir les états de son frère. Un concile d'Attigni , auquel présidait l'archevêque de Sens, déposa Charles, releva ses sujets du serment de fidélité , et déclara la couronne de France dévol ue au roi de Germanie. Les évêques qui restèrent fidèles excommunièrent les pères de ce concile ; mais la plus grande partie des troupes ayant passé dans le parti des excommuniés, Charles fut contraint de s'enfuir en Bourgogne.

Louis ne conserva pas long-temps sa conquête. Comptant sur l'affection de ses nouveaux sujets , et voulant gagner leur confiance , il eut l'imprudence de renvoyer son armée en Germanie : il la suivit bientôt lui-même, parce que Charles reparut avec de nouvelles forces.

Charles recon- Le roi dc Fraucc , ayant recouvré ses états , sonnait les droits

Jarroge. "'"^^ g^^ commcut il pouiTait les conserver. Les évê-

MODF.RNK. 179

ques ne cessaient alors de s'attribuer dans leurs lettres synodales toute autorité sur les rois; et ils regardaient cette autorité comme attachée à leur qualité de Lieutenans de Dieu sur terre. En effet le mot seul de lieutenant porte l'idée d'une puissance temporelle , tant les mots ont de vertu lorsque les peuples sont stupides; et quelle est même la nation éclairée où les mots sont sans vertu? Charles n''eut garde de rien contester au clergé; au contraire il publia contre l'archevêque de Sens un écrit dans lequel il dit : au moins cet archevêque ne devait pas me déposer avant que j'eusse comparu devant les évéques quim'avalent sacré roi^ et avec lesquels il m'avait sacré lui-même; il fallait auparavant que f eusse subi le jugement de ces prélats , qui sont appelés les trônes de Dieu , dans lesquels Dieu est assis , et par lesquels il prononce sa arrêts ayant toujours été prêt de me soumettre à leurs corrections paternelles et aux châtimens qu'ils voudraient m' imposer. Après cet aveu, Charles imagina de fonder son n r.ii

^ . mnnier

trône sur les trônes de Dieu, et d'engager les jfî,[*,"'*'** évêques à déclarer au roi de Germanie qu'il avait encouru l'excommunication, et qu'il demeurait excommunié, s'il ne renonçait à ses desseins sur la France. Le concile se tint à Metz : il obéit aux ês« inspirations du roi, et il envoya des députés ^ Louis pour lui signifier la sentence qu'il avait portée.

eicommnnier Lunit

1 8o HISTOIRE

Le roi de Germanie , qui nétait pas du diocèse de ces évéques , fut fort étonné de la juridiction qu'ils s'arrogeaient sur lui. Si Charles avait des évéques pour l'excommunier , il en avait aussi pour excommunier Charles; et il répondit qu'il consulterait les siens.

Il s'allie des rois Ccttc seutencc ridicule ayant été sans effet , le

de Lorraine et . . -i > n

de Provence, et j.qj ^q Fraucc fat tcuir un autre concile a Savo-

tous trois recon-

tl^SSent nières, près de Toul. Il s'y trouva avec les rois

s'unir pour cor- . i ta t ^ • "

rîger les rois, jg Lorraïuc ct dc Provence. La ces trois princes firent un traité d'alliance en présence des évéques ; mais aussi les évéques, en présence et du consentement des princes, s'obligèrent à demeurer très -unis entre eux, pour corriger les rois, les grands seigneurs et le peuple. Cependant un événement prépara dès lors aux évéques un joug sous lequel ils devaient tôt ou tard fléchir.

DiTorcoieLo- Lotfaairc , voulant épouser Valdrade dont il est

Lorraine. amourcux , répudic Theutberge, sa femme, qu'il fait accuser d'adultère. Gonthier , archevêque de Cologne , Teutgaud , archevêque de Trêves, deux évéques et deux abbés approuvent, ordonnent même ce divorce , et leur jugement est confirmé dans un concile tenu à Aix-la-Chapelle.

Autorité que le Thcuthergc , qui s'était réfugiée en France ,

pape s'arroge ^ . , ,

cette occasion, ^crivlt à Nicolas I^'^ pour se plaindre de ce jugement. Ce pape prit sa défense, soit pour lui rendre justice, soit pour saisir l'occasion d'étendre sa

MODERNE. l8l

puissance sur les évéques et sur les rois. Il était dëjÀ bien convaincu que les empereurs tiennent du vicaire de saint Pierre la couronne et le glaive , et que la soumission commandée par l'apôtre n'est due aux rois qu'autant qu'ils sont bons. 11 ne considérait pas que Néron est celui auquel saint Pierre commandait d'obéir. Il cassa le concile, déposa Gonthier et Teulgaud, et menaça d'excommunier Lothaire.

Alors Gonthier écrit aux évéques en ces ter- Eiier<Toit.d'.mes : « Le seigneur Nicolas, que Ion nomme pape, qui se compte apôtre entre les apôtres, et se fait empereur de tout le monde, nous a voulu condamner ; mais nous avons résisté à sa folie. » S'adressant ensuite au pape : « vous avez prétendu, dit-il, nons condamner à votre fantaisie, mais nous ne recevons point votre maudite sentence; nous la méprisons; nous vous rejetons nous-mêmes de notre communion; nous nous contentons de la communion de toute l'Église ».

Cependant Lothaire craignait l'excommunica- M.!f ii< m tion, parce qu il pensait que ses oncles auraient y««^.p'* «*• la conscience trop délicate pour souffrir que les Lorrains fussent gouvernés par un excommunié. Bien loin donc de soutenir les évéques qui s'étaient prêtés à sa passion , il se soumit lui-même, et demanda qu'il lui fut permis d'aller à Rome ,. afin de se présenter devant le pape avec ses accusateurs. C'est une grâce qui ne lui fiit accordée

iSa HISTOIRE

que par Adrien II , successeur de Nicolas. Le roi de Lorraine comparut donc devant le pape comme devant son juge; et Gonthier lui-même se prosternant aux genoux de sa sainteté , lui dit : Je « déclare devant Dieu et devant ses saints , à « vous , monseigneur Adrien , souverain pontife , « aux évéques qui vous sont soumis, et à toute a l'assemblée, que je supporte humblement la « sentence de déposition donnée canoniquement (( contre moi par le pape Nicolas; (jue je ne ferai « jamais aucune fonction sacrée, si vous ne me (c rétablissez par grâce; et que je n'exciterai jac( mais aucun scandale contre l'Eglise romaine ou « contre son évéque, à qni je proteste d'être toute jours obéissant. «C'est ainsi que se termina cette affaire également honteuse pour Lothaire, pour les évéques et pour le pape ; et c'est la première où un roi et des évéques étrangers se soient soumis à la juridiction de la cour de Rome. Jusqu'alors les papes ne s'étaient point encore mêlés des mariages ni des divorces des princes. Ce premier succès les enhardira à se porter pour juges dans ces sortes d'affaires, et il en naîtra bien des désordres.

Mor!(ieri,«ripç GhaHcs, roi de Provence, mourut lorsque ce

roideProvence, ' ' A

rLi de Lorraine.' divorce occupait toute l'Europe, et qu'on disputait sur les cas où un mari pouvait répudier sa femme pour en prendre une autre. Lothaire , par un traité fait avec Charles, devait être son

MUDKRNK. l83

héritier. Mais il céda une partie de ce royaume à l'empereur, parce que son diiïérent avec la cour de Rome lui faisait une nécessité de le ménager. A peine eut-il terminé cette affaire qu'il mourut à Plaisance, lorsqu'il revenait de ses états. »&,.

L'empereur, comme frère de Lothaire , pouvait An pff>.§ir« prétendre a la Lorraine; mais il était troj) éloigne f;^*;'^^ '\\,JX pour faire valoir ses droits , et d'ailleurs il avait rh\'HriTh;î-*

11 1 • 1 ** p»rl«geni la

alors la guerre avec les Sarrasins. Ces peuples , torr.ine «mr* profitant des troubles qui désolaient les duchés de Bénévent et de Naples , avaient passé de Sicile en Italie, et s'y étaient établis. Le roi de Germanie , alors malade à Ratisbonne , avait déjà bien de la peine à se défendre contre les Sclavons Vinides qui avaient gagné plusieurs batailles sur lui. Charles le Chauve saisit ces circonstances qui lui étaient favorables, parut avec une armée, fut reconnu dans une assemblée qui se tinta Metz, et sacré roi de Lorraine. Cependant le roi de Germanie lui ayant déclaré la guerre , il consentit à lui céder une partie de ce royaume, et le partage fut fait.

C'est en vain qu'Adrien II , prenant les intérêts n, m^pn,«t

-, . lesrKcoininaai-

de 1 empereur , avait protesté contre les entre» ^»'>»j| J^prises de ces deux rois , et les avait menacés d'ex- rémj^.rr" communication , s'ils s'emparaient de la Lorraine; ce fut tout aussi inutilement que ses légats vinrent à Saint -Denis, et que, s'étant présentés devant \e roi, lorsqu'il entendait la messe, ils lui âchn-

l84 HISTOIRE

dirent, de la part du pape, de se mêler désormais en aucune manière de ce royaume. Adrien crut trouver bientôt l'occasion de se venger du mépris qu'on faisait de ses censures.

Charles fait Charlcs Ic Chauvc avait deux fils , Louis qui

excommunier

carioman, son j^g \^^[ avait lamais été bien soumis, et Carloman

fils, qui s'était J ' ,

révolte. ^^^ ^^ révolta. Celui-ci, mécontent d'avoir été fait

diacre malgré lui , se mit à la tête d'une troupe de bandits, et ravagea le royaume. Le roi, comme pour autoriser les prétentions du clergé , prit un concile pour juge, et fit excommunier son fils, avec tous ceux qui l'avaient engagé ou qui le suivaient dans la révolte.

Le pape, qui Carlomaii implora la protection du pape qui

se déclare pour A * J 1 J.

StirTug^de était empressé de saisir le plus léger prétexte pour

celle affaire ,, , , . ^. . i . i''»

maissans succès, etcudrc sa juridictiou sur le roi et sur leseveques de France. Adrien, dans sa lettre à Charles, le traita de père dénaturé, lui ordonna de cesser la persécution qu'il faisait à son fils, et de lui rendre son amitié ; ajoutant que, quand il aurait obéi, il enverrait des légats en France pour régler tous les différens. Il écrivit encore aux évéques que toutes leurs excomrnunications seraient nulles, jusqu'à ce qu'il eût été instruit de cette affaire; et aux seigneurs , qu'il les excommunierait , s'ils prenaient les armes contre Carloman. Cette tentative n'eut pas l'effet qu'Adrien s'était promis, parce que les esprits n'étaient pas encore accoutumés à reconnaître l'autorité qu'il s'arrogeait. Mais c'est

M(H)iii>h. l85

à force de hasarder des prétentions aussi extraordinaires , que les papes s'élèveront enfin au-dessus des rois et disposeront des couronnes.

Adrien fit ses réflexions et changea de conduite. ^ "

^ rarloman ftmt

Considérant que si Tempereur, qui n'avait point îil!,M'l*oî?1kf de fils, venait à manquer, Charles pourrait être roi d'Italie, et que par conséquent il devait le ménager pour lui, pour ses parens et pour ses amis, il lui écrivit peu après d'un style tout différent. Il le combla de louanges, et lui promit de ne jamais se départir de ses intérêts. Carloman , abandonné du pape, fut pris après avoir troublé plusieurs provinces pendant deux ans ; et son père lui fit crever les yeux.

Le roi de Germanie ne trouvait pas plus de L»fiuj«m4«

G«nM«iii« a'c*

soumission dans sa famille; car ses deux cadets, ij;,"',.**" '*'* I^ouis et Charles, avaient pris les armes; et Carloman , son aîné, alors soumis, s'était déjà révolté plusieurs fois.

L'empereur étant mort sur ces entrefaites , 8,5.

... AprHUmflrt

Charles le Chauve, qui avait pris ses mesures Ji„*"P*a'jri',; d'avance, ferma les passages des Alpes au roi de J'Joîît^^*

riale,

Germanie , et vint à Rome , où il reçut la couronne impériale des mains de Jean VIII , successeur d'Adrien. Son frère, jaloux de se venger, fit une irruption en France, pénétrajusqu'en Champagne, ruina tous les lieux par où il passa , et se retira.

On ne sait pas exactement ce que coûta le titre rh^u/.riia empereur au roi de rrance; mais, quelque riau.

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marché qu'il ait fait, il a du moins donné lieu de croire que le pape le conférait ; et on ne peut pas douter qu'il n'ait contribué à l'avilissement de cette dignité et à l'accroissement de la puissance des papes. 1 1 revint en France l'année suivante, 876, et il se hâta de faire tenir un concile à Pont-Yon, où les légats se trouvèrent ^ et dans lequel il employa toute son autorité pour soumettre l'église de France à la juridiction du saint-siége. Il oublia même sa dignité jusqu'à dire que le pape lui avait donné la commission de le représenter, et qu'il voulait exécuter les ordres qu'il en avait reçus. Cependant les entreprises du souverain pontife étaient contraires aux canons , aux usages de l'église gallicane et aux intérêts mêmes du roi. Entre autres choses il établissait l'archevêque de Sens primat des Gaules et de Germanie , comme son vicaire en ces provinces, soit pour la convocation des conciles, soit pour les autres affaires ecclésiastiques, ordonnant qu'il notifierait aux évêques les décrets du saint-siége , lui ferait le rapport de ce qui aurait été fait en exécution, et le consulterait sur les causes majeures. Mais les évêques s'opposèrent à cette nouveauté, et, quoique l'archevêque de Sens se soit depuis prétendu primat des Gaules et de Germanie , cette qualité ne fut jamais en lui qu'un titre sans juridiction. Le dessein de Charles était d'abaisser son clergé , parce qu'il le craignait : il ressemblait au cheval

MnniHM. iH-y

(le la fable, auquel bien li autres princes ont ressemblé.

Cette même année mourut Louis, roi de Ger- . H>-

Mort Ar l.o«i«

manie. Il sut défendre ses étals contre ses voisins, l,'«r'uu"i?oV. maintenir ses sujets dans lobéissance, faire rentrer ses fils dans le devoir, en un mot il fit respecter son autorité. Mais j'ai peine à croire qu'il ait été un des plus vertueux et des plus grands princes qui aient régné en Allemagne, comme le dit M. le président Hénault : il n'y avait guère alors de véritable vertu ni dç véritable grandeur parmi les souverains.

Quatre ans avant sa mort , il avait partagé ses états entre ses fils : Carloman eut la Bavière, la Bobéme, la Carintbie, l'Esclavonie, l'Autricbe d'aujourd'hui, et une partie de la Hongrie. Louis eut la Franconie, la Saxe, la Frise, la Thuringe, la basse Lonaine , Cologne et quelques autres villes sur le Rbin. Enfin Charles eut l'Allemagne, ce qui comprenait tout ce qui est au delà du Mein jusqu'aux Alpes, et avec cela quelques villes qui avaient été <lu royaume de Lorraine.

L'empereur, voulant envahir quelques parties c:h>ri..,n„. n* de ces états, arma contre lui ses trois neveux, ;„7„d;''èi^'io Carloman, roi de Bavière, Louis, roi de Germanie, s«m"l*;

vtosrli

et Charles, roi d'Allemagne : c'est ainsi qu'on Içs désignait. Il venait d'être défait par le roi de Germanie, lorsqu'il apprit que les Normands, enti'és par rcinlmiM lnii<« «l** la Seine, s'étaient

rendus maîtres de Rouen , et que les Sarrasins , les Grecs et le duc de Bénévent causaient de grands désordres en Italie. 11 se hâta de passer les Alpes à la sollicitation du pape , laissant la régence du royaume de France à Louis, son fils; mais Garloman, roi de Bavière, arriva presque aussitôt en Lombardie. Ces deux rois se firent peur mutuellement , et n'eurent rien de plus pressé que de retourner l'un et l'autre sur leurs pas ; Garloman , paifce qu'il crut que Charles était venu avec toutes ses forces , et Charles , parce qu'en effet une partie de son armée avait refusé de le suivre. Celui-ci tomba malade en passant 877- le Mont-Cénis , et mourut dans une chaumière de paysan. Il était dans la cinquante-cinquième année de son âge, et dans la trente-huitième de son règne , comme roi de France.

Je vous ai montré par la suite des principaux événemens combien ce roi fut peu maître dans ses états, et combien il était faible pour les défendre , lors même qu'il acquérait de nouvelles provinces. Il nous reste à considérer dans sa conduite quels sont les vices qui achèveront de perdre tout-à-fait le gouvernement.

Sage politique Le roî sc trouvaiit entre deux corps jaloux et

<« viharlemagae . ^ "^

ennemis, le clergé et la noblesse, était forcé à se déclarer tantôt pour l'un , tantôt pour l'autre , et devait enfin devenir la victime de l'un des deux , ou de tous deux ensemble. Si Charlemagne

MpDKRNR. 189

maintint son autorité, c'est qu'il fit entrer le peuple dans les assemblées de la nation ; qu'il sut balancer par ce troisième corps la puissance de la noblesse et du clergé , et qu'il entretint l'union entre ces trois ordres. Cette politique lui réussit : sur quoi vous remarquerez que le plan de gouvernement le plus équitable est le plus avantageux pour le souverain comme pour les sujets. Si ce grand homme eût pu transmettre son génie à ses fils , l'empire français , tous les jours plus florissant, se fut affermi. Il devait donc tomber en décadence sous liouis et sous Charles II, car les effets ne pouvaient plus être les mêmes, lorsque la conduite des souverains était toute différente.

Louis fut l'instrument de sa femme , de ses mi- le, de»ofd«i

. ont coniiMBcî

nistres et des moines. Il ne consultait pas la na- ;??' ^'** •• tion, ou il changeait de son autorité ce qu'il avait réglé avec elle. Il lui commandait en maître, il lui parlait en suppliant , passant de la soumission au despotisme, et toujours timide ou téméraire , suivant les impressions qu'il recevait. Les assemblées de la nation devinrent moins fréquentes; le peuple n'y eut plus la même influence , et les dissensions recommencèrent entre la noblesse et le clergé.

Sous Charles , les abus prirent de nouvelles 11. f*.cc«>î«-

* ^ sent *otu Ctur*

forces. Il compta d'abord pour rien le clergé, la «"««t»»*"''noblesse et le peuple; il dédaigna de convoquer le champ de mai , soit qu'il craignit de trouver de

1 go HISTOIRJÎ

la résistance dans l'assemblée de la nation , soit que, d'après ses flatteins, il crût n'avoir qu'à commander; mais on lui désobéit, et on lui désobéit impunément. Les grands , en lui refusant le service militaire, lui firent sentir toute sa faiblesse. Voilà pourquoi il fut toujours hors d'état de défendre ses provinces contre les Normands. Régnier, avec qui il fit un traité si honteux, n'avait que cent vingt bateaux, et par conséquent fort peu de troupes.

Charles s'humilia ; son impuissance en fut plus manifeste. Les seigneurs et les évéques qu'il convoqua en devinrent plus hardis. Le champ de mai, qui avait fait toute la force du gouvernement sous Charlemagne, n'offrit plus qu'une assemblée tumultuaire, dans laquelle des hommes qui n'y venaient que pour se plaindre, ou que parce qu'ils avaient encore quelques ménagemens à garder, délibéraient toujours en désordre, et ne terminaient jamais rien. D'ailleurs, comme le peuple, de plus en plus avili, n'était point appelé, le roi seul entre le clergé et la noblesse était trop faible contre tous deux ensemble , et ne pouvait sans danger s'attacher à l'un plutôt qu'à l'autre. Les choses étant réduites à ce point , il était difficile de se bien conduire; mais il n'était pas possible aussi de se conduire plus mal que Charles le Chauve. Je ne veux pas seulement parler de la faute qu'il fit en reconnaissant comme des droits les prétentions

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des évèques, ni de rinipnidence qu'il eut ensuite de vouloir les soumettre au pape, afin de les abaisser; je veux parler de la conduite qti'il tint avec la noblesse , et qui doit produire le gouvernement le plus monstrueux.

Charles-Martel, Pépin son fils, et Chartemasne origine di

* ^ l^ouvcrncmciil

avaient donné des bénéfices aux grands qu'ils '"**"'* voulaient s'attacher, exigeant d'eux le serment de fidélité, rhommage et le service militaire quand ils seraient commandés. Cet établissement lia le bénéficier :\ celui qui conférait le bénéfice, et mit entre eux un rapport qu'on exprimait par les mots de vassal et de suzerains.

Cette politique était sage de la part de ces princes, assez puissans pour s'assurer de la reconnaissance, et qui d'ailleurs conservaient 4e droit de reprendre les bénéfices à ceux qui manqueraient à leurs engagemens. Mais Charles le Chauve, dans une position toute différente, fut assez simple pour croire s'attacher les seigneui-s par des bienfaits, et comme il n'avait plus rien à donner, il déclara tous les bénéfices et tous les comtés héréditaires.

Il faut considérer que la plupart des seigneurs et des comtes étaient si bien affermis , qu'il eiit été dangereux d'entreprendre de les dépouiller. En acquérant donc un droit sur une chose qu'ils étaient assez forts pour conserver, ils apurent qu'on ne leur donnait que ce qu'on ne pouvait pas

ig'2 HISTOIRE

leur ôter; et, ne songeant qu'à jouir de ce qui ne pouvait plus leur être contesté, ils devinrent plus indépendans que jamais. Tel fut le degré de puissance où s'élevèrent les grands vassaux.

Comme on profitait de la faiblesse du gouvernement, il s'établissait des multitudes île tyrans dans chaque province. Un homme était - il assez puissant pour se cantonner dans sa terre, il cessait d'obéir ; il ne permettait plus aux envoyés royaux de faire aucune fonction chez lui , et il ne travaillait qu'à s'approprier les droits de la souveraineté. Ainsi les lois saliques, ripuaires, bourguignones, les capitulaires de Charlemagne, en un mot toutes les* lois en vigueur jusqu'alors furent absolument oubliées. A leur place s'introduisirent des coutumes bizarres , contradictoires , tyranniques , telles que l'ignorance et l'avarice les établissent quand la force règle tout : la volonté de chaque seigneur était devenue l'unique loi.

Il se forma néanmoins parmi tous ces seigneurs une sorte de subordination. Ceux qui rendaient hommage à un supérieur le recevaient d'un inférieur, et se trouvaient, sous différens rapports, tout à la fois suzerains et vassaux. Le roi, qui ne relevait de personne, et les petits seigneurs auxquels personne ne rendait hommage, étaient les extrémités de cette chaîne. Cependant il n'y avait rien de certain dans cette subordination : l'état de chaque seigneur pouvait varier et variait

MODKRNF. 193

coiilinucllcmciit. Comme il n y .iv.iâl point de puissance publique qui se fit respecter, le faible était sans protection contre le fort qui Topprimait; et le sort des armes donnait des droits, ou les enlevait suivant les circonstances. Aujourd'hui on était le vassal d'un seigneur, demain on Tétait d*un autre , ou même on devenait le suzerain de celui à qui on avait rendu hommage. Enfin quelques seigneiurs s'affranchirent de tout hommage et ne relevèrent, comme on l'exprima , que de Dieu et de leur épée. Leurs terres, qui devinrent des principautés tout-à-fait indépendantes, furent ce qu'on nomma des alleux^ ou des terres allodiales. Tel était l'état de la France : elle n'avait plus de loi , et des tyrans s'y formaient de toutes parts. On a nommé gouvernement féodal cette anarchie, où la fortune des grands se trouvait toujours chancelante, où les faibles gémissaient continuellement sous l'oppression, et d'où les plus grands désordres devaient sans cesse naître les uns des autres.

I^s vassaux prêtaient foi et hommage à leurs suzerains. Quoique quelques-uns s'y refusassent, en général ils ne s'en dispensaient pas, lors même qu'ils étaient assez forts pour s'en affranchir. C'est que l'anarchie féodale s'étant introduite peu à peu, il était naturel de conserver p^u- habitude quelque chose de l'ancien gouvernement, et de continuer de prêter l'hommage, parce qu'on l'avait toujours prêté. On songeait d'autant moins à

secouer cet usage, cpie ce n'était plus un joug, mais seulement une formalité qui n'obligeait à rien celui qui était assez puissant pour ne pas obéir : d'ailleurs un seigneur eût donné un mauvais exemple à ses vassaux, s'il eût refusé lui-même ce devoir à son suzerain. Voilà pourquoi le droit de la suzeraineté se conservait presque partout , dans les temps où chaque vassal travaillait à s'affranchir et à se rendre indépendant.

Quant aux autres droits, vous pouvez juger par la nature des fiefs , c'est ainsi qu'on nommait les terres qui soumettaient à l'hommage ; vous pouvez juger, dis-je, qu'ils n'avaient rien de fixe. Ils ne pouvaient être uniformes, parce qu'ils dépendaient uniquement de la puissance du suzerain et de la faiblesse du vassal. Là, les vassaux ne faisaient point difficulté de servir à la guerre pendant soixante jours; ici, ils voulaient que leur service fût borné à quarante, ailleurs à vingtquatre, ou même à quinze : les uns exigeaient une espèce de solde; d'autres prétendaient pouvoir se racheter de leur service en payant quelque légère subvention : tantôt on ne devait marcher que jusqu'à une certaine distance; d'autres fois on n'était obligé de marcher que lorsque le suzerain commanderait lui-même ses troupes. Ceuxlà ne devaient que le service de leur personne ; ceux - ci devaient se faire suivre d'un certain nombre de chevaliers. En un mot, le joug des

MODERNE. 19a

vassaux clail plus ou moins pesant, suivant leur faiblesse ou leur puissance. Tel est le gouvemesnient monstrueux qui va subsister pendant plusieurs siècles, et dont la suite de l'histoire vous fera connaître les abqs

'CHAPITRE lY.

Jusqu'à Hugues Capct.

La maison de Charlemagne se précipite vers i.vmpîr*. ,u sa ruine, et entranie avec elle 1 empire qu'il a ««n,i.* «i .ufût

' 1 » dr fonnailr» le»

fondé. Dès que nous connaissons cette révolution îëvoTJuon.""* dans ses causes, nous la connaissons déjà dans ses effets. Il est aisé de prévoir les guerres qui vont déchirer l'Europe dans toutes ses partie^ , puisque nous ne voyons partout que des tyrans sans mœurs, sans lois, sans subordination. Je crois encore inutile d'étudier ces guerres dans l'histoire, parce qu'il est tout aussi instructif de les imaginer , et beaucoup plus court. Passons donc rapidement, et n'observons la chute de l'empire de Charlemagne que pour remarquer ce qui se formera de ses débris.

Quoique Louis II, dit le Bègue, eût reçu de Fjâia«r.aipif« son père la régence du royaume , il paraît cepen- **"* "*"* dânt n'avoir dû la couronne qu'à la jalousie qui divisiiit les grands. Aucun d'eux ne voulait se donner pour maître celui qu'il avait jn^^cjn'nloi-s

regardé comme son égal; et ils trouvaient tous de l'avantage à se réunir en faveur de Louis, auquel ils pouvaient faire la loi. ^

L'Italie était , comme la France , en proie à une multitude de petits souverains; en sorte que le titre de roi de Lombardie n'avait donné à Charles le Chauve qu'une puissance toujours contestée par les ducs lombards , auxquels Charlemagne avait laissé leurs domaines.

Les Sarrasins faisaient des courses jusqu'aux portes de Rome , qui se racheta par un tribut auquel elle se soumit. Carloman , roi de Bavière , prétendait à l'empire. Lambert, duc de Spolette, soutenu d'Adelbert , marquis de Toscane , y prétendait encore. Tous deux le demandaient au pape Jean VIII, qui le refusait à l'un et à l'autre. Cependant Lambert entre dans Rome, fait arrêter Jean, et continue de lui demander l'empire sans pouvoir l'obtenir. Quelle idée se formait -on de de cet empire, dont le pape dans les fers disposait encore? Quoi qu'il en soit, le duc de Spolette se désista , et exigea le serment de fidélité au nom du roi de Bavière, dont il craignit d'être le concurrent. Si Carloman n'eût pas été retenu par une maladie et par la guerre qu'il avait avec les Sclavons, il se fût rendu maître de l'Italie et de l'empire, c'est-à-dire du titre d'empereur et de celui de roi de Lombardie; car alors ce n'était guère là que des titres.

MODKRKTE. I<)^

Le pape , s'étant échappe de sa prisoH , vint en France, et tint nn concile à Troyes, dans lequel il sacra le roi et excommunia Lambert, Adelbert, tous ceux qui s'emparaient des biens des églises, et tous ceux encore qui s'assiéraient en présence des évèques sans en avoir obtenu la permission.

Le père Daniel pense que Louis fut seulement coiu*onné roi de France, le pape ayant voulu qu'il vînt à Rome recevoir la couronne impériale; et qu'il y vint avec une armée pour secourir cette ville]contre les Sarrasins , le duc de Spolette et le marquis de Toscane. Mais il importe peu de savoir quels ont été les titres d'un roi qui n'a paru sur le trône que pour s'en montrer indigne. Il mourut après dix-huit mois de règne.

Il laissa deux fils encore fort jeunes, Louis et 879.

"* Etal de l'c m pif*

Carloman : et quelque temps après, la reine ac- *i^r\liin. coucha d'un prince qui paraîtra sous le nom de Charles le Simple.

Les grands, profitant de la jeunesse des princes, formèrent plusieurs factions. Louis de Germanie fut même appelé à la couronne de France ; mais enfin ils se réunirent, et partagèrent le royîiume entre liOuis et Carloman. Cependant Hugues , fils de Lothaire et de Valdrade, entreprend de faire valoir ses droits sur la Lorraine ; les Normands recommencèrent leurs coui*ses; et le duc Ik>son , dont Charles le Chauve avait épousé la sœur, se fait reconnaître roi de Provence.

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