CHAPITRE IV
ËtAt du gouvernement féodal à la fin du onzième siècle *.
L'avènement de Hugues Capet au trône sem- u. pr.«;»f, blait devoir perpétuer tous les désordres du gou- bl',n,"ViUi,ïïrt vernement féodal. Il n'était pas naturel que les àiinîn grands vassaux qui s'étaient soustraits aux derniers Carlovingiens, voulussent se soumettre au duc de France, qu'ils regardaient comme leur égal. Hugues eût vainement entrepris de les subjuguer. Content d'assurer sa puissance sur les plus faibles, il permit aux autres de se faire autant de droits qu'ils avaient de prétentions, attendant que le temps fît naître des circonstances favorables à son agrandissement, et se reposant sur ses successeurs du soin d'en profiter. Une ambition prématurée eût été la ruine des Capétiens, parce qu'elle eût réuni les grands vassaux ; mais en ne précipitant rien , ils pouvaient s'élever
' Le fond de ce chapitre est tir/î des Observations sur l'hbtoire de PVance, ainsi que ce que je dirai dans la suite sur le gouvernement.
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sur cette multitude de tyrans qui se détruisaient par des guerres continuelles. C'est ainsi qu'ils se sont conduits : je n'oserais dire que ce soit par politique.
Les désordres ^cs pcuplcs sc lasseut enfiu de l'anarchie. Vous font 'sen.Tr' îe avcz VU Ics Mèdcs se choisir un roi , et les Grecs
besoin d'une su-
bordinaiion. demaudcr des lois aux citoyens les plus éclairés. Les Français ne furent pas aussi sages , parce que le peuple parmi eux n'était rien , et que les seigneurs ne pouvaient pas renoncer à la domination qu'ils avaient usUrpée. Mais les désordres dont ils étaient tour à tour les victimes leur firent au moins une nécessité de reconnaître des devoirs réciproques , et d'établir entre eux une sorte de subordination.
lasuboniîna- Or, dès quc le besoin de la subordination se
lion qui s'élabiit ^ ^
Ta randi"sémeni ^^ scutir , la puissaucc des Capétiens devait nades Capétiens. t|jre|ien[iejit s'accroîtrc , parce que ces princes, ayant de grands domaines , étaient faits pour être plus respectés que les derniers Carlovingiens ne l'avaient été. Les seigneurs , trop faibles pour affecter une entière indépendance , se crurent heureux de trouver dans des princes plus puissans des protecteurs qui assuraient leur fortune. Ils se soumirent donc à des devoirs, et il s'établit une subordination entre les vassaux et les suzerains. Ainsi , comme les suzerains s'obligèrent à protéger leurs vassaux, les vassaux s'obligèrent à donner au besoin des secours à leurs suzerains, et nous
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voyons que vers la fin du onzième siècle, les seigneurs qui relevaient de la couronne ci*oyaicnt devoir suivre le roi k la guerre, sous peine ôv perdre leurs fiefs.
Les circonstances contribuèrent encore à faire u, „„^. contracter i habitude de ces devoirs réciproques, '••«••••••m,-
Les fiefs en France étaient féminins, et pas- •^■""" saient par des mariages d'une maison dans une autre. Il arriva de là qu'un seigneur ent souvent des fiefs dans les domaines de ses vassaux, et que • par conséquent il dut comme vassal Tliommage qu'il recevait comme suzerain. Les Ca|iëtiens par exemple, en qualité de rois, ne relevaient que de Dieu et de leur ëpée ; mais parce qu'ils possédaient des arrière-fiefs, ils étaient obligés d'en acquitter les charges , et ils relevaient à cet égard de leurs propres vassaux.
Les mêmes seigneurs étant sous différens rapports les vassaux de ceux dont ils étaient les suzerains , on sentit l'obligation de reifiplir les devoirs de vasselage pour conserver les droits de suzeraineté. L'intérêt commun introduisit «ionc peu il peu des devoirs conmie des droits. Des traités de paix les déterminèrent et les eoi^nnèrent; enfin le temps et l'usage en firent une habitude et une loi. C'était une maxime du gouvernement féodal , que si le vassal doit au suzerain , le suzerain ne doit pas moins au vassal.
Des coutumes introduites par ia force des Ufmtu^uu
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était le tribunal circonstaiices pour mettre un frein à l'anarchie, 3"ffé'reir' " étaient sans doute susceptibles de bien des équivoques ; il fallait donc un tribunal pour terminer les différens qui pouvaient naître. Outre les assises, dans lesquelles chaque seigneur jugeait ses sujets, chaque suzerain tenait à des temps marqués sa cour féodale à laquelle il présidait , et qui était composée de ses vassaux. C'est là qu'on jugeait les affaires que les vassaux avaient entre eux ou avec * leur suzerain , lorsqu'on préférait la voie de la
justice à celle de la guerre. Le seigneur y portait sa plainte contre le vassal qui lui avait manqué, et il ne pouvait sévir qu'après y avoir été autoris par une sentence. Un vassal qui avait à se plaindre de quelque injustice sommait son seigneur de tenir sa cour , et, dans le cas du refus , il était en droit de ne plus le reconnaître pour suzerain. Devoirs rc'ci- Rcfuscr l'hommagc après trois sommations, ne
proquesdesvas- . . ^
sauxetdMsu- pas suivrc son seigneur a la guerre, ne pas se rendre aux assises de sa cour , lui faire en un mot quelque injure grave , c'était autant de crimes de félonie, par lesquels on encourait la perte de son fief. Mais le suzerain perdait aussi tous ses droits par le refus de protection , par le déni de justice, et par les vexations qu'il commettait. Alors le vassal s'affranchissait de tous hommages s'il était assez puissant ; ou , cherchant un protecteur dans le seigneur de son suzerain , il en devenait le vassal immédiat.
MODERPfF. ^oS
Un seigneur n\ivait (raiitorlté que sur ses vassaux ininuMiiats. Il nY'lait pas même en droit d'en exiger le service dans toutes les guerres qu^il entreprenait. Le vassal ne le devait que lorsqu*on prenait les armes pour la seigneurie dont il relevait. Il [wuvait le refuser, s*il s'agissait d*une autre seigneurie : il le pouvait à plus forte raison si son suzerain n'armait que comme allié d'un autre seigneur.
On est étonné quand on voit la peine qu'eut p-t^i w. Louis VI , fils de Philippe I , à soumettre de petits
seigneiu*s, tels que ceux de Corbeil, de Couci , iTiîir'ÎIÏS!! de Puiset et Mont-Lhéri. Il les eût accablés , s'il fut tombé sur eux avec les forces réunies de tous ses vassaux ; mais comme comte de Paris , il ne pouvait faire marcher que ceux qui relevaient de ce comté ; de même comme comte d'Orléans, et comme duc de France; de sorte qu'il n'était en droit de commander les grands vassaux que lorsque la guerre intéressait la couronne même. Il était donc toujours faible , parce qu'il ne pouvait jamais employer qu'une partie de ses forces.
C'est ce que nous comprendrons encore mieux , si nous considérons l'état et la position de ses domaines.
Quoique le duché de France fut un des plus étendus , et que le roi fut encore comte de Paris et d'Orléans , cependant il n'avait en propre que Paris , Orléans , ^tampes , Compiègne , Mehui et
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quelques autres villes moins considérables. Tout le reste appartenait à des vassaux qui n'étaient pas toujours soumis, ou à des arrière - vassaux dont il ne pouvait rien exiger. Ainsi la communication d'un domaine à l'autre était coupée ; il ne lui était seulement pas possible de réunir les troupes qu'il pouvait lever par lui-même. On voit que le roi de France réduit à cet état ne pouvait être que bien faible. Heureusement tous les grands vassaux étaient dans une position semblable. Que le gou- La Fraucc étant ainsi divisée , c'était de toutes
vernement féo-
le! SvoiuiE' parts des intérêts contraires. Les droits et les devoirs respectifs des suzerains et des vassaux pouvaient être reconnus dans des temps de calme: mais ces temps ne pouvaient pas durer. La subordination disparaissait pour faire place à la guerre; les révolutions naissaient les unes des autres ; les coutumes n'acquéraient qu'une autorité momentanée , et le gouvernement ne prenait point de consistance.
Quatre appuis Ce gouvememeut monstrueux portait sur
de ce gouvernement, quatre appuis ruineux par leur nature. Le premier est l'autorité absolue que les seigneurs exerçaient sur le peuple : mais ils en abuseront tous les jours; et en ruinant leurs sujets, ils se ruineront enfin eux-mêmes.
Le second est le droit de guerre , joint à l'impuissance de former de grandes entreprises. Car il résulte de là que les uns sont assez forts pour
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se défendre , et que les autres sont trop faibles pour envahir. Un seigneur soutiendra un siège dans un château , et son ennemi ne pourra pas le forcer, parce qu'il ne pourra phis retenir «€» troupes dès que les vassaux auront servi le temps auquel ils sont obligés. La guerre ne sera donc qu'un brigandage funeste à tous, sans être avantageux pour aucun ; et les petits seigneurs , forcés d'y renoncer, chercheront un maître qui les protège, et se donneront au plus puissant. La guerre, qui ruinera les tyrans les plus faibles, contribuera donc à détruire l'anarchie.
Le troisième appui est la puissance des seigneurs de la première classe , qui , étant presque égaux en force, résistent les uns aux autres, se contiennent mutuellement; et ont intérêt à protéger chacun les vassaux de leurs ennemis. Mais si, par des mariages, plusieurs grands fiefs se réunissent sur une même tête, l'équilibre sera rompu, et toute la France tombera peu à peu sous un seul maître. C'est ce qui arrivera.
Le quatrième et dernier appui est la puissance législative, que chaque seigneur avait dans sa terre ; mais cet appui ne subsistera pas quand les autres seront renversés. Nous allons même voir qu*à la fin du onzième siècle les justices des seigneurs laïques étaient déjà resserrées dans des bornes bien étroites par les entreprises du clergé. Car en même temps que la noblesse usurpait sans
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scrupule les terres des églises , parce qu'elle était toujours armée, elle perdait le droit de rendre la justice dans ses fiefs, parce qu'elle était trop ignorante et trop superstitieuse pour ne pas se soumettre jusque dans le temporel à la juridiction ecclésiastique ; il régnait alors une sorte de fanatisme qu'il faut connaître pour juger du caractère de la noblesse française. Ce sera le sujet du chapitre suivant.