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CHAPITRE V

Idée générale de la chevalerie.

Motifs <i.s I^es Germains, qui regardaient comme hon-

Germains pour 1 1 • 1 i ?

donner avec ce- tcux clc cultivcr la tcrrc, lorsqu on pouvait en-

rëmonieles pre- J- 1

riïjeunesgïî." l^^cr k récoltc de ses voisins , n'étaient que soldats, et ne pouvaient estimer que la profession des armes. Dès l'enfance, leur imagination était échauffée à la vue des applaudissemens donnés à ceux qui revenaient chargés de butin. Leurs oreilles étaient continuellement frappées du récit de quelques entreprises hardies et heureuses ; et ils attendaient avec impatience le moment où ils pourraient avoir part à ce glorieux brigandage.

Il est naturel que les peuples cherchent à donner de l'éclat aux professions qu'ils considèrent

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davantage; c'est pourquoi les Germains donnaient avec cérémonie les premières armes aux jeunes gens qu'ils menaient à la guerre. Ils comprirent que ces cérémonies ne pouvaient qu'élever le courage. On trouve encore des traces de cet usage parmi les Français sotis la première race et sous la seconde. Gharlemagne donna solennellement Tépée à Louis son fils.

Mais par la nature du gouvernement féodal, u .«ucm la noblesse française était toute militaire. C'est i'pSÎÏTi/kî!

' tifa.

par les armes seules qu'elle pouvait conserver ou accroître une puissance qu'elle avait acquise par les armes. Plus elle était riche en possessions^ plus elle sentait donc le besoin d'attacher de la considération à la profession militaire; et si elle était pauvre, elle le sentait encore, puisqu'il lui importait d'augmenter le prix des services qu'elle pouvait rendre à ses seigneurs.

Chacun voulant donc à.l'envi donner de l'éclat i>*u,i'.nif au seul métier qu on estimait, on imagina d'armer les jeunes gens avec de nouvelles cérémonies , et cet usage fut l'origine de Tordre des chevaliers , qu'on regarda bientôt comme le premier de l'état. Un 'vassal armé chevalier par son suzerain, armait lui-même ses vassaux; et depuis le dernier arrière-vassal jusqu'au roi, tous faisaient gloire d'appartenir au corps de la chevalerie. On ne s'en tint pas là. '

Le service militaire était Tunique ressource de

]^ noblesse qui , n'ayant point de fiefs , n'avait rien pour subsister. Cette noblesse pauvre était ^ans doute très-nombreuse : or, s'il était de son intérêt d'offrir ses services à des seigneurs , les seigneurs n'en avaient pas moins à s'attacher de jeunes gens, toujours prêts à les suivre à la guerre. Il 11' en était pas de ces geurriers comme des feudataires, qui ne marchaient que dans certains cas et pour un temps limité.

Cet erdtc ne Ou uc saurait marquer exactement le temps où

remonte guère

ïlèmc'iiètïe""" ^ commencé la chevalerie , considérée comme le premier ordre militaire , parce que ces sortes d'établissemens se font insensiblement. Mais on ne peut guère la faire remonter au delà du onzième siècle. C'est vers ce temps qu'elle fit des progrès rapides. On se convaincra du fanatisme avec lequel toute la jeune noblessç acabit ionn ait d'entrer dans cette milice , si l'on cpnsidère feulement les cérémonies qui s'observaient à la ^^ception des chevaliers.

Avec quelles Des jeûnes austères, des nuits pa^s, ées en prières - dans tuie églis^e ^veç. up prêtre €;t 4çs parrains, un aveu de toqtes^ses fautes, les s^çremens de la pénitence et de l'eucharistie^ des baiiifis, des habits blancs, des sermons, étaient les préliminaires de la cérémonie par laquelle le novice allait être cein ^ del'épée de.chevalier. Après avoir rempli tous ces devoirs, il entrait dans une église; et, s'étant avancé vers l'autel, il présentait au prêtre celé*

cérémonies on recevait les die valieps.

brant une é\yée passée en écbarpe k sou cou ; le prêtre la bénissait, et la remettait au cou <lu novice. Celui-ci allait ensuite la présenter à celui qui le devait recevoir. Il était à genoux , il tenait Jes mains jointes; et, après avoir juré que ses vœux ne tendaient qu'au maintien, et à Thonneur de la religion et de la chevalerie , il recevait les éperons en commençant par le gauche , le haubert ou la cotte de maille, la cuirasse, les brassards, les gantelets, et il était ceint de réjîée. C'étaient dey chevaliers ou des dames qui lui donnaient les marques extérieures de la chevalerie; ensuite il se remettait à genoux. Celui qui lui conférait Tordre lui donnait l'accolade en prononçant ces paroles : ^u nom de Dieu^ de saint Michel et de saint George^ je le fais chevalier; et il ajoutait quelquefois : Sois preux , hardi et IqyaL L'accolade était d'ordinaire trois coups de plat d'épée sur l'épaule ou sur le cou, et d'autres fois un coup de la paume de la main sur la joue. On voulait par-là le préparer à supporter avec patience et fermeté les peines auxquelles son nouvel étal pouvait l'exposer. Devenu chevalier , il prenait le heaume ou le casque, l'écu ou le bouclier, la lance; il montait à cheval, et il caracolait, en faisant brandir sa lance et flamboyer son épée.

Vous voyez par ces détails que pour relever la chevalerie on en voulait |>resque faire un s;icrement. Aussi trouve-t-on des écrivains qui n'ont

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pas craint de la comparer à la prêtrise et à Fépiscopat. Mais ce mélange de cérémonies religieuses et militaires n'est que la preuve d'un aveuglement aussi fanatique qu'ignorant. On croyait alors que la religion veut avoir des soldats pour sa défense; et on ne songeait pas que les apôtres n'avaient pas été armés chevaliers. Aquoiiiss'en- Lcs chevalicrs se devaient non-seulement à la

gagaient.

défense de la religion; ils se devaient encore à celle des veuves , des orphelins et de tous les opprimés qui réclamaient leur protection. Aussi galans que religieux, ils se déclaraient surtout les défenseurs de la vertu et de la beauté des dames. Ils couraient souvent le monde pour redresser les torts. Ils allaient provoquer au combat un chevalier célèbre, afin d'avoir la gloire de le vaincre ; et souvent ils se battaient pour soutenir que la dame à laquelle ils s'étaient voués, et que quelquefois ils n'avaient jamais vue, était la plus belle de toutes les femmes.

D'ordinaire ils consacraient les premières années de leur installation à visiter les pays lointains et les cours étrangères; étudiant les usages, le cérémonial , la galanterie ; se donnant en spectacle dans tous les jeux où ils pouvaient montrer leur adresse; et saisissant surtout les occasions de faire la guerre.

commeni ils Hs s'engageaicut souvent par serment aux en-

s'engagaient . ^ ,. . ., . a

treprises qu ils méditaient; us s imposaient même

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des peines jusqu'à ce qu'ils les eussent exécutées ; comme de ne point coucher dans un lit, de s'abstenir de viande ou de vin certains jours de la semaine, etc. £nfvi ils imaginaient les cérémonies les plus singulières pour rendre leurs vœux plus solennels. Tel était, par exemple, le vœu du paon ou du faisan , ou de quelque autre oiseau qu'ils mettaient au rang des plus nobles. Des dames ou des demoiselles jwrtaient dans un bassin avec grand appareil un paon qu'elles présentaient successivement à tous les chevaliers assemblés pour s'engager solennellement dans une expédition; et chacun d'eux prononçait ces paroles sur cet oiseau : Je voue à Dieu tout premièrement , et à la très -glorieuse Vierge sa mère et après aux dames et au paon défaire ^ etc.

Ce mélange de religion, de galanterie, de vertus militaires , était les mœurs du temps, et les chevaliers avaient été formés dans cet esprit dès leur enfance.

A l'âee de sept ans, on retirait des mains des L*«r«i«r»ii«s ' femmes les en fans qu'on destinait à la chevalerie; ^17,;^^* et on les confiait à des hommes qui les préparaient aux exercices et aux travaux de la guerre. Élevés à la cour d'un seigneur, les premières places qu'ils obtenaient étaient celles de pages ^ varlets ou damoiseaux. Pendant qu'ils s'acquittaient des services domestiques auprès de la personne de leur maître et de leur maîtresse, des dames se

chargeaient de leur apprendre en même temps le catéchisme et l'art d'aimer. Toute leur éducation portait donc sur Famour de Dieu et des dames autant que sur les exercices militaires. Chacun d'eux choisissait même de bonne heure une dame à laquelle, comme à l'être souverain, il rapportait tous ses sentimens , toutes ses pensées et toutes ses actions.

ie»rs fm.r- Dc l'état dc paec, un ieune* homme passait à

l»ons, lorsqu'ils X o ' J l

•'^"""•*y'"' quatorze ans à celui d'écuyer. Alors il était chargé du principal service de la maison , et surtout du soin des armes et de celui des chevaux. Il accompagnait dans les voyages et à la guerre le chevalier qu'il servait. Il conduisait de la main droite les grands chevaux de bataille ; et si son maître en venait aux mains , il restait derrière lui spectateur du combat ; lui donnant au besoin un nouveau cheval ou de nouvelles armes, parant les coups qu'on lui portait, et se bornant scrupuleusement à la défensive. En remplissant bien les devoirs de son état , il s'élevait ensuite par degrés jusqu'au grade de gendarme, pour être admis, quelques années après dans l'ordre des chevaliers. Lesiournoîs, Ccs gucrricrs donnaient souvent des jeux alors

on iJs se cJon- •i>i r ' 11/^' T

Tade"* *"" '^"' aussi célèbres qu autreiois ceux de la Grèce. Les tournois, c'est ainsi qu'on les nommait, étaient des combats simulés où il y avait toujours du sang répandu, et où cependant tout respirait la galanterieJ

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Les chevaliers ♦ superbement équipes, entraient dans la carrière suivis de leurs écuyers. Quelquefois des dames et des demoiselles les conduisaient elles-mêmes avec des diaînes qu^elles leui* ôtaient lorsqu'ils étaient près de combattre. Jamais on no terminait un combat sans faire il Fhonneur des dames une dernière joute , qu'on nommait le coup ou la lance des dames; et on leur rendait cet hommage en combattant à Tépée, à la haclie-d'armes et à la dague. Enfin des clames ou demoiselles apportaient le prix au chevalier vainqueur, le conduisaient dans le palais, le désarmaient elles-mêmes et le revêtaient d'habits magnifiques. La veille du tournoi , les écuyers avaient donné le spectacle d'une joute qu'on nommait escrime, et dans laquelle ils avaient combattu avec des armes plus légères que celles des chevaliers.

Telle était l'ignorance des chevaliers, qu'à peine u«r.<i«fct. pour la plupart savaient-ils lire. La guerre, la galanterie et la religion étaient les seules choses dont ils s'occii paient; c'était l'objet de tous leurs exercices et le sujet de toutes leurs conversations; mais sur la guerre ils n'avaient aucune idée de discipline; et si le courage paraissait leur assurer la victoire, l'imprudence la leur arrachait souvent.

I^icur galanterie dégénérait en puérilité, en fa- Liar|ai«««hc. natisme et en libertinage. L'essence ot le carac-

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tère du parfait amour, les situations les plus désespérantes ou les plus délicieuses d'un cœur tendre, les qualités les plus aimables d'une maîtresse ou ses défauts les plus odieux , et mille suppositions métaphysiques étaient autant de matières qu'on traitait sérieusement. Les questions s'élevaient les unes sur les autres, les subtilités se multipliaient, et on ne savait plus ce que c'était que l'amour. Il y avait cependant des cours d'amour, c'est-à-dire des juridictions où un juge prononçait gravement des sentences sur les disputes qu'on portait à ce tribunal ridicule. Mais dans la conduite, les chevaliers étaient si loin de se borner à ces spéculations, qu'ils traînaient après eux des courtisanes jusque dans les camps. Leur religion. Lcur rcligiou , toiitc siiperstiticuse , consistait dans des pratiques extérieures et journalières recommandées par des prêtres ignorans; et lorsqu'ils ne s'étaient pas dispensés de ces obligations, ils se croyaient en droit de violer dans le reste tous les préceptes du christianisme. Quelque crime qu'ils eussent commis, ils pensaient les expier avec des dons faits aux églises ou aux moines , avec des pèlerinages dans des lieux saints ou avec un froc dont ils s'enveloppaient au mor ment de la mort. Dieu , je te prie défaire aujourd'hui -pour la Hire ce que tu voudrais que la Hire Jit pour toi s'il était Dieu et que tu fusses la Hire, Cette prière d'un chevalier qui croyait bien prier^

montre quelle rormc la religion a\.»ii juim* dans l'esprit tics gens de guerre.

Cependant, à juger de la chevalerie par les anciens écrivains, elle ne respirait que la religion , la vertu , l'honneur et Thumanité. Les chevaliers auraient donc été des hommes d'autant plus extraordinaires , que les siècles où ils ont fleuri étaient des siècles de barbarie , de débauche et de brigandage. Mais il est plus naturel de penser que ces écrivains enthousiastes ne se faisaient pas eux-mêmes des idées bien exactes de ce qu'ils appelaient religion , vertu, honneur, humanité. Il serait difficile d'imaginer des mœurs dans des hommes ignorans , superstitieux , fanatiques , et qui, ne connaissant pour règles que la force et le courage , auraient été bien embarrassés à consulter la justice , avant de s'engager dans quelques entreprises.

Le peu que je viens de dire sur la chevalerie est moins propre à vous la faire connaître qu'à vous donner la curiosité de lire les Mémoires de M. de la Curne de Sainte-Palaye ' , d'après lesquels j'ai fait ce chapitre. Vous y trouverez l'histqire de la chevalerie considérée comme un établissement politique et militaire. Vous y verrez, outre le mal que j'en dis, tout le bien qu'on en peut dire , et que je n'en dis pas. Je conviens que dans les temps où elle florissait , elle a été utile

' Aradcmie des Inscriplions , t. 10.

aux gentilshommes qui avaient des fiefe , parce qu'ils avaient besoin de soldats, et aux gentilshommes sans fiefs, parce qu'ils ne pouvaient vivre qu'en vendant leurs services. Voilà pourquoi, depuis le roi jusqu'au dernier gentilhomme., tous étaient chevaliers ou aspiraient à l'être. Dès lors cet ordre pouvait-il n'être pas loué par la noblesse entière, puisque cet ordre et la noblesse n'étaient qu'une ùiéme chose ? Loué par tant de bouches , il était naturel qu'il le fût par les écrivains du temps, et il est naturel qu'on le loue encore.

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