‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 31 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quelle était la puissance du clergé à la fin du onzième siècle.

Moyens .le Pî. L'iffuorance est la source des superstitions, et

^norance el de *-' *■

«nur"5ilceri« ^^ supcrstitiou autorisc toutes les absurdités : tout

Mopabu?** " paraît alors raisonnable, parce qu'il n'y a plus de

raison. C'est ce dont les peuples de l'Europe n'ont

donné que trop de preuves pendant plusieurs

siècles.

Ces barbares furent long-temps avant de connaître la nécessité de condamner à la mort ou à quelque autre supplice. Leur cruauté n'épargnait que le sang des criminels, et laissait la liberté des forfaits à quiconque les pouvait payer.

Dans ces siècles sans moeurs, où les crimes

étaient si communs, on pensait néanmoins que Dieu devait changer tout Tordre de la nature^ plutôt que de permettre la mort d'un innocent ; et ce n'était pas exiger qu'il fit fréquemment des miracles.

Les causes criminelles sont souvent embar- n«i.cmt*i rassées d'une raidtitude de circonstances qui se contredisent. Il n'est pas toujours aisé de s'assurer <le la probité des témoins , de leur impartialité , de leurs lumières , de leur sincérité. Il fallait cependant juger, et on imagina des moyens bien commodes pour les juges , ce fut de demander à Dieu de montrer l'innocence par des miracles; et les miracles qu'on crut voir forent appelés le jugement de Dieu.

Un accusé était lié , garotté, et jeté dans l'eau. S'il allait au fond , il était innocent : s'il surnageait, il était coupable.

D'autres fois il était obligé de prendre un anneau au fond d'une cuve d'eau bouillante. Le juge ensuite lui enfermait le bras dans un sac qu'il scellait , et si trois jours après il ne paraissait aucune marque de brûlure, l'innocence était reconnue. Outre ces épreuves à l'eau froide et à l'eau bouillante, il y en avait encore d autres; c'était de porter à la main l'espace de neuf pas et sans se brûler, une barre de fer ardent, de marcher sur des cbarbons allumés , etc.

Il fiaut remarquer qu'on bénissait l'eau froide,

l'eau bouillante , l'anneau , la barre de fer , les charbons ; on exorcisait toutes ces choses : on communiait l'accusé , et le tout était précédé d'une messe. On croyait prendre par-là les précautions les plus sages contre les enchantemens et les sorcelleries qui pouvaient empêcher le jugement de Dieu. Je remarquerai encore que l'accusé pouvait ne pas se soumettre lui-même à ces épreuves, s'il trouvait quelqu'un qui voulût les subir pour lui. pueijudîciaire. Lcs Bourguignous avaient un usage par lequel le plus adroit ou le plus heureux était toujours innocent. C'était encore un jugement de Dieu, et et on l'appelait le duel judiciaire. Il ne pouvait manquer d'être adopté par les Français , naturellement braves et exercés au maniement des armes. Était-on accusé , on offrait de se j ustifier par le duel . Faisait-on une demande, on proposait d'en prouver la justice en se battant. Le juge ordonnait le combat , fixait le jour , et les plaideurs armés paraissaient en champ clos. Mais on n'avait rien négligé pour découvrir si leurs armes n'étaient point enchantées, ou s'ils n'avaient pas sur eux quelques caractères magiques : les vieillards , les femmes, les infirmes et les mineurs nommaient des champions qui combattaient pour eux.

Ces épreuves à l'eau froide , à l'eau chaude , à la barre de fer et au combat étaient très -fréquentes. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que souvent les historiens modernes ne savent guère

MODERNE. 3a|

qu'en penser; et on les croirait volontiers contemporains à ces temps barbares.

Il n'y eut plus de justice , dès que Tusage des o. ...«« duels judiciaires eut prévalu. Car on rendait nulle ï'jjij'^'''' la déposition d'un témoin, en prouvant par le combat qu'il avait été suborné; et on appelait d'une sentence à un champ clos , où le juge était obligé de se battre , pour prouver qu'il ne s'était pas laissé corrompre. Il était donc impossible de plaider, de témoigner et déjuger, sans s'exposer au danger d'un combat singulier. Une pareille justice n'était certainement pas propre à rétablir l'ordre ; elle n'était que le boulevard des criminels les plus hardis.

Les évéques possédaient des fiefs. Ils avaient co««m( i«

donc deux juridictions, l'une spirituelle et l'autre in* af-rï

•' * UnportL

temporelle. Commme évéques, ils ne pouvaient juger que des choses qui concernent la foi; mais comme seigneurs, ils jugeaient de toutes les affaires civiles qui se portaient à leur tribunal. Peut-être qu'alors personne en France n'en savait assez pour distinguer ces deux titres, et ils se confondirent, parce que c'était l'intérêt du clergé de les confondre. Un évéque, un abbé était devenu juge dans le civil , parce qu'il était devenu seigneur de fiefs ; et il se dit et se crut juge , parce qu'il était évéque ou abbé. Cette confusion , qui était plutôt l'ouvrage de l'ignorance que de l'adresse, étendit la juridiction du clergé aux dé-

pens des tribunaux laïques, et chaque évêque

s'attribua toutes les affaires de son diocèse à

l'exclusion des autres seigneurs.

Comment cha. Étaut déjà cu posscssiou d'être juge du civil

Snd sa'Tur"! daus soii ficf , et pensant ne l'être qu'en vertu du

diction dans ^

eSrrogetouÏÏ saccrdocc, il crut devoir l'être encore dans tous les fiefs dont il était évêque. Il n'imagiua**^pas qu'on pût lui contester cette juridiction, lorsqu'il s'agit de sacrilèges, de simonies, de sorcelleries, et d'autres crimes où la religion est directement attaquée. Personne que lui ne peut juger les clercs de son diocèse et les procès où ils sont intéressés ; et sa raison est qu'ils appartiennent à son Eglise. Il en sera de même des veuves, des orphelins et des pèlerins , parce qu'ils sont sous sa protection. Le mariage est un sacrement : il prendra donc connaissance de toutes les contestations qui naîtront sur la validité du contrat, sur la dot de la femme , sur le douaire , sur l'état des enfans, etc. Les différens au sujet du testament lui appartiendront encore ; car les dernières volontés d'une personne qui est morte ou qui a dû mourir entre les bras d'un prêtre, qui a été enterrée dans un lieu bénit, et qui a déjà subi le jugement de Dieu, ne peuvent être jugées sans doute que par l'Église. C'est par de semblables raisons que les ecclésiastiques en imposaient, et s'aveuglaient euxmêmes. Mais ils trouvèrent une raison supérieure à celles-là, et ils tranchèrent toutes les difficultés

MODERNR. 323 ^

par un coup de génie. En vertu du pouvoir qu'a rÉglise de lier et de délier, dirent-ils, elle doit prendre connaissance de tout ce qui est péché. Or, en toute contestation juridique , une des parties soutient nécessairement une cause injuste, et cette injustice est un péché. L'Église a donc le droit de connaître de tous les procès , de les juger; et ce droit, elle le tient de Dieu; les hommes n'y peuvent attenter sans impiété. Elle est donc le suprême et Tunique juge. Autant l'âme, ajoutaient-ils, est au-dessus du corps, autant la juridiction spirituelle est au-dessus de la temporelle; et c'est néanmoins la j urid iction temporelle ' qu'ils voulaient.

Pendant que les ecclésiastiques raisonnaient N^|iig,nrf ainsi, les seigneurs laïques se battaient et ne rai- ih"». sonnaient pas. Ils ne donnaient aucune attention à leurs justices, et leurs tribunaux perdaient insensiblement tous les jours sans qu'ils s'en aperçussent.

Bien des raisons contribuaient à étendre le m* p^rtie.i ressort des tribunaux du clergé. Premièrement H"»les juges étaient moins ignorans; ils pouvaient même paraître savans parce qu'au moins ils savaient lire. En second lieu, quoique la manière d'y rendre la justice ne fut pas toujours raisonnable, elle n'était cependant pas aussi absurde; car le duel judiciaire n'y était pas reçu , et c'était un avantage. Enfin les personnes simples y accou-

raient de toutes parts, puisqu'elles étaient convaincues qu'elles ne pouvaient en conscience se faire juger ailleurs. Les seigneurs laïques cessèrent donc bientôt d'être les juges de leurs sujets; leurs tribunaux ne leur furent plus qu'à charge; et les évéques devinrent véritablement seigneurs dans toute l'étendue de leurs diocèses.

Combien cette Lcs clioscs étaut à cc poiut, les ecclésiastiques

révolution peut ^

coniribueràl'a. n'out dIus qu'uu pas à faire pour se saisir encore

erandissement r ;! r v

u cierge. j^^ justiccs féodalcs, c'est-à-dire pour se rendre les seuls juges des causes qui concernent les fiefs , pour soumettre les suzerains et les vassaux à leur jugement, et pour les forcer par conséquent d'obéir à leurs ordres, sous peine d'excommunication. Ils y seront autorisés par le grand argument que la guerre est un péché. Il est vrai que les seigneurs résisteront davantage, parce qu'ils seront attaqués dans un intérêt plus sensible, et qui les touche de plus près. Mais si le clergé réussissait, il s'arrogeait enfin toute la souveraineté. Nous verrons quel sera l'effet de ses entreprises.

MODEIlKfR. Ja5

CIlAPITllE VU.

I)e la police de rÉglLse dans les onze premiers siècles.

Vous pouvez remarquer, Monseigneur, que p«ir9««..i mon dessein est de vous préparer aux révolutions, '".^'yj' 'î; afin de vous mettre en état d'en mieux juger. C'est SiL.^'^*'" dans cette vue que j'ai conduit l'histoire des principaux peuples jusqu'au temps de Grégoire VII, et que j'ai taché de vous donner une idée de l'ignorance et des désordres qui régnaient de toutes parts. Je n'ai pas encore assez fait; car vous jugeriez mal du clergé et de ses prétentions qui vont troubler l'Europe, si vous ne saviez pas quelle a été la police de l'Église dans différens temps , et dans quelles bornes son autorité doit être renfermée. Gomme j'ai déjà eu occasion d'en parler , je passerai rapidement sur ce que j'en ai dit ; mais, c'est ici le lieu de s'en faire un tableau général.

La police civile a pour fin la sûreté des ci- rN,i,».iv4rirt * 11 , «»• u p«iir« ci-

toyens, c'est-à-dire, la conservation de leur vie ••»••

et de leur fortune. Elle y parvient par une subordination qui met chaque individu à sa place , qui lui fait connaître ses devoirs, et qui, formant un corps puissant, capable de protéger chaque citoyen, punit le vice, récompense la vertu et encourage les talens.

oudfe est la Oiï dit communément que la religion cHrétierine

fin de la religion i i-

chrétienne. ^ ^j^g j-q^j^ Rutrc fin; que ce monde, ce heu d'exil auquel nous ne devons pas nous attacher , n'est pas ce qui l'occupe , et qu'elle se porte à un objet plus élevé , le salut de l'âme et la vie éternelle ; mais ceux qui la bornent à ce seul objet , parlent avec trop peu d'exactitude , et ne se font pas une idée complète de notre religion.

Quoi ! parce qu'elle a une fin plus grande que toutes les autres , elle ne ferait pas le bien que les autres ont fait ! Les superstitions du paganisme auraient à cet égard de l'avantage sur elle? Non sans doute. Si elle tend à nous conduire à la vie éternelle, elle tend aussi à nous rendre citoyens: elle n'exclut pas une de ces fins pour obtenir l'autre ; elle les veut toutes deux.

Quels soni les Cc u'cst pas quc sous ce prétexte les ecclésias-

devoirs de ses .

ministres. tiqucs puisscut S arrogcr le droit de gouverner les états ; ce serait une absurdité. Que faut-il donc conclure? C'est qu'ils doivent respecter les lois civiles ; ils doivent être les premiers à donner l'exemple de l'obéissance; en un mot ils doivent être citoyens, pour montrer à tous le vrai chemin du salut.

Ils ne sont donc pas les ministres de la religion, pour changer à leur gré la police civile; ils ne sont donc pas les ministres de la religion, pour usurper sur les droits des peuples, des magistrats et des souverains; ils ne sont donc pas les ministres de la religion , pour sacrifier à leurs

MODERNE. 3a7

avantages temporels le bien public et les intérêts de la religion même; ils ne sont donc pas les ministres de la religion , pour délier les sujets du serment de fidélité, pour les soulever contre l'autorité légitime, et pour armer les citoyen^ contre les citoyens. Mais ils sont les ministres de la religion pour concourir au maintien des lois, à la tranquillité publique et au bonheur de ce monde, de ce monde, dis-je, qu'ils méprisent, et où cependant ils n'ont voulu que trop dominer.

Les mamstrats ne seraient plus rien s'ils étaient nuuWcmiii.

.... <ui»«M#«« Misubordonnés dans le civil aux ecclésiastiques. Si JjJjjJ^*""

ces deux ordres étaient indépendans , il y aurait

deux puissances qui se combattraient sans cesse,

et les troubles naîtraient continuellement des

troubles. Il faut donc que les ecclésiastiques soient

subordonnés dans le civil aux magistrats. C'est

alors que concourant au bien de l'état, ils feront

l'avantage même de la religion ; car enfin si on

peut être citoyen sans être chrétien, on ne peut

pas être chrétien sans être citoyen.

Il est triste de voir les ministres d'une religion ii««artp

sainte abuser de l'ignorance des peuples pour bon- f^iîdîi'J'pTr.

leverser les gouvernemens et fouler aux pieds les "*"*

droits les plus sacrés. C'est à regret que je mets

sous vos yeux les usurpations des ecclésiastiques ;

mais ces vérités doivent être connues des princes,

et ce serait ini crime à moi de vous les cacher. Je

continuerai donc à vous faire connaître ce que

SaS IITSTOIRE

peut l'ambition lorsqu'elle se couvre d'un faux zèle. Dan» les trois Pendant les trois premiers siècles, la police de

premiers siècles , , i • p r

point de police l'EgrJise u'cut ncu de fixe et d'uniforme, et fut

généralement D '

o servee. ^^ coutrairc forcée à varier suivant les lieux et les circonstances. Les apôtres songèrent à toute autre chose qu'à faire des règlemens à cet égard. En effet il fallait d'abord fonder l'Église, c'est-àdire un corps visible de fidèles unis par une même communion et par la profession publique de la même foi. Le premier soin des apôtres fut donc de prêcher l'Evangile.

Celui qui gon- Nc pouvaut pas veiller immédiatement sur

verna'tt une église

q«T"* ''^'" toutes les églises particulières qu'ils formaient, ils confièrent aux prêtres le gouvernement de celles dont ils étaient obligés de s'éloigner, choisissant parmi les prêtres un chef qui avait l'inspection sur tous les autres , et qui se nomma par cette raison évêque. Aussi la forme du gouvernement de chaque église était proprement aristocratique et monarchique.

LWque de Ccs évêqucs furent les successeurs des apôtres ;

Eome était le

îî'n^avau ™fnî c^^^cun d'cux avcc son clergé gouvernait sépa-

.Ûri«"ut«T rément son église. Celui de Rome jouissait de la

primauté ; mais il n'avait point de juridiction sur

les autres évêques, comme saint Pierre n'en avait

point eu sur les apôtres.

Comment se Lcs égllscs conscrvaicnt la communion par des

conservait la - , -, , , . . ^,| ,

communion, icttrcs qu clles s écrivaient. Elles se consultaient; mais elles se gouvernaient les unes indépendam-

MOOKRIIR. 3a9

ment des autres, et il n'y avait point encore entre elles cette subordination qui constitue la police générale; seulement on voyait dans chacuTio nn évéque, des prêtres et des diacres.

I/évéque avait sevà le pouvoir d'ordonner les p„„„,r a,, prêtres et les diacres. Quelquefois il les choisissait élS!^' ^' lui-même ; d'autrefois le peuple et le clergé concouraient à leur élection. Mais, lorsqu'il s'agissait de lui donner un successeur à lui-même , ce n'était qu'au peuple et au clergé qu'il appartenait d'en faire le choix , et il se faisait en présence de deux ou trois autres évêques qui confirmaient l'élection et qui ordonnaient le sujet élu.

J'ai déjà dit que les pénitences étaient très-sé- ii„j„ ^^^ vères; que les évêques jugeaient comme arbitres ««'"••.*'" les procès , et que les richesses du clergé dépendaient uniquement de la charité des fidèles. Voilà les usages qui s'observaient dans chaque église ; d'ailleurs il y avait beaucoup de variété dans la discipline.

Les persécutions ne permettaient pas d'établir ,^ dîKipiî«i une police générale, parce qu'elles mettaient trop f"''™** à^nTu

ta '11 1 Iraitirma ti*cU.

d'obstacles aux assemblées des évêques. Il fallait des temps de calme. Il y en eut dans le troisième siècle; aussi les conciles commencèrent. Les chrétiens professaient alors d'autant plus hardiment leur religion, qu'ils étaient en très-grand nombre. On voit même qu'avant Dioclétien ils avaient ûé^ des temples publics.

lroitiriB«»i«cl«.

33o HISTOIRE

En Orient, les Lcs procès du christianismc furent plus rapides

progrèsducliris-

' iu"'rT!des*""' ^^ Orient qu'en Occident ; il s'y tint aussi un plus grand nombre de conciles. C'est qu'en général les persécutions n'y étaient pas aussi grandes ; les magistrats ne veillaient pas*ur les provinces avec la même attention que le sénat, ennemi par principe de tout nouveau culte , veillait sur Rome et sur l'Italie. On professait déjà ouvertement le christianisme dans les provinces éloignées , lorsqu'on se cachait encore dans la capitale de l'empire et dans les provinces voisines. Cela fait voir combien il était alors impossible aux papes de s'attribuer quelque juridiction sur le reste des évéques.

Quelles ^.laiont H cût été cucorc plus impossible de former

les fonctions des , n • ^

évcques. des entreprises sur 1 empire. Les éveques se bornaient à conserver la foi , à régler la discipline , à gouverner leurs églises, à convertir les peuples. Ils laissaient aux magistrats la connaissance de tout ce qui concerne l'ordre civil; et ils ordonnaient d'obéir à des païens, à des monstres même, lorsque ces monstres étaient empereurs.

Lasubordina- La couversiou de Constantin est l'époque où

tionqui s'rlalilit i i» . . . , ,

!a.?tin*'*nï'"fixë cgliscs, qui sc gouvemaicnt jusqu alors separe- \es droftrdes meut, commeucèrent à se faire un plan général de police. Mais, quoiqu'elles se soient conformées à quelques égards à celui que Constantin établit dans l'empire, elles ne le suivirent pas exactement. La subordination des évéques ne fut ])as

sièges,

MODRRNK. y^ I

réglée avec les mêmes soins que celles des magistrats; et on ne se concerta pas assez pour établir le même ordre dans tout Tempire : un ëvéc[ue étendit sa juridiction sur une province; un autre retendit sur plusieurs; de sorte que rien ne fut fixé à demeure, el ce fut une source de prétentions et de changemens. Dans ce moment de triomphe pour l'Église, chaque évéque, soit par ambition, soit par zèle pour Fagrandissement de son siège, voulut profiter de la faveur du prince ou des circonstances favorables où il se trouvait. Mais aucun ne fut assez habile pour mettre sous sa juridiction autant de diocèses qu'un préfet du prétoire.

Dans le gouvernement civil, chaque province ^^^u^tmtm avait une métropole d'où les ordres des premiers "'"*• magistrats étaient portés dans toutes les villes, et où les affaires de toute la province ressortissaient. Les églises se gouvernèrent naturellement sur ce modèle. Ainsi, loi^qu'il fut nécessaire d'ordonner ou de déposer un évéque , de remédier à quelque désordre, de faire des règlemens sur la discipline, etc. , l'usage s'établit peu à peu de s'adresser à l'évéque de la métropole comme au chef de la province. Bientôt le métropolitain parut autorisé à prendre connaissance de ce qui se passait dans les autres églises. Il acquit donc sur elles plus ou moins de droits, suivant qu'il sut se prévaloir de ce que l'usage lui accordait.

Des exarques et C'cst dc la même manière que les évéques de

des patriarches. -•• ^

plusieurs provinces , dont Constantin avait formé un diocèse dans l'ordre civil, se mirent quelquefois sous la juridiction de celui qui résidait dans la capitale de ce diocèse. De la sorte l'évéque d'Alexandrie acquit de bonne heure une juridiction fort étendue ; en effet celte ville étant la seconde de l'empire , les évêques de plusieurs provinces se trouvèrent naturellement subordonnés à son siège. La considération d'ailleurs dont jouissait cette église, avait pu encore y contribuer, car saint Marc l'évangéliste en avait été le premier pasteur , et après lui elle avait encore été gouvernée par de saints personnages aussi éclairés que vertueux. Le rang qu'occupa cet évéque lui fit donner dans la suite le titre de second patriarche. Par de semblables raisons, l'évéque d'Aiitioche étendit sa juridiction sur tout le diocèse d'Orient proprement dit, et il fut le troisième patriarche. Ainsi se formèrent les exarques d'Ephèse , de Césarée en Cappadoce , etc. Mais il restait des métropolitains, qui n'étaient subordonnés à aucun patriarche ni à aucun exarque. 11 faut encore remarquer que ces deux titres ne sont pas également anciens. Celui d'exarque est le premier qui ait été donné aux évéques qui présidaient sur toutes les provinces d'un diocèse. Dans la suite celui de patriarche , après avoir été donné à tous les exarques , ne fut plus accordé

MODRRIIK. 333

qu*à cinq; et le pape ne le prit lui-même que vers le temps de Valentinien III.

La morne subordination ne s'établit pas en nuiu h^h

* *« paru* tmmê

Italie. Deux vicaires la gouvernaient sous le préfet ^, ,.^^ ^

par l« jaridirliMi

lloaM«l«ai

du prétoire. L'un faisait sa résidence à Rome, et û^l^SCt l'autre à Milan. Le premier avait dans son dépar- '•'• tement les provinces suburbicaires , c'est-à-dire la Campanie, la Fouille, la Calabre, la Lucanie, le Brutium, le Samnium, TEtrurie, l'Orabrie, le Picénum suburbicaire , la Sicile, la Sardaigne, la Corse, la Valérie. Le reste de l'Italie, ristrie,les Alpes Cotiennes et la Réthie faisaient le département du second. •

L'évéque de Rome , qui fut regardé comme le premier patriarche , eut une juridiction immédiate sur toutes les églises suburbicaires, et celui de Milan en eut une pareille sur toutes les églises comprises dans le second vicariat ; mais on ne voit pas qu'il ait été distingué par aucun titre. D'ailleurs dans toute l'Italie chaque métropole était gouvernée par un simple évéque , qui n'avait aucune autorité siu* les autres églises de la province.

Enfin tout le reste de l'Occident avait des mé- u«#«»fjf. tropolitains et des suffragans ; maïs il ne s'y forma tio.ïe.nlwû ni exarque ni patriarche, soit qu'il n'y eût pas de '*•''""' ville assez considérable, soit que les évéques n'aient pas su , ou n'aient pas voulu profiter des avantages de leurs sièges. Si on a donné à quel-

ques-uns le nom de patriarches , c'était un titre d'honneur sans juridiction. Les églises d'Afrique avaient un usage particuUer; il n'y avait point de métropolitain , et cette dignité appartenait au plus ancien évéque de la province. Celui de Carthage avait cependant de grandes prérogatives, et une espèce de juridiction sur toute l'Afrique. Cet ordre pou- Cct ordrc , par la manière dont il s'était établi,

vail varier dans ■*■

llnœ'eT'ne^T dcvcuait susceptible de bien des variations. Une nouvelle division des provinces civiles faisait un changement dans les provinces ecclésiastiques; et , lorsqu'une ville devenait métropole , son évéque aussitôt voulait être métropolitain. Quelquefois l'empereur pour favoriser un simple évéque, et pour humilier un métropolitain, divisait une province en deux; et, n'en laissant qu'une partie à l'ancien métropolitain , donnait l'autre à l'évéque, dont il érigeait la ville en métropole. Nous avons vu que celui de Jérusalem et celui de Constantinople furent faits patriarches, et que celui-ci, ayant obtenu le second rang, étendit continuellement sa juridiction.

Cette police avait à peu près les mêmes inconvéniens que le gouvernement féodal ; et les évêques devaient être continuellement occupés à étendre ou défendre leurs droits et leurs limites. On travailla souvent dans les conciles à fixer ces choses ; mais , comme le plan qui se trouvait établi péchait par les fondemens,il n'était plus possible

de le corriger. Pouvait-on étouffer Tambition qu'il nourrissait? Il continua donc dy avoir des prétentions et des troubles. L'événement a prouvé que Constantin, changeant tout, brouilla tout, et a fait beaucoup de mal à TÉglise comme à Fempire.

Telle était la subordination entre les différens sièges jusqu'au temps de Valentinien III. Il nous reste à examiner quelles étaient , dans cet intervalle , les matières dont le jugement était réservé aux évéques.

Il est certain qu'il n'appartenait, et ne pouvait u, appartenir qu'à l'Église de juger de tout ce qui f;;,]j"j;iS3^ concerne la foi. Constantin lui-même le recon- l* ,« ityjSf'îI naissait ; et lorsque par une conduite contradictoire à cet aveu il entreprit sur les droits du sacerdoce, on réclama, et on ne se soumit pas. Il n'en fut pas de même de la police ecclésiastique, car il fit des lois pour la régler , excluant même de la cléricature ceux qu'il ne jugeait pas devoir y être admis. Ce fut lui qui ordonna de célébrer le dimanche. C'est lui seul qui convoquait les conciles généraux ; et c'est sous sa protection que les conciles provinciaux s'assemblaient , quoique convoqués par les métropolitains ou par les exarques. Dans toutes ces choses on ne lui reprocha point de passer ses pouvoirs, et les évêques s'adressèrent à lui comme au seul législateur, bien loin d'imaginer que le droit d'en décider n'appartînt qu'à eux. C'était avec raison ; car dans tout bon

gouvernement la police de chaque corps doit être soumise à l'inspection des magistrats et du souverain. Un corps serait bientôt indépendant, s'il pouvait se donner des lois de sa propre autorité ; l'harmonie serait détruite, et il n'y aurait plus que des désordres. L'histoire n'en donne que trop de preuves.

Les rois goths Lcs succcsscurs de Constantin dans l'un et

quoique ariens, ... i a i • •!

jouirent égale- [ autrc cmoirc louirent des mêmes droits et veil-

ineut sans con- 1 J

droUdTdonnlr 1èr cut égalcmcut sur la police de l'Église. L'Italie

des lois aux dif- ^ ^ . .

férentes églises, nc coutcsta pas mcme ces droits aux rois goths, tout ariens qu'ils étaient ; et cependant ils en usèrent toutes les fois qu'ils le jugèrent convenable. Ils furent obligés de prendre connaissance des élections pour empêcher les troubles qu'elles occasionaient. Non-seulement ils prirent sur eux d'assembler des conciles pour terminer les dissensions qui s'élevaient; mais encore ils firent eux-mêmes des lois contre les brigues , contre la simonie, et sur la manière dont on devait procéder aux élections. D'ailleurs , sans rien changer aux anciens usages , ils les laissèrent au clergé et au peuple , comme ils laissèrent les ordinations aux évêques à qui elles appartenaient.

Telle fut la conduite de Théodoric le Grand, qui, ne cherchant qu'à maintenir la paix, protégea également les catholiques et les ariens, et prévint les désordres que pouvait occasioner la différence des communions dans les églises, où

MODKKNk. 33n

souvent il y avait à la fois deux évèques, Tnii arien et l'autre catholique. Ce fut à lui que le clergé (le Rome eut recours, lorsqu'à la lin du cinquième siècle, Laurent et Symmaque furent tout à la fois élevés sur le saint-siége. Il jugea en faveur de Symmaque, et on ne l'accusa pas d'avoir uslirpé sur les droits du sacerdoce. Les partisans mêmes de Laurent le reconnurent pouijuge; mais voulant le faire changer de sentiment, ils supposèrent plusieurs crimes à Symmaque, et prièrent le roi de nommer des commissaires qui jugeassent de leurs accusations. Théodoric fit assembler un concile qui confirma le jugement qu'il avait porté.

Atalaric, son successeur, voulant prévenir ces sortes de schismes, fit, à l'exemple des empereurs d'Orient, un édit pour régler Télection des papes et des autres évéques d'Italie ; il l'adressa à Jean II qui le reçut avec respect, et qui n'imagina pas de contester à son souverain la juridiction qu'il s'attribuait.

Si les empereurs et les rois avaient ce droit sur i>«i.i«.

*' , matière i

la police ecclésiastique, à plus forte raison pou- jiV'X' vaient-ils seuls décider de tout ce qui concerne plus particulièrement la police civile. C'était à eux seuls, par exemple, qu'il appartenait de régler les conditions nécessaires pour la validité des mariages, et de marquer les degrés de parenté où lisseraient défendus. Eux seuls pou v;<ipnt Honnir

matière »ccUl« •ojtfrainiVuit âplai forif rai> ton ta Mialièr*

des dispenses; et il n'y avait que le magistrat qui pût prendre connaissance des causes matrimoniales. Tout cela était fondé en raison; car si le mariage est un sacrement, il est aussi un acte civil; et de ce que les prêtres confèrent Tun, ce n'est pas une conséquence qu'ils soient juges de l'autre. Mais comme ils ont cru disposer des couronnes parce qu'ils sacrent les rois, ils se sont imaginés être les juges de la validité du mariage parce qu'ils eu confèrent le sacrement. Cependant la bénédiction nuptiale suppose le contrat civil et les lois qui le rendent légitime; par conséquent, si les papes se sont arrogé à eux seuls de prohiber les mariages dans certains degrés de parenté , et de dispenser des lois arbitraires qu'ils faisaient à cet égard, et qu'ils ne faisaient souvent que dans la vue d'en pouvoir vendre les dispenses, c'est un abus dont les souverains ignorans de leurs droits ont été cause, et qu'ils ne doivent plus souffrir s'ils sont plus éclairés. Pouvoir .îiondu Dc tous Ics ciTipereurs et de tous les rois goths,

et non conlcslé ^ i • • i

qu'exerce jnsii- Justinicn cst cclui qui donna le plus d'attention à la police de l'Église , et qui usa de cette partie de ses pouvoirs avec plus d'étendue. L'élection des évêques, leur ordination, l'âge et les qualités qu'ils devaient avoir furent l'objet de ses règlemens, ainsi que les conciles et ce qui concerne les prêtres, les diacres et les différens ordres du clergé. Tl n'oublia pas même les moines;

el il lil encore (ics lois contre Tahii^ «jur Un fveques poiivaieiil faire des excoiniDunications. Il n'éprouva cependant aucune contradiction de la part du clergé.

Jusqu'ici la distinction des deux puissances est marquée très-clairement; et si l'on dit aujourd'hui qu'il est difficile d'en fixer les limites, c'est qu'on voit les choses dans l'état de confusion où elles sont, et qu'on ne se rappelle pas l'état où elles ont été pendant six siècles.

Depuis l'an 570 que les Lombards s'établirent ^^ ^ ^ en Italie, jusqu'à Léon l'Isaurien, il parait que "' ^«^ les évéques se sont contenus dans les bornes que Justinien leur avait prescrites; et que, se soumettant à la police que les souverains leur ont donnée, ils n'entreprirent point sur les drois des magistrats ; mais il y eut d'ailleurs bien des changemens.

Les rois Lombards conservèrent les privilèges l., t^tHam» dont les rois goths avaient joui; ils ne persécu- Jl"«i',J"'/|,': tèrent pas les catholiques, quoiqu'ils fussent pour S""; at la plupart Ariens; et ils ne troublèrent l'Italie que par les guerres qu'ils entreprirent contre les Grecs , ou qu'ils se firent à eux-mêmes. Mais le peuple commençait à ne savoir plus user de la liberté d'élire ses pasteurs; et la nécessité de prévenir des troubles donna lieu k deux nouveautés.

D'un coté, lorsque dans les églises suburbi-

ru à <

34o HISTOIRE

caires plusieurs factions ne pouvaient pas s'ac- ^corder, l'usage s'introduisit de nommer deux ou trois commissaires qui, représentant le peuple et le clergé, allaient à Rome, et faisaient l'élection avec le pape. De l'autre, les rois Lombards agirent avec plus d'autorité dans les églises de leur domination; ou ils obligeaient le peuple à choisir ceux qu'ils désignaient, ou ils nommaient eux-mêmes aux sièges vacans. Ce sont les grandes richesses des églises qui occasionnaient les factions , parce qu'alors ce n'était pas toujours par zèle qu'on ambitionnait de les gouverner. Ainsi ce n'était plus le temps de laisser entièrement les élections au peuple et au clergé.

Comment le Eli Orieiit , Ics empcrcurs portèrent leurs en-

palriarchc «le ^ '

S'^saTilff- treprises plus loin , étendant ou rétrécissant les juridictions des évéques, faisant de nouveaux métropolitains , et changeant continuellement l'ordre des sièges. Ils abusaient d'autant plus de leur pouvoir, que d'ordinaire ils n'innoviûentqué par faveur. Les patriarches de Constantinople qui en surent profiter s'élevèrent de plus en plus; de sorte que vers la fin du sixième siècle , ne trouvant point de titre trop fastueux pour eux , ils prirent celui de patriarches œcuméniques. Dans le cours du septième, ils s'élevèrent encore par l'abaissement où tombèrent les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Comment le Lorsquc Ics Sarrasiiis se furent répandus dans

ces provinces, le pape ne faisait pas de moindres r^ ^imJ u progrès. Il est vrai que ce ne fut pas d*abord par ambition. Saint Grégoire était monté sur le saintsiége en 590 , et ce sont ses vertus et ses lumières qui, lui attirant la considération de tout l'Occident, invitèrent toutes les églises a le consulter. Mais il était à craindre que, parce qu'il avait donné des conseils , ses successeurs ne s'accoutumassent insensiblement à donner des ordres. Cest lui qui prit le premier le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, par opposition au titre d'oecuménique. Il était si éloigné d'entreprendre sur l'empire, que lorsque l'empereur Maurice défendit de recevoir les soldats dans aucun monastère , il se contenta de faire des plaintes sur cette loi; et il ne contesta pas au législateur le droit de la faire.

Ce pape s'occupa avec zèle et avec succès de la discipline de l'Église et de la conversion des peuples; il acquit au saint- siège la juridiction sur l'Angleterre, par les missionnaires qu'il envoya dans cette île. Ses successeurs étendirent cette * juridiction sur d'autres Barbares , parce qu'ils furent attentifs à envoyer de bonne beure des évèques chez ceux qui se convertissaient, ou parce qu'étant consultés par les évéques qui travaillaient à ces conversions, ils leur répondirent comme s'ils avaient seuls le droit de les établir missionnaires, et de les autoriser à fonder de nouvelles églises. Ce langage accoutumait insen-

^4^ HISTOIRK

siblement tout l'Occident à reconnaître le pape pour son patriarche.

Cependant les Quoiouc Ics Dapcs acQuisscnt tous les jours de

papes restaient ■«■ a i x j

dance'desTm-" l'^utorité , l'cmpereur , qui était alors maître de nent"" Romc , Ics tenait encore dans la dépendance, et

avait la plus grande part à leur élection. Il est vrai qu'il paraissait la laisser au clergé et au peuple; mais il faisait élire celui qu'il voulait; et l'ordination ne pouvait être canonique, qu'autant que celui qui avait été élu avait l'agrément de la cour de Gonstantinople.

Ils eu secouent Lc rèffue dc Lcon risaurien est la principale

re loue sous *~> FF

|oug sous

i.éo..iis»ur.en. ^pQq,^^ dc k graudcur des papes, parce qu'alors ils se mirent sous la protection des rois de France, pour se soustraire aux persécutions des empereurs. Les Pépins, ayant besoin de la cour de Rome pour s'assurer sur le trône, l'enhardirent à former des prétentions : enrichie par leurs bienfaits , elle fut plus en état de soutenir ses entreprises; et la faiblesse des successeurs de Charlemagne ne lui en fournit que trop d'occasions.

iasui.»rdina. Sous laDrcmièrc race, les é«:lises de France

tion s'altère par "■ *-'

degré.. s'étaient gouvernées elles-mêmes; elles ne con-

naissaient d'autres lois que les canons des conciles de la nation. Sous la seconde elles devinrent sujettes au tribunal des papes, auquel les princes mêmes ne surent pas se soustraire. Mais cette révolution se fit par degi^és.

Us désordres Daus Ic huitièmc siècle , il n'y avait presque

MODKRITB. 34^

plus en Occident ni connaissances, ni mœurs, ni i«7H«*i*»4w.

discipline. La simonie, la brigue, les violences, élevaient aux dignités de rÉglisc. Les ecclésiastiques n'étaient occupés que de leur temporel ; et on employait pour le défendre les excommunications, qui ne sont destinées qu'à la défense de la foi. Les désordres n'étaient guère moindres en Orient, et il était nécessaire de travailler de toutes parts à une réforme générale.

C'est ce dont les souverains et la partie la plus MâU»ii«««Mrsaine du clergé firent leur objet; mais dans la »'••"•• confusion où étaient les choses, il était difficile que les deux puissances se continssent dans leurs limites; on ne les connaissait plus. Le zèle même devait donc contribuer à confondre encore l'ordre civil et l'ordre ecclésiastique, et autoriser de' part et d'autre de nouvelles usurpations.

Les empereurs grecs se saisirent du sacerdoce, a coiiitâ.ii. décidant du dogme , jugeant de toutes les contes- 5*;„7[*J~^7; tations de l'Église, présidant aux conciles, dispo- îoiVarùwprJ sant arbitrairement de toutes les dignités, et j^'H^Jj^iJi;* changeant tout au gré de leurs caprices. N'étant pas, comme les souverains d'Occident, dans la nécessité de ménager le clergé, ils pouvaient entreprendre davantage, et ils trouvaient peu d'opposition. Si quelquefois les évèques les désapprouvaient*, ils n'auraient osé employer les censures, parce qu'enfin ils n'étaient que sujets. Dans cette position, ils aimaient mieux abandonner une

partie de leuré droits , et s'assurer en échange de la faveur du prince. Aussi c'est sous la protection des empereurs que les patriarches de Constantinople ont obtenu le second rang. C'est sous leur protection qu'ils ont enlevé aux papes les églises suburbicaires qui étaient encore de l'empire d'Orient. Pour y trouver plus de facilité , ils donnèrent le titre et les privilèges de métropolitains aux principaux évéques de ces églises ; et par-là ils mirent da^s leurs intérêts des prélats qui trouvaient d'ailleurs de l'avantage a être sous la juridiction d'un patriarche plus éloigné d'eux.

En orrideut Eu Occidcut Ics souvcralus usèrent de leur

le souverain ne

mêmc/u-urpa! autorité avcc plus de retenue. Si Charles-Martel

tions.narco qu'il i . r i r »•! n,

a besoin de Vné- uc voulut TCirner que par la force ; s il ne fit que

nager le clergé; O J. 1

soulever la noblesse et le clergé l'un contre l'autre, en ravissant les biens de l'Église pour enrichir ses soldats; enfin si, jaloux de son autorité , il mit sa volonté à la place des lois , il n'imagina pas de se donner pour juge de la discipline et de la doctrine. Pépin et Charlemagne, plus modérés, n'y pensèrent pas davantage. Les princes d'Occident, qui n'avaient jamais été pontifes, n'avaient pas eii occaison de s'arroger une pareille autorité. Charlemagne surtout n'avait garde de vouloir gouverner l'Eglise à sa volonté, lui qui voulait que le peuple se fît lui-même ses lois. Il voulut donc que le clergé, comme le reste de

la nation, se réformât lui-même. Ce fut dans le champ de mai qu'on y travailla; car c'était là tout à la fois une assemblée des états et un concile na" tionaU parce que les évéques et les abbés s'y trouvaient, ainsi que les grands et les représentans du peuple.

Il est vrai que ces assemblées avaient un incon- & i» €•««•.. vénient : car les fonctions des laïcs et celles des »•''• •"• '«•*ecclésiastiques n'y pouvaient pas être assez distin- ^"""oîiu à»?, guées, tous concourant aux lois qui se faisaient pour l'état comme pour l'Église. Mais comme l'abus qui donnait aux empereurs d'Orient trop d'autorité en matière de doctrine était aussi ancien que la religion chrétienne, celui qui en France donnait aux clercs trop de part au gouvernement civil était aussi ancien que la monarchie, et Charlemagne n'entreprit pas de la déraciner, parce qu'il eût été imposible d'y réussir. Tout sous son règne tendait donc à confondre les deux puissances. Cette confusion augmenta même par les ménagemens qu'il fut contraint d'avoir pour les ecclésiastiques; car ce n'est qu'en leur donnant une nouvelle autorité qu'il put les dédommager des pertes qu'ils avaient faites, et les porter à concourir au bien de l'état.

Si les successeurs de ce prince avaient eu au- c*i ab«s d». tant de génie que lui, ils auraient pu apporter ii;7Ci",J^ peu à peu des remèdes aux maux qu'il n'avait fait ulU^t^. que pallier. Mais les désordres ne firent qu'aiig-

menter. Les évéques, les abbés et les prieurs devinrent ducs , comtes ou seigneurs de grandes terres. Ces abus , qui avaient commencé dans le neuvième siècle, se multiplièrent dans le dixième, et furent communs en France, en Italie et en Allemagne.

Charlemagne avait soustrait les ecclésiastiques aux magistrats civils, et ne les avait soumis qu'au tribunal des évéques. Cette loi distinguait au moins deux classes de citoyens qui avaient chacune leur juridiction séparée; mais cette distinction ne subsista pas ; car les ecclésiastiques , ayant confondu la puissance spirituelle avec la puissance seigneuriale, envahirent enfin la juridiction de tous les tribunatix. Nous avons vu comment cet abus s'introduisit en France.

Comment l'E- Dcpuis Coustautin l'Église était dans l'usage de

glise s'arroge la , , . . ^ . .|

puîssanMiégis taire sur la police ecclésiastique ou même civile

lalive,meme»n 1 A

matière civile, j^^ cauous couformos aux lois des empereurs, ordonnant et défendant les mêmes choses sous des peines spirituelles. Elle ordonna par exemple de célébrer le dimanche, et elle défendit les mariages dans les degrés de parenté où la loi ne les permettait pas. Cela était très-sage ; car il importait que les deux puissances concourussent au maintien de l'ordre.

Mais lorsque les évéques ne faisaient que répéter les lois des empereurs, ils ne prétendaient pas avoir par eux-mêmes la puissance législative;

MODERNK. [\^n '

ils voulaient seulenieiit porter à l*obëissance par un motif de plus. Quand le I>esoin Texigeait, ils demandaient des lois à Constantin; ils y conformaient ensuite leurs canons : on ne voit pas qu'ils aient jamais pris sur eux de le prévenir, et tout était dans Tordre.

Dans les siècles d'ignorance on oublia que les lois des empereurs avaient précédé les canons où elles étaient répétées. On vit que les conciles avaient également réglé la foi et la police. On ne remarqua pas que , s'ils avaient seuls le droit de décider sur le dogme, ils ne pouvaient rien ordonner sur la police que de Taveu du souverain. On s'imagina au contraire qu'ils avaient la même autorité, et qu'ils l'avaient également seuls dans l'un et l'autre cas.

Cette erreur fit faire aux papes de nouvelles p«.:«"n«^'M. usurpations. Ils prétendirent avoir seuls le droit lbui''qKu « de régler la police , et ils persuadèrent ; s'ils faisaient les lois, ils crurent pouvoir en dispenser, et ils vendirent les dispenses. Alors, pour augmenter les revenus du saint-siége, on défendit les mariages jusqu'au septième degré de parenté; et on regarda comme un empêchement l'alliance spirituelle que contractent deux personnes qui portent un enfant sur les fonts. Au dixième siècle cet abus fut porté à son comble. Les papes, qui déshonoraient alors la chaire de saint Pierre, dis- (>ensaient même des canons de l'Église , jugeant

qu'ils pouvaient ce qu'ils voulaient. On obtenait tout d'eux pour de l'argent; et ce fut une opinion générale, que tout est licite quand on a la dispense de Rome.

La puissance du pape augmenta beaucoup dans ce siècle et dans le onzième. Il devint véritablement le patriarche de tout l'Occident, créant à son gré des évéques et des métropolitains, évoquant à lui les affaires , citant les évéques à son tribunal, envoyant des légats dans les différens royaumes pour juger en son nom, cassant les décrets des conciles nationaux , s'arrogeant en im mot une juridiction absolue sur toutes les églises. Cette puissance que Grégoire VII agrandira par de nouvelles prétentions a été l'effet des entreprises continuelles des papes , de la faiblesse des souverains, de l'ignorance générale où était le clergé , et de la stupide superstition des peuples. Cependant le, Cepeudaut jusquc vers le milieu du onzième

empereurs aile- • < i ,

mandséiuaieni sicclc Ics cmpercurs allemands furent en pos-

encore les papes JT V

âr^VoT'ieuI session, non -seulement de confirmer l'élection

élection.

des papes, mais encore de les choisir eux-mêmes, ou de les faire élire dans des conciles tenus en Allemagne. Ce n'était pas une usurpation de leur part , premièrement* parce que les papes avaient reconnu la justice de leurs prétentions à cet égard ; et en second lieu parce que les désordres qui arrivaient à chaque vacance du saint-siége ne permettaient plus de laisser au peuple et au clergé le

l.Hirrrain.

MODERNK. l/|y

droit trélire, et que dès lors ce du m n. |)(.Mv:tit appartenir qu'au souverain ».

Cest par de semblables raisons que tous les n, princes de l'Europe étaient alors dans Tusage de nommer eux-mêmes aux' ëvècbés , ou de ne pas souffrir au moins qu'aucun siège de leurs églises fut rempli sans leur agrément. Ils étaient d'autant plus fondés, que les évéques étaient leurs vassaux; car comme suzerains ils pouvaient seuls donner les fiefs. Et à qui le droit de les conférer devait-il appartenir, si ce n'était aux princes qui en avaient enrichi les églises ?

Comme les princes donnaient un fief à un laïc . i*» rJ-e en présentant un sceptre et une épée , ils confé- ;^ï; raient le temporel ou le domaine d'im évéché en donnant ime crosse et un anneau. C'est ce qu'on appelait donner l'investiture d'un fief ou d'un évéché; et, jusqu'à ce que cette cérémonie eût été faite , le seigneur suzerain jouissait des terres vacantes par la mort du dernier feudataire. La crosse représentait la houlette du pasteur, et l'anneau son mariage avec l'Eglise. Cette pure

' Les empereurs d'Allemagne étaient alors souverains de Rome et du pape. Ils Tétaient de fait, puisque les Romains soumis à Uenii III ne loi ont rien contesté. Us Tétaient de droit, puisqu'on pensait que les titres de patrice et d'empereur donnaient la souveraineté sur Rome. Les premières démarches de Grégoire VII en seront la preuve; car, lorsqu'il sera élu pape, il reconnaîtra avoir besoin Hr T;i grément de Henri IV.

lurrdrsl»^-

35o HISTOIRE

cérémonie n'usurpait certainement pas sur le sacerdoce , dont les droits consistent uniquement dans la consécration par l'imposition des mains : cependant ce sera là un grand sujet de contestation.

Mais au mi- il cst vrai Quc les souverains abusèrent aussi

lieu de l'igno- ... ^

rance et de la ^j^ droit (ju'ils avaicut de nommer aux bénéfices

corrupUon, I au- TL

le'guime.'dev- ccclésiastiques. Il semble que le malheur des temps

nérait en abus;

ne permettait pas de remédier à aucun abus. En vain fit -on des lois pour rétablir la discipline; elles ne réformèrent rien , et elles sont aujourd'hui un monument de la corruption où étaient les mœurs.

Et le clergé Gcpcndant les désordres des ecclésiastiques ne refroidissaient point la piété libérale des fidèles. Les richesses des églises augmentaient toujours , parce que le clergé donnait d'autant plus de soins à s'enrichir qu'il en donnait moins à la discipline. De nouveaux saints , de nouvelles reliques , de nouveaux miracles, attiraient continuellement de nouvelles offrandes; et les crimes dont on se rachetait par des fondations étaient une source intarissable qui entraînait l'or, l'argent et les terres dans les églises. Les excommunications, qui étaient alors le grand et le seul épouvantail des peuples, semblaient assurer les ecclésiastiques dans leurs possessions. Leurs biens étaient les seuls qu'on respectait dans ces siècles où tout était aux plus hardis ravisseurs; et ce fut pour eux une

s'enrichissait.

loff bfil tnn'

MODKRNR. Mil

nouvelle occasion iracquérir; ciir les citoyens, trop faibles pour se dëfenilre dans leurs possessions , imaginèrent de les donner à un évëquc ou ^ à un abbé , et de les recevoir ensuite de lui comme des fiefs pour lesquels ils payaient une certaine recBevance. Ces fiefs restaient à TÉglise lorsque la famille des feudataires s'éteignait.

Les ordres monastiques, si saints dans leur ç«m«.i.tu.

'■ oratt» mon»*-

origine , contribuèrent beaucoup à tous ces abus \'X par le relâchement où ils tombèrent. Dans les commencemens, s'étant dérobés aux dissipations mondaines qui ne sont que trop souvent Técueil de la piété, les moines édifièrent si fort par la sainteté de leur vie, qu'on crut devoir les arrachera leur solitude pour les élever aux ordres ou pour leur confier le gouvernement des principales églises. De laïcs ils devinrent prêtres, évéques; ils se mêlèrent insensiblement avec le clergé; ils firent partie de la hiérarchie ecclésiastique; ils en partagèrent toute la puissance; ils occupèrent les principaux sièges , et ils firent mouvoir le clergé k leur volonté. Il fut un temps où on ne pouvait parvenir au sacerdoce qu'en passant par l'ordre monastique.

Mais les moines ne furent pas long- temps à s'écarter de l'esprit de leur institution. Dès le quatrième siècle on les voit se répandre dans les villes, se mêler dans toutes les affaires, intriguer dans les places, troubler les tribunaux , et ( .uiscr

des tumultes. Au cinquième, ils s'étaient déjà fort multipliés dans toutes les provinces de^l'Orient, lorsqu'ils commencèrent à passer en Occident. Leurs premiers établissemens furent dans les provinces méridionales de l'Italie , où l'ordre que saint Basile avait fondé en Cappadoce fit des progrès rapides. Mais le monastère du mont-Cassin , dont saint Benoît fut le fondateur au commencement du sixième siècle , est le plus célèbre de tous. Dans l'espace d'environ quinze ans que ce saint gouverna cet ordre, il le vit se multiplier, s'enrichir, se répandre , et bientôt après il s'étendit dans toute l'Europe. Depuis, quantité d'autres s'élevèrent sur ce modèle , et s'enrichirent de même. L'esprit des peuples se trouvait tous les jours plus favorable à ces sortes d'établissemens , les princes et les riches ne se lassant pas de faire des fondations avec lesquelles ils croyaient assurer le salut de leur âme.

Jusqu'au huitième siècle, presque tous les monastères avaient été sous la juridiction des évéques du diocèse où ils étaient établis ; mais le pape Zacharie ne croyant pas qu'un monastère aussi célèbre que celui du Mont-Cassin dut être sous l'inspection d'un simple évéque, le mit sous l'obéissance immédiate du saint-siége , ainsi que toutes les maisons qui en dépendaient ; et il enleva à tous les évéques particuliers la juridiction qu'ils avaient sur cet ordre. Dans la suite , les

MODERITi:. 353

autres monastères flemandèrent la même exemption, parce qu'ils trouvaient un «avantagea ne pas dépendre des évéques qui pouvaient veiller de près sur eux; et les papes la leur accordèrent volontiers, parce que dans le plan qu'ils avaient d'abaisser les évéques , il leur importait cfélever les moines. Par-là ils eurent dans toute l'Europe des hommes qui leur étaient dévoués et qui les servirent avec zèle.

Il est évident que les papes et les moines ne consultèrent que leurs intérêts réciproques, auxquels ils sacrifièrent ceux de TÉglise. Si les évéques avaient été plus éclairés , ils n'auraient pas souffert cette usurpation. De quel droit le saintsiége pouvait-il leur enlever une juridiction dont ils avaient toujours joui? Cette entreprise fut par ses suites funeste à toutes les églises, et même aux souverains : comme les moines avaient ime grande autorité sur le peuple qui avait pour eux une foi aveugle, ils ne manquèrent pas de faire valoir la puissance des papes, et de faire redouter jusqu'aux excommunications les plus injustes. Aussi les verrons-nous au milieu des troubles, soulever les citoyens et les armer les uns contre les autres.

Telle était la puissance des moines au onzième siècle et long-temps auparavant; ils avaient des richesses immenses, ils possédaient des fiefs, ils avaient tout pouvoir sur le peuple. Cependant,

^ XI. a3

354 PlrSTOIRE

lorsqu'on joignait les lumières à la piété, on ne pouvait pas se dissimuler les désordres qui régnaient parmi eux. Que fera-t-on pour y remédier? On fondra de nouveaux ordres monastiques avec une règle plus austère. Ces nouveaux moines mèneront une vie édifiante , tant que la ferveur de leur établissement se soutiendra. Mais enfin ils s'enrichiront encore, et ils se corrompront. On fera de la sorte continuellement réformes sur réformai, et on verra aussi continuellement renaître les mêmes abus. On aura donc multiplié les monastères pour enrichir de nouveaux ordres qui se corrompront comme les autres.

Alors, voulant garantir les moines de la con-» tagion des richesses, on en créera qui feront vœu de pauvreté. Ils seront obligés de mendier, ils ne subsisteront que par la charité des fidèles, ils vivront du travail des autres. Mais leur désintéressement redoublera le zèle du peuple ; on voudra leur donner d'autant plus qu'ils paraîtront désirer moins; ils ne résisteront pas à la tentation; ils deviendront riches , et ils trouveront le moyen de concilier les richesses avec le vœu de pauvreté.

Enfin il y aura des moines qui, s'assujettissant à une règle plus austère que celle des mendians, feront non -seulement vœu de pauvreté, mais qui s'obligeront encore à ne pas demander l'aumône. Comptant sur la Providence, qui nourrit tant d'animaux sans aucun travail de leur part , ils at-

tendront que le pain tombe du ciel dan» leur réfectoire. Il y tombera. On leur apportera de l'argent, on leur donnera des terres. Il faudra bien recevoir ce que la Providence envoie. Ils s'enrichiront donc encore malgré le vœu de pauvreté. Vous voyez comment les deux puissances, confondues par une suite d'usurpations réciproques, ont ruiné entièrement la police civile et ecclésiastique; et vous n'aurez plus de peine k comprendre les événemens que je vais faire passer rapidement sous vos yeux.

UISTOIIIE

Il ne faut s'ar rêfer sur les

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