‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 34 sur 58 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Jusqu'à la mort de Henri IV , empereur.

Henri IV sou L'cmpcreur, ajaut Icvé Ic siège du château Saint- Ange, quitta l'Italie; et ils se tint des conciles, qui n'étaient pas pour l'Allemagne un moindre fléau que les armées qui la ravageaient. Cependant Herman', forcé de céder , se retira en Saxe où il mourut; et Ecbert, marquis de Misnie, qui lui succéda, fut défait et perdit la vie. Les rebelles furent alors sans chefs; mais la guerre pouvait tou-

jours renaître , parce que , si Tlenri sarait vaincre , il ne savait pas ponverncr ses ennemis.

Victor 111, monté sur le saint-siége en 1086, n roccupa pendant quelques mois , et eut pour snc- ;;;;,';';; '""" cesseur Urbain II. L'un et l'autre renouvclèreni les excommunications contre Henri et contre les laïcs qui donnaient Tinvestiture des bénifices. En vain les esprits sages continuaient de distinguer entre Tépiscopat et les biens des éghses, ces deux papes, ne voulant point d'une distinction qui les eut désarmés, s'obstinaient à tout confondre. Ils eurent des troupes. L'antipape Clément III en eut également; et les deux partis s'enlevèrent tour à tour l'Église de saint Pierre. Mais la puissance de Henri en Italie s'étant fort affaiblie par son absence, il y revint; et les avantages qu'il remporta ouvrirent Rome à Clément III.

Cependant Conrad , fils aîné de Henri , cor- coi.r*i. m. rompit les troupes avec l'argent qu'il reçut de la *•'"• comtesse Mathilde. Il arma contre son père, se fit proclamer roi de Lombardie , et s'appuya des Normands, en épousant la fille de Roger, fils de Robert Guiscard. Urbain lui-même reçut ce fils dénaturé pour fils de l'Église , et promit de l'aider de ses conseils et de ses secours pour l'élever à l'empire : il exigea seulement de lui qu'il renonçât aux investitures.

Dans le même temps, la peste, la famine et des orages furent une occasion d'abuser de la cré- i>«*Icm>m»

première croi sade.

viennent, elles clullté clcs pcuoles. On Icur persuada que le Ciel

prédicatcursper-

pîef*'"l,e"'î)'reu ^^ déclaralt contre eux, parce qu'ils obéissaient à'iTrTomerai^ à un priricc excommunié. Les chaires des prédi-

1 légitime. . .

cateurs retentirent du cri de la révolte, et les sujets coururent aux pieds des prêtres pour obtenir l'absolution du crime d'avoir obéi à leur légitime souverain. La révolution fut si subite et si générale, que Henri n'était plus en sûreté, ni en Allemagne, ni en Italie. Son unique ressource fut de se retirer dans une forteresse près des Alpes. Urbain cependant prêchait une autre guerre qui "d"'- devait armer l'Europe contre l'Orient. Occasion de la La Palcstinc ou Terre-Sainte était sous la domination des khalifes Phatimites , qui toléraient l'exercice de la religion chrétienne dans leurs états, et qui, moyennant une certaine rétribution , souffraient les pèlerinages que les chrétiens d'Occident faisaient au saint-sépulcre : il y avait même encore un patriarche à Jérusalem. Les chrétiens cependant, exposés aux insultes d'un peuple qui croyait les devoir haïr par principe de religion, gémissaient sous le joug des musulmans , et demandaient depuis long-temps des secours aux princes de l'Europe. Pierre l'Hermite, gentilhomme de Picardie , devenu pèlerin après avoir été ecclésiastique , soldat , marié et prêtre , entreprit le voyage de la Terre-Sainte, à pieds nus et couvert de haillons, pour aller pleurer ses péchés sur le s.aiiit-sépulcre. A son retour il fit une

peiuture si vive de Tétat inallieiircux des rUrt-tiens eu Judée, qu'Urbain forma le projet de les délivrer. Ainsi, pendant que Pierre allait île cour en cour, prcehant aux princes de prendre les armes contre les infidèles, Urbain prècbait la même chose dans des conciles : ils persuadèrent.

Cest dans le concile de Clermont en Auvergne le^. que ce pape, après avoir prononcé contre Phi- Sldwir** lippe une excommunication capable de causer une v^ guerre civile en France , excita par un long discours les peuples à marcher contre les musulmans de la Palestine. Tous ceux qui s'enrôlèrent mirent sur leurs épaules une petite croix de drap rouge; ce qui les fit nommer croisés. Il fut arrêté qu'en considération des fatigues et des périls auxquels ils aUaient s'exposer, ils seraient absous de leurs péchés, et dispensés de toute œuvre |)énale; mais qu'ils seraient excommuniés s'ils ne remplissaient pas l'engagement qu'ils avaient contracté. Il ne fut donc plus possible de reculer. On ne mit pas en question si la guerre était juste, on n'y songea seulement pas ; et cela n'était plus nécessaire , puisqu'on se trouvait entre Texcommunication et l'absolution. Il aurait au moins fallu songer aux moyens de la faire avec succès, en choisissant des chefs, et en établissant quelque discipline. Mais Urbain, dont la guerre n'était pas le métier, crut qu'il sulFisait d'armer les peuples, et de les envoyer en Asie. Il n'avait pas

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tenu à Grégoire d'être encore plus imprudent; car il avait déjà conçu le projet d'une croisade ; il s'était assuré de cinquante mille hommes , et il les eût commandes lui-même si les affaires d'Allemagne lui avaient permis de penser à des conquêtes en Asie.

L'indulgence L'absolutlou dcs pécliés et l'exemption des

plénière, nou- •* ^

veméTrest '"I œuvres pénales , qui servit de solde aux croisés ,

solde des croi- p . • i i i c • > i

ses. tut ce qu on nomma indulgence pleniere , chose

jusqu'alors sans exemple. « De tout temps , dit « l'abbé Fleuri, l'Eglise avait laissé à la discrétion « des évêques de remettre quelque partie de la « pénitence canonique , suivant la fei^veur des pé- « nitens et les autres circonstances ; mais on |n'a- « vait point encore vu qu'en faveur d'une seule « œuvre le pécheur fût déchargé de toutes les « peines temporelles dont il pouvait être rede- « vable à la justice de Dieu. Depuis plus de deux « siècles les évêques avaient beaucoup de peine à « soumettre les pécheurs aux pénitences canoni- « ques; an les avait même rendues impraticables « en les multipliant selon le nombre des péchés , ce d'où était venu l'invention de les commuer pour « en racheter des années entières en peu de « jours. Or , entre les commutations de pénitence « on employait depuis long-temps les pèlerinages « de Rome , de Compostelle ou de Jérusalem , » et la croisade ajoutait les périls de la guerre. « Les nobles , qui se sentaient pour la plupart

« charges lie crimes, s'estimèrciu lu m vii\ d avoir « pour toute pénitence leur exercice ordinaire, « qui était de £aire la guerre , avec espérance, s'ils « étaient tués, de la gloire du martyre. Aupiuravaot, « une partie de la pénitence était de ne poihl M porter les armes, et de ne point monter à che- « val : ici, l'un et l'autre était non -seulement « permis, mais commandé; en sorte que les croisés « changeaient seulement d'objet, Siins rien clianger « en leur manière de vivre. La noblesse entrai- « naît le petit peuple, dont la plupart étaient des a serfs attachés aux terres , et entièrement dépen- « dans de leurs seigneurs ; et plusieurs sans doute « aimaient mieux les suivre dans ce voyage que « de demeurer chez eux occupés à l'agriculture « et aux métiers. »

Ces réflexions de l'abbé Fleuri vous préparent à comprendre comment vont se former des armées innombrables. On croira qu'il suffit de marcher à la Terre Sainte pour assurer son salut. Non-seukment les laïcs se croiseront , mais encore des moines, des prêtres, des évéques, des femmes, et même des rcligieusi^s. Nous verrous pai- quelles œuvres ces hordes de chrétiens gagneront Tindulgence piénière.

Depuis plusieurs siècles oo croyait de bonne foi qu'on |>eut et qu'on doit même répandre la religion par les armes. Il ne faut donc pas s eton/ier si une guerre entreprise pour recouvrer les saints

lieux a paru juste, pieuse et méritoire. L'usage, qui paraît autoriser les abus jusque dans les siècles éclairés, doit nous rendre indulgens pour nos pères qui vivaient dans des temps de ténèbres. S'ils ont eu des préjugés , n'en avons-nous pas ? Et n'avons-nous pas besoin de l'indulgence de la postérité ? Y a-t-il si long-temps que nous avons nous-mêmes ouvert les yeux sur l'abus des croisades? Et n'a-t-on pas cru jusqu'à nos jours que la religion est intéressée à défendre ces sortes de guerres ? Tel est le sort des préjugés : ils s'établissent dans des temps d'ignorance , ils durent encore lorsque la lumière a dissipé les ténèbres, et il faut des siècles pour les détruire.

,096. La guerre commença par des brigandages que

Premières ex- . -r» 1 •

péditions des commirent en Hongrie et en Bulgarie quatre-vingt mille hommes qui marchaient sous les ordres de Pierre l'Hermite et de Gauthier Sans-Açoir; mais ils furent presque tous exterminés par les chrétiens, sur qui ils avaient voulu faire l'essai de leurs armes ; et les deux chefs n'en sauvèrent qu'un petit nombre, avec lesquels ils vinrent camper aux environs de Constantinople. Les Hongrois, voyant ensuite arriver une autre multitude de pèlerins qui portaient des croix rouges, les prirent à ce signe pour des brigands; et sans autre examen ils les massacrèrent. Cette troupe était conduite par un prédicateur allemand. Deux cent mille hommes sans chef marchèrent sur les traces de ces pre-

miers. Ils égorgèrent les juifs qu'ils irouvtTcul h Ma} ence, à Cologne , à Wornis, etc. , et gagnèrent les indulgences en Hongrie, où ils périrent comme ceux qui les avaient précédés. Voila les expéditions de la première année.

L'Asie mineure fut le tombeau des croisés qui étaient arrivés jusqu'à Constantinople. Un nommé Rainaud , qui était à la tète d'une troupe d'aventuriers allemands et lombards , en fit bientôt des martyrs ou des esclaves ; et , renonçant lui-même aux indulgences, il embrassa le mabométisme pour conserver ses jours. Gautier Sans -Avoir ayant perdu la vie dans un combat, les Turcs passèrent au fil de l'épée tous ceux qui l'avaient suivi, réservant seulement pour leurs sérails les enfans , les jeunes filles et les religieuses. Enfin Pierre, avec le secours des généraux de l'empereur grec , reconduisit à Constantinople les débris de sa horde, c'est-à-dire trois mille hommes.

Cependant plus de quatre cent mille hommes A«ir« «sw. étaient arrivés à Constantinople. A en juger par [;*ji^'ir'J;| les noms ce ne sont pas des aventuriers qui les SÎISS!''** commandent. Ils ont pour chefs Godefroi de Bouillon, duc de Lorraine; Raimond comte de Toulouse; Robert, comte de Flandre; Kobert, duc de Normandie; Etienne, comte de Chartres et de Blois ; Hugues, frère de Philippe ; Boémond , fils de Robert Guiscard; Adhémar, évéque du Puy, que le concile de Clermont avait nommé

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