‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 46 sur 58 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

De la Frapce sous liOuis VIII et sous saint Louis, et de l'Angleterre sous Henri III.

Louis VIII fut sacré etcouronné quelques jours $.c«.ic— après la mort de son père. Je le remarque pour »^» ^>"vous faire observer que le règne de Philippe-Auguste est l'époque où il n'était plus nécessaire qu'un roi de France prît la précaution de faire couronner son fils de son' vivant.

Henri III ayant demandé la restitution des pro- J'^'J^' jj»"»

vinces enlevées à Jean Sans-Terre, Louis déclara qu'elles avaient été légitimement confisquées ; et cherchant à faire des reproches au roi d'Angleterre, il se plaignit de ce qu'il n'avait pas assisté à son sacre , auquel il aurait dû se trouver comme Je duc de Guienne. Mais il ne s'apercevait pas qu'il tombait dans une contradiction dont les Anglais auraient pu tirer avantage. En effet puisque l'arrêt du parlement avait confisqué la Guienne , comme les autres provinces, reconnaître que Henri en était encore le duc , c'était ne pas lui en contester la possession légitime, et par conséquent avouer ses droits sur les provinces mêmes qui lui avaient •aa4. été enlevées. Quoi qu'il en soit, la guerre comice, mença ; et après quelques succès alternatifs , elle Il la termine, et fut tcrmiuéc Dar uuc trêve. Alors le roi de France

niarclie contre ■*■

les Albigeois, marcha contre les Albigeois , prit Avignon , et soumit tout le Languedoc ; Amauri de Montfort , fils de Simon , lui ayant cédé ses droits sur le comté de Toulouse. Louis mourut en Auvergne , lorsqu'il revenait à Paris. Quoique le peu qu'il a régné ne permette pas de le juger, on a lieu de croire que l'autorité ne se serait pas dégradée entre ses mains. J'en juge surtout par la tranquillité dont la France jouit pendant son règne : car on ne s'aperçut pas qu'elle changeait de maître. Cependant si Louis eût été seulement soupçonné de faiblesse , les seigneurs n'auraient pas manqué d'exciter des troubles.

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Au contraire c'est sous lui que Tusage cl'ap- «tt^ . peler à la cour féodale du roi , acheva de s'éta- fS^ASt, blir, et devint une loi que les grands vassaux même commençaient à reconnaître, quoiqu'elle dégradât leurs justices.

Le parlement conserva la forme qu'il avait prise sous Philippe- Auguste , malg^'é les vassaux de la couronne , qui voulurent en exclure le chancelier, le bouteiller , le connétable , et le chambellan du roi.

Il s'introduisit encore pendant ce règne un fM^mMirt autre usage qui n était pas moins favorable à 1 autorité royale. Lorsqu'un seigneur se croyait menacé d'une guerre, qu'il ne se sentait pas capable de soutenir, ce qui devait arriver souvent, il s'adressait à son suzerain , et citant à sa justice celui qui lui donnait des sujets de crainte , il en exigeait un assurément, c'est-à-dire assurance qu'il ne lui serait fait aucun tort. Si dans la suite quelque différent survenait entre eux , ils s'en remettaient l'un et l'autre à la justice du seigneur qui avait garanti l'acte d'assurément. On voit que par-là , le roi devenait insensiblement le protecteur des seigneurs faibles, comme il l'était déjà des communes, et qu'en même temps il se rendait juge des prétentions des seigneurs les plus puissans.

Ce n'était pas l'amour de l'ordre qui produisait ^^ ^m des changemens aussi avantageux au bien public «tMSXtMt«i

,^M,<ieieur.«- quk l'agranclissemeiit des rois : c'était plutôt la faiblesse de la plupart des seigueurs. De pareils usages ne pouvaient donc pas être encore bien reconnus : il fallait du temps pour les accréditer, et surtout de la circonspection et de la fermeté dans les souverains. Trop de faiblesse de leur part ou des entreprises trop précipitées auraient enhardi ou soulevé les esprits , et le désordre aurait recommencé.

Saint Louis Heurcusemeut la France eut un roi doué de

avait toutes les

qualité, néces- toutcs Ics Qualités nécessaires dans des circons-

saires aux temps T.

ou .1 régnait, ^^jjces aussi déUcatcs , et qui joignant au talent de régner une vertu éminente, fit respecter sa puissance par la vénération qu'il inspira pour lui-même. Tel fut saint Louis, fils aîné de Louis YIII. Après les temps malheureux que nous avons parcourys, Monseigneur , ne sentez- vous pas dans votre âme le désir d'étudier ce beau règne? Je ne vous en donnerai cependant qu'une esquisse, et je vous laisserai beaucoup à désirer. Vous regretterez que Louis n'ait pas régné dans de meilleurs temps : car s'il était grand lui-même, son siècle encore barbare a répandu des taches sur son règne. ,=2G. Louis avait à peine douze ans lorsqu'il monta

Uliinche a la t *■

régente. g^j, jç trôiie. Blauchc sa mère , fille d'Alphonse IX,

roi de Castille, prit les rênes du gouvernement.

Le dernier roi l'avait nommée régente, et avait

fait un bon choix.

Elle jéconcer- Lcs scigncurs jugèrent l'autorité affaiblie dès

modehnf. /175

qu'ils la virent entre les mains d'une femme élran- •• ••••^ ^

gère et d'un enfant : ils se trompèrent. La régente, avertie de leurs complots, ne leur laissa pas le temps de réunir leurs forces. Elle se hâta d'armer, et marcha avec son (ils contre Thihault , comte de Champagne , qui dans sa surprise n'eut de ressource qu'en la clémence du roi. C'était un des che& de la ligue : il en restait encore deux, Pierre de Dreux , comte de Bretagne , surnommé Mauclerc , et Hugues de Lusignan , comte de la Marche. L'armée passa la Loire, ils furent cités, et ils se soumirent. C'est ainsi que la régente par sa promptitude déconcerta leurs projets. Le frère du roi d'Angleterre Richard , qui était à Bordeaux, tenta vainement de soulever d'autres seigneurs. Il fut contraint lui-même de demander une trêve. I^ reine s'attacha les principaux vassaux; elle renouvela un traité d'alliance que le dernier roi avait fait avec Frédéric II , et elle fit échouer une ligue, dont le projet était de faire passer la régence au comte de Boulogne, oncle du roi.

La reine, sollicitée par le pape, reprit ensuite raiJrU|«tm la guerre contre les Albigeois , dont la ruine avait été suspendue par la mort de Louis VIII. Le jeune Raimond , qui avait succédé à son père et qui avait mis Amauri de M ontfort dans la nécessité de céder au roi toutes ses prétentions, succomba sous les armes de la France, et subit la loi. Blanche et Grégoire IX se partagèrent ses dé|>ouilles : Tx)uis ,,^

prit possession d'une partie de ses domaines : le comtat Venaissin fut destiné pour augmenter le patrimoine de saint Pierre : on n'acccorda même à Raimond que l'usufruit de ce qu'on voulut lui laisser, et il fut réglé qu'après lui le comté de Toulouse passerait dans la maison de France. Ce prince promit d'exterminer les hérétiques, d'aller à la Terre- Sainte, et de donner à plusieurs églises des sommes considérables. Enfin il fit amende honorable pieds nus , en chemise , et reçut l'absolution.

L'inquisiiion. Cependant on continua la guerre contre les Albigeois , mais d'une manière plus sourde. Elle se faisait par un tribunal chargé de rechercher et de poursuivre les hérétiques : cette croisade toujours subsistante est ce qu'on nomme l'inquisition. Elle passa dans la suite en Italie et en Espagne , où elle est encore ; mais elle a été bannie de France, et les Allemands n'en ont jamais Voulu. BbncUe diî- Malgré l'activité et la prudence de la reine, on

sipe de nouvelles , , .

ligues. s'imaginait toujours que son gouvernement devait

être faible, et la France n'était plus tranquille. Ou les seigneurs se faisaient la guerre , ou ils formaient des ligues contre le roi; et l'anarchie semblait se reproduire.

Les factieux , après avoir engagé le comte de Boulogne dans leur parti, entrèrent sur les terres du comte de Champagne sous différens prétextes; mais dans le vrai pour se venger d'avoir été aban-

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donnés, ou pour le forcer de revenir à eux. I^oui» marcha; car la reine, moins jalouse de gouverner que de former un roi, montrait partout son fils, et le faisait toujours agir. L*armëe des rebelles fut dissipée par la fermeté du jeune prince.

Cependant la régente, qui négociait au milieu des troidjles, profita des divisions pour faire reconnaître son fils duc de Guienne, par une partie des seigneurs d'au delà de la Loire. Mais le comte de Bretagne ne se soumettait pas : enhardi par les secours qu'il pouvait tirer d'Angleterre , il faisait souvent renaître les troubles.

Henri III , avare , dissipateur , sans talens et €*«*•>" *• sans vertus , s'abandonnait à des ministres qui se culbutaient tour à tour , et qui , abusant de l'autorité, rendaient leur maître tout à la fois odieux et méprisable. Ils avaient irrité les barons en leur enlevant plusieurs places , et en révoquant les deux chartes du roi Jean, qu'il avait juré d'observer; et après avoir offensé ses vassaux qu'il aurait dû ménager , il entreprit cependant de recouvrer les provinces que Philippe avait enlevées à son père. C'est ainsi que ce prince faible, cédant aux conseils différens de ses favoris , concertait ses démarches, et formait des entreprises qu'il se mettait hors d'état de soutenir.

Il débarque à Saint-Malo : le comte de Bretagne ,1*}^-^^ lui livre ses principales places : des seigneurs nor- "^ ««-«'*<»• mands , déclarés pour lui , l'invitent à se trans-

porter en Normandie : l'Anjou dégarni de troupes lui offre une conquête facile. Mais on n'imaginerait pas qu'il est venu pour faire la guerre. Pendant qu'il donne des fêtes à Nantes , Louis est à la tête de ses troupes, fait des sièges, prend des places et vient insulter le roi d'Angleterre, que rien n'arrache à ses plaisirs.

î.a régente pro- Ccttc iuaction dc Hcuri contint les plus rebelles ,

file des taules 1 '

de ce pnnce. ^^^ n'attcudaicnt que le moment où ils pourraient se déclarer. La régente, qui en sut profiter, ramena les uns par la crainte , les autres par des grâces ; et elle négocia si heureusement, que leur faisant oublier jusqu'à leurs querelles particulières, elle les réconcilia entre eux , et les réunit tous pour la défense du roi. Quant à Henri , il fit un voyage en Gascogne : il y reçut les hommages de ses sujets ; et , après avoir contribué à rétablir la paix en France, il repassa la mer comme pour exciter des troubles en Angleterre.

Saint Louis Lcs évéqucs de France s'arrogeaient alors la

«prime l'abus * o

?auJienr'''del mcmc autorité dans leurs diocèses que les papes usurpaient sur toute la chrétienté : si on attaquait leurs prétentions les moins fondées, ils jetaient des interdits, des excommunications; et toujours armés de leurs censures, ils criaient contre l'irréligion des officiers du roi qui s'opposaient à leurs entreprises. Ces moyens leur avaient souvent réussi. Saint Louis, car ce roi mérita ce nom de bonne heure, saint Louis, dis-je, sut distinguer

censures.

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dans les ministres de Taiitel le caractère qtril (levaft respecter, et les passions qu'il devait réprimer. lUeii loin donc de tolérer l'abus des censures, il punit, par la saisie du temporel, les évèqucs qui les employaient pour conserver ce temporel même: de sorte que devenues dès-lors contraires à leur» vues iniéressées , elles devinrent aussi plus rares.

La trêve qui avait terminé la dernière guerre ii/»*i» <• était sur le point de finir , et le comte de Bretagne ,^I;,7riiïi avait recommencé les hostilités, comptant toujours *" sur Henri. Mais la conduite de ce roi ne se démentait point : s'il ne renonçait pas à ses premiers desseins sur la France , il ne cessait pas non plus d'aliéner les barons anglais qui faisaient toute sa force. Dans la vue d'abattre leur puissance , il attira les Poitevins , auxquels il donna les gouvernemens et les principales places. Les barons révoltés refusèrent de venir à un parlement qu'il convoqua, et même ils le menacèrent de lui ôter la couronne , s'il ne renvoyait pas les étrangers. Heureusement pour Henri , ils ne surent pas s'accorder, et leurs dissensions leur devinrent funestes. Pendant ces troubles il ne fut pas possible de porter la guerre en France; et le comte de Bretagne, qui ne fut pas soutenu, fut contraint de faire la paix.

Il méritait de perdreses états et la vie même pour Tfju««n

... «mImImImIié

s'être révolté contre son seigneur; il osa néan- u.;». moins compter sur la clémence du roi. En effet

48o HISTOIRE

Louis, touché de le voir à ses pieds, la corde au cou, lui rendit ses domaines; il consentit même à les laisser passer au fils, qui n'était pas coupable des crimes du père ; mais ce ne fut qu'à condition qu'après la mort de cet héritier, la Bretagne serait réunie à la couronne. C'est ainsi que le roi, ) mêlant par un sage tempérament la clémence et la sévérité, s'attachait ceux mêmes qu'il punissait, et contenait les seigneurs que trop d'indulgence aurait enhardis à lui manquer.

ceroiempkhe Toujours comuatissaut mais sans faiblesse, au-

le mariage de *' ■*■

pomhîeu* avec taut il aimait à se relâcher de ses droits quand il

Henri III. . . , . ., Z

le pouvait sans inconvénient, autant il les soutenait avec fermeté quand on voulait abuser de de sa clémence. Les vassaux, qui avaient eu occasion de traiter avec le roi , ne pouvaient pas s'allier avec les étrangers sans avoir obtenu son agrément; car c'est une clause que Louis ainsi que Philippe-Auguste n'avait jamais oubliée. Cependant Simon, comte de Ponthieu, arrêta le mariage de sa fille , son héritière, avec le roi d'Angleterre. Henri l'avait déjà épousée par procureur, et le pape lui-même s'était mêlé de cette alliance. Il n'eût pas été prudent de permettre qu'un ennemi de la France pût encore acquérir des droits sur de nouvelles provinces; c'était donc le cas de forcer le comte à se souvenir des engagemens qu'il avait contractés avec son seigneur; c'est ce que fit Louis en se préparant à confisquer toutes

MODF.RNR. tfH

les terres «le ce vassal. Le mariage fut rompu.

ÎAMiis ayant vingt-un ans accomplis, et se trou- ^««l^ vaut majeur, la reine se démit de la régence; *' cependant elle n'eut pas moins de part dans le gouvernement , parce que le roi ne cessa pas éé prendre les conseils d*une mère qui lui avait donné des leçons.

Il y avait deux ans que Thibault, comte de nmmmtu- Champagne , avait hérité du royaume de Navarre. Ce prince, naturellement inquiet, prenait et quittait les armes avec beaucoup de légèreté : une couronne de plus ne 6t qu'augmenter son inquiétude. Il redemanda les comtés de Chartres, de Blois, de Sancerre, et d'autres fiefs qu'il avait vendiAau roi, et qu'il prétendait n'avoir qu'en-

gaires

entreprit même de soutenir ses prétentions avec une armée , se croyant assez puissant poiw n'avoir besoin que d'un prétexte : il fiit bientôt obligé de se soumettre à Louis. Thibault est fort connu 'par ses chansons ; en effet il était bon poëte pour son temps et pour un prince. Il aimait surtout à chanter la régente, son héroïne; et il fit pour elle des vers galans, lors même qu'il venait de conclure un traité, par lequel il avait été forcé d'abandonner plusieurs places, et condamné à s'absenter de France pour sept ans. Il alla dans la Terre-Sainte chercher de l'exercice à son inquiétude : il n'y trouva que cela. Son absence , et celle de plusieurs antres seigneurs qui

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