OBJET DE CETTE SECONDE PARTIE
Réflexions générales sur quelques états de l'Europe où le prince possède toute la puissance publique.
Les cinq vérités, Monseigneur, que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer dans la première partie de cet ouvrage , sont les résultats généraux de l'étude de l'histoire. Voilà , quoi qu'on en puisse dire, à quoi se réduit toute la science de rendre les sociétés heureuses et florissantes. Le reste n'est qu'une pure charlatanerie dont les intrigans et les ambitieux couvrent leur ignorance ou leurs mauvaises intentions. Cette charlatanerie , qu'on ose appeler politique , n'est propre qu'à tromper les peuples et à pallier leurs maux. Marchant à tâtons, toujours subordonnée aux circonstances, aux passions et aux événemens, elle est tour à tour heureuse ou malheureuse, comme il plaît à la fortune. Elle échoue aujourd'hui par les mêmes moyens qui la firent
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réussir hier; et on ne peut extraire de ses disgrâces ou de ses succès aucun principe fixe ni aucune règle certaine.
Je suis persuadé qu'en vous rappelant la suite et l'enchaînement des faits historiques que je vous ai indiqués, vous vous convaincrez chaque jour davantage que le bonheur est le fruit de la sagesse. Mais vous ne devez pas , Monseigneur , vous en tenir là. La théorie n'est rien, si elle n'est suivie de la pratique; et la vérité ne doit pas être stérile entre les mains d'un prince. Puisque vous connaissez les sources où la politique va puiser le bonheur, commence» par vous servir de cette connaissance pour votre propre avantage. Dites-vous tous les jours que vous rendrez vos sujets heureux; dites-vous tous les jours que c'est votre devoir, et qu'en le remplissant vous goûterez la satisfaction la plus pure. Avant que de faire l'examen du gouvernement des duchés de Parme et Plaisance; avant que d'en méditer la réforme, commencez par étudier, les gouvernemens actuels de l'Europe, et juger lesquels d'entre eux s'approchent ou s'éloignent davantage des règles prescrites par la nature. En voyant les différentes formes que la société a prises eu Europe, vous sentirez en quelque sorte 1rs ressources de votre esprit s'étendre et se multiplier, i.v tableau, peut-être plus intéressant pour nous (pie l'histoire des siècles passes, nous rendra ulus sen
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sibles les vérités que vous aimez. D'ailleurs cette étude est absolument nécessaire à un prince ; sa sûreté en dépend. Comment se comporterait-il avec prudence à l'égard des étrangers, s'il ignorait ce que le gouvernement de chaque peuple lui ordonne d'en espérer ou d'en craindre ?
Je ne m'étendrai pas sur les différens pays où le gouvernement est purement monarchique , c'est-à-dire où le prince possède toute l'autorité publique. Quoiqu'il y ait de grands rois qui méritent l'amour, l'estime et la confiance de leurs sujets* il est à craindre que les réflexions que j'ai faites sur le despotisme en général, ne puissent toujours s'appliquer à chaque état où la volonté seule du prince fait la loi. En effet, quand on supposerait le plus vaste génie à la tète d'un royaume , quand le monarque posséderait toutes les vertus d'Aristide et de Socrate, je suis sûr que ses états seront exposés à plusieurs injustices et à plusieurs abus. Ne pouvant ni tout voir ni tout faire par lui-même, il sentira, au milieu de ses opérations, qu'il est accablé d'un poids trop pesant pour les forces d'un homme. Je consens qu'on soit heureux ; mais qu'est-ce qu'un bonheur attaché à la vie d'un prince, et qui peut vous échapper à chaque instant? La crainte de l'avenir ne permet pasde jouir du présent : les sujets peuvent donner leur confiance au prince ; mais ils la refuseront à son gouvernement.
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Je sens, Monseigneur, combien est délicate la matière que je traite dans la seconde partie de mon ouvrage. Je connais assez les préjugés et les passions qui gouvernent la plupart des hommes, pour ne pas ignorer qu'en osant faire quelques remarques critiques sur les gouvernemens actuels de l'Europe, je m'expose à une sorte de censure. Mais, Monseigneur, vous répondrez pour moi à ces censeurs; vous leur imposerez silence en disant que vous aimez la vérité et que je vous la dois. Vous leur direz que, si mes réflexions sont vraies, il faut en profiter; et que, si je me suis trompé, on doit encore quelque reconnaissance k la peine que j'ai prise. Vous ajouterez enfin que la maxime qui défend d'apercevoir les défauts et les erreurs du gouvernement, est une maxime pernicieuse, inventée par les ennemis de la société, et qui ne peut être défendue que par ceux qui profitent des mai) vais établissemens et qui craignent les bonnes lois.
Si je vous faisais, Monseigneur, un tableau fidèle dp la situation actuelle de la plupart des monarchies de l'Europe, ce que je vous dirais aujourd'hui ne serait peut-être pas vrai demain : car le vice fondamental de ces gouvernemens , c'est de n'avoir que des règles flottantes , incertaines et mobiles. Dans les états libres, la république donne son caractère aux magistrats : dans les monarchies, le prince imprime le sien au* lois
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et aux affaires. Par un plus grand malheur encore, il n'est que trop ordinaire que les ministres et les personnes chargées d'une administration importante , n'aient aucun caractère ; parce qu'elles se sont accoutumées à se laisser conduire par la faveur qui leur donne chaque jour des intérêts opposés. On est gouverné par les événemens qu'on devrait diriger, et les caprices de la fortune décident par conséquent de tout.
Quoique le prince, dans toutes les monarchies de l'Europe, possède seul la puissance souveraine, l'exercice de cette puissance n'est pas le même partout. Les peuples ont un caractère qui assigne des bornes à un pouvoir qui n'en reconnaît aucune. D'anciennes traditions, de vieilles lois, des préjugés, des passions forment, dans chaque état, des moeurs publiques et une sorte de routine et d'allure, qui se font respecter jusqu'à un certain point par le souverain même. Le monarque le plus absolu a beau se dire qu'il peut tout , il sent qu'il n'est qu'un homme , et que s'il choque et révolte tous ses sujets, il ne pourra leur opposer que les forces d'un seul homme.
Les Français et les Russes conviennent également que le prince est .suprême législateur; en France, cependant, la monarchie n'est pas la même qu'en Russie. Dans le premier royaume , des corps entiers de magistrats aimés, considérés et respectés disent qu'ils sont les dépositaires, les
gardiens et les conservateurs des lois. En accordant tout au prince, ils attachent à leur enregistrement je ne sais quelle force qu'on ne peut définir , et on est convenu de dire , peut-être sans se trop entendre , que le législateur doit gouverner conformément aux lois. Le sénat de Russie , au contraire, loin d'oser modifier ou rejeter une loi, se croirait coupable de lèse-majesté, s'il osait l'examiner; il croit qu'il est de l'essence de la puissance législative , de ne connaître aucune borne et de pouvoir à son gré changer , annuler et abroger toutes les lois. Le czar est le chef de son église , et la religion qui est en quelque sorte soumise au gouvernement, en augmente beaucoup l'autorité. Le clergé de France, libre et indépendant dans les choses ecclésiastiques ou spirituelles, exerce une sorte d'empire sur le gouvernement qui sait qu'il ne doit point porter la main à l'encensoir. Tandis que la noblesse russe qui s'est formée sans avoir jamais eu de pouvoir et de crédit , pense sans orgueil d'elle-même et ne porte qu'un vaiu nom, la haute noblesse de France, qui na pas perdu le souvenir de ses anciens fiefs, en voit encore subsister quelques traces dont elle se gk> rilie. Elle a conservé ses moeurs particulière qu'elle a Communiquées à une noblesse inférieure qui se fait une gloire de limiter. Tous obéissent .m gouvernement , et prétendent "aussi obéir ;. Qe qu'ils appellent leur honnem. La nation Frauçai
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cultive les arts et les sciences; vaine, frivole, dissipée, spirituelle, glorieuse, légère, inconstante, elle s'est fait un goût fin et délicat sur les bienséances et les procédés qu'il serait dangereux d'offenser. Rien de tout cela n'est en Russie. A force d'ignorance, d'injustice et de barbarie, les hommes distribués ailleurs en différentes classes , y sont tous mis dans la dernière. Remarquez, je vous prie , Monseigneur , que l'égalité qui assure la liberté des citoyens dans les états libres, n'est propre, dans les autres pays, qu'à rendre le joug du despotisme plus accablant. Le czar parle , voilà la loi. Pourvu qu'il ne choque point les préjugés ou les passions de sa garde, il est le maître absolu, tant qu'elle le laisse sur le trône.
Veut-on connaître la force de l'empire que le génie d'une nation exerce sur elle-même ? il suffit de faire un retour sur son propre cœur, d'examiner avec quelle confiance on s'abadonne aux absurdités au milieu desquelles on est né ; combien il en coûte à la raison pour déranger les habitudes qu'on a contractées. Quel doit donc>^ être le sort des nations entières qui sont emportées rapidement par le préjugé général qui les gouverne, et qui leur tient lieu de raison, de sagesse et de réflexion.
Il y a un siècle que le Danemarck avait encore une couronne élective, et des états-généraux qui ne voulaient confier au roi et au sénat que le
pouvoir nécessaire pour faire exécuter les lois. Les mesures capables d'affermir cette forme de gouvernement avaient été mal prises; le sénat en abusa pour usurper des droits qui ne lui appartenaient pas. Il éluda la force des lois, et sous prétexte de les faire exécuter ou de produire un plus grand bien, il ne faisait en effet exécuter que ses ordres. Favorisé dans son usurpation par la noblesse, dont il protégeait les injustices, il s'était rendu également odieux et redoutable au roi, au clergé et au peuple. L'oppression réunit les opprimés, et les états de 1660, en détruisant l'autorité du sénat et de la noblesse, conférèrent au roi la puissance la plus despotique.
Ne consultez que l'acte par lequel les états-généraux se sont démis de leur pouvoir pour le conférer au prince , et vous croirez que le roi de Danemarck est à Copenhague un véritable sultan. Les Danois semblent avoir raffiné l'art de la servitude; on dirait qu'ils ont regardé l'ombre même ou l'espérance de la liberté comme la source de tous les maux de leur nation. Pourquoi ces redou tables monarques ont-ils cependant continué à gouverner avec autant de modération que quelques autres princes moins puissans qu'eux ? CVsl qu'ils ont été gênés par les mnrurs de la nation qui, en se faisant enclave, a conservé quelques qualités d'un peuple libre. Ce ne furent ni la crainte, ni l'esprit de servitude qui produisirent
la révolution de 1660; c'est parce que les Danois avaient du courage et ne pouvaient s'accoutumer à la domination de la noblesse, que leur orgueil se souleva contre la tyrannie du sénat. Ils se livrèrent avec emportement à une haine aveugle. La nation ne crut pouvoir jamais trop humilier ses ennemis : pour les perdre sans retour, elle se chargea elle-même de fers, et s'ôta avec soin tous les moyens de pouvoir recouvrer sa liberté. Ce triomphe bizarre et ridicule lui cacha sa servitude, et lui donna de la fierté. Vous vouliez nous accabler, disaient les Danois au sénat et à la noblesse, et c'est nous qui vous opprimons. Ils se persuadèrent qu'après le bienfait qu'ils avaient accordé au prince , il serait leur ami et leur protecteur. Ces étranges idées entretinrent, au milieu du despotisme, des mœurs libres et indépendantes. Le germe n'en a pas été étouffé, l'habitude les conserve encore ; et tant qu'elles subsisteront, les rois de Danemarck, avant que d'agir, les consulteront avec plus de soin que les lois qui leur permettent de tout faire impunément.
Étudiez avec soin, Monseigneur, le caractère de chaque nation, et vous verrez que chaque état est plus ou moins avancé dans le despotisme, suivant que les esprits osent plus ou moins penser par eux-mêmes ou n'ont que les idées qu'on leur donne. Il y a des peuples qui ne peuvent souffrir ni une entière servitude, ni une entière liberté \
et les passions des sujets contiennent alors cellesdu prince. Dans ce mélange de fierté et d'abaissement, une nation peut encore se faire respecter ; elle porte encore en elle-même un ressort capable de la mouvoir et de la faire agir ; elle peut encore espérer des succès et des lueurs de prospérité. Combien de conséquences ne pourrezvous pas tirer de ces réflexions ? Vous penserez que plus la monarchie emploie d'art et de politique, si je puis parler ainsi, à se despotiser, plus elle travaille contre les vrais intérêts du monarque. Ce qu'elle regarde comme un avantage, est une véritable dégradation. Plus le prince appesantira son autorité sur ses sujets, moins il se fera craindre et respecter par ses voisins et ses ennemis; à mesure qu'il paraîtra plus puissant au dedans, son peuple paraîtra plus faible au dehors.
Je vous prie d'examiner quelles sont les passions et les qualités les plus propres à retenir la monarchie dans de certaines bornes; et vous vous en instruirez dans l'histoire des peuples qui ont défendu pendant long-temps leur liberté, et dans l'histoire des peuples qui se sont trouvés esclaves avant même que de soupçonner qu'ils pussent cesser d'être Libres. Une nation est-elle accusée d'inconstance et de légèreté? se livre-J>elle aux non veautés? Eût-elle peu de cas de ses anciens établis ,ein. hjs devez et^e sûr que ><>n ineonsidé
tion n'est pas d'un bon augure pour l'avenir. Mais sans m'arrêter à ces détails, je me contenterai de remarquer que trois causes contribuent principalement aux progrès du despotisme : la crainte , le luxe et la pauvreté.
La promptitude avec laquelle les Romains, c'est-à-dire le peuple de l'antiquité qui a eu le plus en horreur la tyrannie , passèrent de la plus grande liberté à la servitude la plus accablante, prouve toute l'étendue du pouvoir que la crainte a sur nos esprits. Les proscriptions d'Octave, d'Antoine et de Lépidus glacèrent à un tel point l'âme de leurs concitoyens , qu'ils adorèrent leur tyran , parce qu'il voulut bien paraître humain quand il n'eut plus besoin de répandre du sang pour régner tranquillement. Sous Tibère , ils se portèrent si avidement au-devant du joug, que ce prince , le plus timide et le plus soupçonneux des hommes, s'en plaignait quelquefois, et aurait voulu retrouver quelque trace d'une liberté qu'il redoutait. Ne soyons point étonnés de ce changement dans un peuple qui venait de voir des Brutus et des Cassius. Quand l'innocent ne peut plus compter sur son innocence; quand il n'est plus de sûreté pour l'homme de bien ; quand les dangers qui nous menacent sont assez grands pour ne nous occuper que de nous-mêmes, la terreur anéantit en quelque sorte toutes les facultés de notre âme, et la politique n'a plus de
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ressources pour nous délivrer de cette passion impérieuse. Vous l'avez vu : Marc-Aurèle tenta inutilement de se dépouiller d'une partie de sa puissance , et de rendre au sénat et à la ville de Rome une sorte de dignité; la crainte avait trop accablé les esprits, et la servitude avait déjà fait naître l'amour de la servitude.
Les âmes ne se dégradent peut-être pas moins par le luxe que par la crainte ; et le despotisme l'a souvent employé avec succès. Chaque besoin superflu que donne le luxe , est une chaîne qui servira à nous garrotter. Le propre du luxe est d'avilir les esprits au point de n'estimer et de ne considérer que le luxe ; dès lors nous ne sommes gouvernés que par les passions les plus méprisables. Une fortune médiocre nous paraît le plus grand des maux , et la fortune la plus immense ne nous paraîtra qu'une fortune médiocre. Nous vendrons notre liberté à vil prix, parce que nous sommes incapables d'en connaître la valeur.
Il est une pauvreté que donnent les bonnes mœurs, qui est l'âme de la justice, et qui fera de grandes choses; c'est la pauvreté qui se contenudu nécessaire et qui méprise les richesses. Mais cette pauvreté qui est une suite du luxe et des rapines du gouvernement, ne fait que des séditieux qui veulent troubler I éiat pour le piller, ou des mercenaires qui ne demandent que (1rs salaires. Le mal est parvenu à son comble, quand
les sujets ne vivent plus que des bienfaits du gouvernement, ou que n'attendant rien de leur économie ni de leur industrie , ils se sont accoutumés à leur misère , et regardent leur paresse comme le plus grand bien.