‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 11 sur 52 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du gouvernement des cantons suisses, de la Pologne, de Venise et de Gênes.

La Suisse vous présente, Monseigneur, une image de la république fédérative des anciens Grecs. Si cet heureux pays n'a pas une Lacédémone, tous ses cantons, il le faut avouer, sont bien plus sages que ne l'ont été les autres villes de la Grèce. Liés entre eux à peu près par les mêmes alliances qui unissaient les Grecs, aucune rivalité ne les divise. Il faut que le fondement sur lequel porte la sagesse des Suisses soit bien solide , pour que des états libres , indépendans , inégaux en force, et qui n'ont pas la même constitution, n'aient cependant ni ambition, ni crainte, ni jalousie les uns des autres. Les querelles même de religion qui ont allumé tant de guerres et excité des haines éternelles partout ailleurs, n'on causé parmi eux que de légères

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commotions. Le fanatisme et la vengeance ont fait dans leur âme des traces si peu profondes, qu'une paix sincère a promptement rétabli l'harmonie; les divisions des Suisses ont laissé voir qu'ils étaient hommes, et les suites ont prouvé qu'ils étaient de tous les hommes les plus sages. C'est dans la Suisse que se sont conservées les idées les plus vraies et les plus naturelles de la société; on n'y croit point qu'un homme doive être sacrifié à un autre homme. Un paysan du pays allemand du canton de Berne est persuadé sans orgueil que les magistrats ne sont que ses gens d'affaires. Vour verrez des citoyens qui obéissent avec respect et sans terreur à des lois impartiales?* Le magistrat sans faste, sans décoration extérieure, et tiré du corps des métiers , ne paraît point armé de ce pouvoir imposant dont on voit ailleurs que les lois ont besoin pour soutenir leur majesté presque toujours violée. La simplicité du gouvernement helvétique est admirable, et toute la machine est mue par un petit nombre de ressorts. Pourquoi les mouvemens en sont-ils exacts, réguliers et prompts? pourquoi ne voit-on point dans la Suisse de ces brigues, de ces factions, de ces intrigues, de ces révolutions si communes dans les pays libres? pourquoi les cantons ne se fatiguentils point par de négociations continuelles, des craintes et des soupçons réciproques? Apres avoû recouvré et affermi leur liberté les armes à la

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main, pourquoi les Suisses , du haut de leurs montagnes, semblent-ils regarder en pitié les troubles puérils, mais cruels, de l'Europe sans y prendre part ?

C'est que les Suisses ont des mœurs et n'ont pas nos malheureuses passions. En établissant leur république, ils ont compris cette grande vérité que le bonheur n'est point l'ouvrage des richesses, du luxe, de la mollesse, de l'ambition et de la tyrannie , et que la probité est l'appui le plus solide du gouvernement. Vous aurez souvent occasion, Monseigneur, de remarquer que les législateurs n'ont toujours accablé les peuples de lois inutiles que parce qu'ils ont d'abord négligé de régler les mœurs. On n'a pas observé que nos vices se reproduisent et se multiplient avec une prodigieuse célérité quand on laisse subsister le foyer qui les produit. On a augmenté le nombre des magistrats, on a étendu leur pouvoir pour donner de la force aux lois et de la dignité au gouvernement; mais il fallait prévoir que les nouvelles lois ne seraient pas plus respectées que les anciennes et que cent magistrats corrompus n'en vaudraient pas un qui aurait de la probité.

Des lois somptuaires , en privant les Suisses de la plupart des besoins des autres nations , accoutument leur âme à la modération, à la frugalité , au travail et à l'économie , et rendent superflue une grande fortune dont ils n'oseraient ni

ne sauraient jouir. Aucun citoyen n'est pauvre , parce qu'aucun citoyen n'est trop riche ; ainsi la république ne connaît ni les vices que donnent les richesses , ni les vices que donne la pauvreté. De cette source découle l'impartialité des lois. Tout le monde leur obéit, parce qu'elles paraissent justes à tout le monde ; et le magistrat ne peut que rarement abuser de son autorité. Il n'en abusera même que dans des choses peu importantes, car on n'a point pour des magistrats la même complaisance que pour des princes.

Si des lois partiales offensaient une partie des citoyens pour favoriser l'autre; si les magistrats pouvaient trouver un intérêt à être avares et ambitieux, les mêmes divisions qui perdirent la Grèce perdraient bientôt la Suisse. Au lieu de ne songer qu'à se conserver, les cantons aspireraient à s'agrandir. Ils prendraient part imprudemment aux querelles de leurs voisins, ils leur permettraient de se mêler de leurs affaires domestiques ; et de vains traités, de frivoles garanties les exposeraient à tous les malheurs qu'ils croiraient prévenir.

Les Suisses ne s'exposant point par ambition aux périls d'une fortune hasardeuse, ont toujours des magistrats assez habiles et assez expérimentés pour les gouverner. Ils ne trouvent aucun écueil sur Leur route, et jamais ils ne sont obligés dVbranler ou d'altérer les principes de leurgouwr

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nement, en recourant à des moyens extraordinaires pour se sauver des dangers extraordinaires, auxquels une nation ambitieuse est nécessairement exposée. C'est par cette double sagesse du gouvernement à l'égard des citoyens, et de la république entière envers les étrangers, que la Suisse paraît ne devoir craindre aucune révolution. Outre , que suivant le précepte de Lycurge , elle ne possède pas des richesses capables de tenter la cupidité de ses voisins, son territoire est naturellement fortifié. En y pénétrant, un ennemi se croirait transporté dans ces champs de la fable qui produisaient des hommes tout armés. Sans faire la guerre pour leur compte , les cantons ont la prudence de se faire des soldats aux dépens de la folie inquiète et ambitieuse des autres nations. Heureux les Suisses, si le service étranger sert à purger leur pays des hommes qui n'ont pas l'âme républicaine , et n'en ouvre pas l'entrée aux vices de leurs voisins!

S'ils perdent leurs mœurs, ils éprouveront une révolution subite. Les magistrats, trop faibles alors pour contenir les citoyens qui leur communiqueront leurs vices, seront cependant trop forts pour obéir aux lois. Cette exactitude scrupuleuse et même minutieuse sur les mœurs , que les peuples corrompus appellent pédanterie, et dont les sages de l'antiquité faisaient tant de cas , est plus nécessaire aux cantons helvétiques qu'à tout autre

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peuple de l'Europe. Leurs magistrats doivent être d'autant plus attentifs, que la corruption ne peut commencer chez eux que par des bagatelles dont il serait insensé de s'inquiéter de l'autre côté du lac de Genève ou sur les terres de France.

Je vous prie , Monseigneur , quittez la lecture de mon ouvrage , lisez dans Tite-Live le discours admirable que cet historien met dans la bouche de Caton , en faveur de la loi Oppia. Il vous dira pourquoi le luxe et l'avarice qui le suit , ont détruit tous les empires. Vous verrez que les alarmes de Caton n'étaient point de vaines alarmes. Tout ce qu'il avait prévu arriva dès qu'on eut permis aux dames romaines de porter des parures enrichies d'or et de pourpre. Pour contenter leurs femmes , les maris troublèrent la république par leurs intrigues, et vendirent leurs suffrages. Ils firent la guerre pour piller, et commandèrent les provinces comme des brigands. Vous savez le mot de Jugurtha : o ville vénale, que lu périrais promptement, si quelque prince était assez riche pour t'acheter! La Suisse, corrompue par l'amour de l'argent, ne devrait-elle pas craindre un non veau Philippe de Macédoine, qui faisait précède i son armée par des mulets chargés d'or? Qui ose rait répondre que sa confédération subsistât, et que les cantons divisés ne se détruisissent pas les uns les autres par leurs propres armes? Qite l'exemple des Grecs qui ne périrent que quand

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ils eurent rompu leur alliance, soit toujours présent à leur mémoire. Que dans leurs querelles domestiques, s'il leur en survient, ils pensent que leur union est leur plus grand bien. Qu'ils ne permettent jamais aux étrangers d'être leurs auxiliaires, ni même leurs médiateurs. Puisse cet heureux pays ne posséder que des Aristide, des Phocion, et n'élever jamais à la magistrature des Périclès ni des Lysander!

Je vais mettre sous vos yeux , Monseigneur, un tableau bien différent de celui que je viens vous présenter. Rappelez-vous, je vous prie, l'idée qu'on vous a donnée du gouvernement des Français après le règne de Clotaire II , et vous connaîtrez , à peu de chose près , le gouvernement actuel de la Pologne. Chaque gentilhomme polonais est une espèce de souverain dans ses possessions ; il a le droit de glaive et de justice sur tous ses sujets ou ses serfs; et ces malheureux ne jouissent de quelques droits de l'humanité , que parce qu'il est heureusement impossible de les violer tous. Paysans, bourgeois, tout ce qui n'est pas noble, se trouve, par principe, ennemi d'une constitution politique qui, loin de protéger les faibles , favorise au contraire la tyrannie des plus forts. Tandis qu'une noblesse hère s'est emparée de tout le pouvoir, et ne veut point obéir aux lois, de vastes provinces sont habitées et nonchalamment cultivées par des serfs. Ces ilotes de-

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viendraient redoutables à leurs maîtres, si une longue habitude ne les avait accoutumés à tout souffrir, ou si le malheur de leur condition ne s'opposait à leur multiplication. N'en doutez pas, sans cet anéantissement du peuple, la Pologne aurait sa guerre de la jacquerie, comme la France a eu la sienne; et les serfs polonais iraient à la chasse des gentilshommes comme les Spartiates allaient autrefois à celle des ilotes qu'ils redoutaient. Les seuls nobles sont citoyens en Pologne, et tant la constitution de la république est vicieuse, ces citoyens, malgré leur amour effréné pour la liberté, sont plutôt des despotes que des républicains, et déchirent leur patrie qu'ils aiment , parce qu'ils ne savent pas être libres.

Il ya peu de princes en Europe qui aient autant de grâces à distribuer qu'un roi de Pologne. Il dispose des biens royaux, appelés slarosties, ténutes ou advocaties , dont le nombre est trèsconsidérable; il nomme à toutes les prélatures, aux palatinats et aux castellanies qui ouvrent l'entrée du sénat à ceux qui en sont revêtus; il confère toutes les charges, entre lesquelles il faut distinguer celles de grand-général , de grandchancelier, de grand-trésorier et de grand maréchal ; magistratures importantes qui embrassent et partagent entre elles tous les objets relatifs à l'administration. Le prince représente la majesté de l'état; il forme seul un ordre de la république

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et préside le sénat chargé de la puissance exécutrice. Avec des prérogatives beaucoup moins étendues, combien de rois ont réussi à se rendre absolus. En Pologne , au contraire , tout cela n'a servi qu'à faire naître la plus parfaite anarchie. Ce phénomène politique mérite, Monseigneur, que vous vous arrêtiez un moment à le considérer.

Si la couronne avait été héréditaire, les Polonais, toujours jaloux de leur liberté, auraient sans doute pris des mesures pour se délivrer de la crainte que le pouvoir et l'ambition de leur roi leur auraient inspirée. Vraisemblablement ils auraient tari dans ses mains la source de ces grâces qui lui donnent tant de courtisans et de créatures. La diète de la nation les' aurait distribuées elle-même pour attacher les citoyens à ses intérêts, et le prince qui n'aurait eu aucun moyen pour corrompre et étendre son autorité, aurait été obligé de se soumettre aux lois, et en état de les faire observer. Malheureusement les Polonais , trop pleins de confiance en eux-mêmes, ne purent se persuader qu'un roi qu'ils avaient élu librement , qui était lié par les sermens les plus sacrés, et dont on observerait sans cesse toutes les démarches, osât méditer la ruine des privilèges de la nation et former le projet de s'en rendre le maître. Il est vrai que la Pologne a conservé sa liberté; mais la liberté était-elle h

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seul bien que les Polonais devaient désirer ? Si les rois n'ont pu asservir la najtion, ils ont du moins réussi à rendre la liberté orageuse : et la licence qui en a pris la place ne peut s'associer avec aucune loi raisonnable.

Il s'est formé un esprit singulier dans la république. On se défia du prince jusqu'à le haïr, parce qu'il avait de grandes faveurs à répandre , et cependant on fut son courtisan. Pour obtenir des starosties et des charges, on fit des bassesses et des lâchetés; on reprit sa fierté naturelle après les avoir obtenues, et on n'eut aucune reconnaissance. On vit à la fois des intrigues de courtisans et des factions de républicains. Il est aisé de juger par-là des troubles qui durent agiter la Pologne. Les vices s'accumulèrent, de sorte que la république , tombant dans le dernier abaissement, n'eut plus d'alliés, parce qu'elle ne pouvait leur être d'aucun secours, et fut obligée de se prêter à tous les caprices de ses voisins. On dirait que, pour conserver leur indépendance, les Polonais n'ont voulu avoir aucun gouvernement. Sans l'unanimité qu'ils exigent dans leurs délibérations , sans le veto qui rend chaque gentilhomme l'arbitre de la perte ou du salul de l'état , sans l'usage des considérations qui ne sont, à proprement parler, que des conjura lions, il \ a l<,iu; temps qu'ils ne seraient plus libres Ce sou! <!•. quj ont paré le mal que

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pouvaient faire d'autres vices. Mais ces remèdes monstrueux qui multiplient , aggravent et perpétuent les maux de la république , ne deviendront-ils pas à la fin mortels, si elle n'ouvre les yeux sur sa situation , et n'a le courage de faire une réforme nécessaire?

En croyant avoir une puissance législative, la Pologne en effet n'en a aucune; car je vous prie, Monseigneur, de remarquer que la diète générale qui, seule est en droit de faire des lois, n'a qu'un droit dont il lui est en quelque sorte impossible de se servir. Si par hasard elle parvient à faire une loi, cette loi n'aura presque jamais aucune force, car il est rare qu'une diète ne soit pas dissoute , et alors tout ce qu'elle a fait est annulé. L'unanimité requise par les Polonais pour porter une loi, qu'il me soit permis de le dire, est l'absurdité la plus complète qui ait jamais été imaginée en politique. Comment a-t-on pu se flatter que tous les nonces ou députés d'un grand royaume à la diète générale, verraient les intérêts publics du même œil, et qu'ils concourraient tous avec le même esprit , les mêmes lumières, le même zèle et le même amour de la patrie à faire des lois ? Chaque nonce est le maître de son suffrage, et si l'un d'eux prononce le malheureux mot veto, j'empêche; non -seulement l'activité de la diète est suspendue, mais tous les actes qu'elle avait iéjà passés d'une voix unanime sont détruits.

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Supposons que par un prodige, une diète générale parvînt à n'éprouver aucune opposition, vous verriez naître des lois auxquelles plusieurs palatinats refuseraient d'obéir. Premièrement elles ne seraient point reconnues par les provinces qui n'auraient pas envoyé leurs nonces à la diète générale ; et cet événement n'est pas rare, parce que les diètines ante-comitiales qu'on tient dans chaque palatinat pour nommer ses représentai et dresser leurs instructions , sont sujettes au redoutable veto qui les dissout, et qu'elles se séparent souvent avant que d'avoir rien pu résoudre. En second lieu , ces lois seraient portées aux diètines post-comitiales des palatinats, dont les nonces auraient assisté à la diète générale, et il ne faudrait encore que le veto d'un gentilhomme pour les détruire ; car les lois de la diète générale n'ont de force qu'autant qu'elles sont reçues unanimement par les membres qui composent les diètines post-comitiales.

N'y ayant point de puissance législative en Pologne, vous en devez conclure, Monseigneur, que malgré les fonctions attribuées au roi , au sénat et au quatre grands officiers de la couronne, il ne peut point y avoir de puissance exécutrice. En effet, si les magistrats chargés de faire observer les lois, avaient assez de force pour con train dre la noblesse à leur obéir, il est vraisemblable qu'ils en auraient profite pour s'emparer de Tau-

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torité qui appartient à la diète générale, et dont elle ne peut se servir. Le roi ne peut rien sans le sénat, le sénat ne peut rien sans le roi. S'ils sont divisés, la république est nécessairement sans activité, et s'ils sont unis., leur union même ne produit qu'un bien médiocre. La noblesse, qui croit toujours qu'on attente à ses prorogatives, est accoutumée à regarder le prince comme son ennemi , et les sénateurs comme de flatteurs plus occupés de leur fortune particulière que de celle de l'état. Elle n'aime , elle ne reconnaît , elle ne protège en quelque sorte que les quatre grands officiers de la couronne, qui, n'étant dans leur origine, comme les maires du palais en France, que les ministres du roi, sont devemas les ministres de la nation. Ils se sont approprié toute l'administration; et en les regardant comme les protecteurs de la liberté, on a ouvert la porte à la licence.

Pour remplir leurs devoirs, ces quatre magistrats devraient être unis, et ils sont toujours divisés. Le roi , piqué de l'ingratitude qu'ils lui marquent après leur élévation , et jaloux de l'autorité qu'ils exercent, croit devenir lui-même plus puissant, en les empêchant de remplir les fonctions de leurs charges. Il leur suscite, les uns par les autres, des querelles, et ne manque jamais d'associer, dans ce haut ministère, des hommes d'un caractère différent, et qui ont des intérêts

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contraires. Les rois de Pologne pourraient s'épargner cette précaution inutile et criminelle ; dans les gouvernemens les plus sages, la rivalité ne produit que trop souvent la haine entre les magistrats.

Les quatre grands officiers de la couronne , faits pour protéger les lois , peuvent impunément n'obéir qu'à leurs passions. Il est vrai que la diète générale est en* droit de leur demander compte de leur administration et de les destituer; mais de leur côté , ils sont les maîtres de la dissoudre, si elle osait former cette entreprise. Chacun d'eux n'a-t-il pas toujours à ses gages quelque nonce prêt à prononcer le destructif veto? Vous voyez par-là, Monseigneur, que l'injustice, pour s'affermir, se sert de la loi même que les Polonais regardent comme le rempart et la sauvegarde de leur liberté. Je définirais leur magistrature, le privilège de faire impunément et indifféremment le bien et le mal. Ce gouvernement ne se soutient que par une certaine allure et des coutumes que l'anarchie, quelque grande quelle soit, ne peut jamais entièrement détruire. Ce cri de la raison et de la justice naturelle, que la méchanceté des hommes ne peut jamais étouffer, se fait entendre (l.ms les affaires particulières des Polonais; un certain honneur qui accompagne la liberté, dicte leurs procèdes, et voilà pour quoi ils subsistent encore.

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Le comble du malheur, pour cette nation, c'est d'avoir eu l'art malheureux de donner à son anarchie une sorte de stabilité que rien ne peut déranger. Les gouvernemens réguliers sont toujours à la veille d'éprouver quelque changement dans leur constitution ; parce qu'ils doivent continuellement combattre les passions que rien ne lasse, et qui acquièrent dans l'action une nouvelle force et une nouvelle adresse. Les passions au contraire sont l'âme et le ressort du gouvernement polonais, il n'a à redouter que la raison. Mais n'avons-nous pas déjà remarqué bien des fois combien elle a peu de force ; et d'ailleurs le veto ne lui oppose-t-il pas une barrière insurmontable ? La seule espérance des bons citoyens, c'est que leurs compatriotes , lassés enfin de leurs malheurs, de leurs désordres et des vices qui les asservissent à la Russie, ouvriront les yeux et consentiront , par dépit, à faire des établissemens qui leur assureront une liberté digne de leur courage.

La Pologne ne peut donc éprouver quelque révolution que de la part des étrangers. Il est vrai que son gouvernement l'expose à recevoir des injures fréquentes; et qu'étant presque inutile à ses alliés, elle n'en peut attendre que des secours très-médiocres. Il est encore vrai que le pays, ouvert de tout côté, et qui doit l'être pour conserver sa liberté, est mal défendu par des

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milices sans discipline, et par une noblesse indocile qui monte tumultuairement à cheval quand le roi commande la pospolite ou l'arrière -ban. Mais s'il est aisé à une armée ennemie de surprendre les Polonais et de parcourir leurs provinces en les ravageant, il serait plus difficile au vainqueur de s'y établir en conquérant et en maître, que dans plusieurs autres états de l'Europe, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Faites la guerre à un monarque despotique, vous trouverez certainement, si ce n'est pas le plus imprudent des hommes, beaucoup plus d'obstacles pour pénétrer sur ses terres que pour entrer en Pologne. Mais dès que vous aurez renversé les forteresses qui couvrent ses frontières , l'intérieur du pays vous sera soumis. Adressez directement vos coups au despote, et si vous avez vaincu sa famille votre conquête est consommée. Il ne tient qu'à vous de vous y affermir ; une politique douce, humaine et bienfaisante, en vous faisant aimer de vos nouveaux sujets, vous fournira mille moyens de les engager à oublier et même haïr leurs anciens maîtres. Car ne croyez pas, Monseigneur, ce qu'on dit de l'amour extrême de toutes les nations pour leurs rois. L'amitié a ses règles, et la nature n'a pas fait le cœur humain pour aimer sans retour. C'est la Batterie qui parle tant d'amour, de dévouement, de sacrifice de sa \ u et de ses biens; mais les flatteurs ne savent ni

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aimer, ni se dévouer, ni sacrifier leur vie et leurs biens. Il est utile de vous dire cette vérité afin que vous ne comptiez pas imprudemment sur un sentiment qu'on n'aura point pour vous , si vous ne tâchez de le mériter par des choses utiles et grandes. Je rentre dans mon sujet.

En Pologne, le vainqueur ne pourrait gagner que l'affection du peuple, mais le peuple est trop asservi pour avoir quelque élévation dans l'âme et lui être utile. La noblesse qui croirait tout perdre en obéissant à un maître étranger, sera vingt fois vaincue et ne sera pas soumise. Il faudra faire autant de guerres particulières qu'il y aura clans la république de grands seigneurs en état d'assembler des forces pour défendre leur indépendance 011 de gentilshommes jaloux de leur liberté. Dans les périls extrêmes , des hommes libres trouvent en eux des ressources qu'ils ne connaissaient pas. Combien de fois les Polonais n'ont-ils pas déjà trouvé leur salut dans leur désespoir ? Il n'y a point de nation qu'ils ne puissent lasser et épuiser. Les vices du gouvernement le plus méprisable semblent alors disparaître ; la nécessité sert de législateur et de magistrat; il se forme des talens, il se forme des vertus ; toutes les passions cèdent alors à la passion de la liberté; à moins que vous ne supposiez une république de sybarites qu'une extrême mollesse a énervés et que le moindre danger fait trembler.

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Si pour être libre la noblesse polonaise veut n'avoir ni lois, ni magistrats, la noblesse vénitienne ne croit , au contraire , pouvoir conserver sa liberté qu'en se soumettant à des lois trèsdures et à des magistrats qui exercent sur elle le pouvoir le plus arbitraire. Le conseil des dix qui favorise les espions et l'espionage, qui met la détion en honneur, qtii juge les accusés sans les confronter avec leurs accusateurs qu'ils ne connaissent pas , n'est point encore un tribunal aussi redoutable qUe les magistrats appelés inquisiteurs cFétat, et qui peuvent condamner à mort le doge, les sénateurs, les nobles, les étrangers et tous les sujets sans être obligés d'en rendre compte à qui que ce soit. Leurs jugemens sont secrets , et sont exécutés avec le même mystère qui les a dictés. Les nobles, opprimés par cette police soupçonrieuse et contraire à tous les droits de l'humanité, ne savent point sur le rapport de leur conscience s'ils sont innocens ou criminels. On les voit avec une docilité monacale s'aller confesser aux inquisiteurs de quelques fautes puériles, telles que d'avoir parlé par hasard à un ministre étranger, ou de s être trouvés dans une maison avec un de ses gens sans le connaître.

Serait-il possible (pie de pareilles lois fussent nécessaires à la conservation de l'aristocratie ? ht législateur doit croire que les hommes, en général abandonnés à leurs passions, sont capables des

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plus odieuses méchancetés ; mais il doit les inviter au bien, en méritant leur confiance, et dans chaque cas en particulier il doit présumer que le citoyen accusé est innocent, et lui fournir tous les moyens nécessaires pour dévoiler la calomnie. ' C'est en élevant l'âme et non pas en la consternant qu'on doit nous porter au bien. J'ai quelquefois entendu dire à des magistrats qu'il vaudrait mieux punir un innocent que de sauver un coupable. Si jamais ce blasphème est proféré devant vous, Monseigneur, armez-vous de toute votre sévérité pour venir au secours de tous les gens de bien que le châtiment d'un innocent fait frémir. Le juge qui condamne et fait, exécuter ses sentences en secret est un assassin. La loi qui abandonne un coupable au dernier supplice, ne prétend pas réparer le crime qui a été commis , mais intimider salutairement les citoyens qui pourraient en commettre un pareil. Venise devrait aujourd'hui changer des lois qu'elle a imaginées et crues nécessaires dans un temps où l'Italie était infestée de l'esprit d'usurpation et de tyrannie , et où aucun gouvernement n'était affermi; elle n'a plus besoin des mêmes moyens pour conserver sa liberté.

Le grand -conseil ou l'assemblée de tous les nobles qui ont atteint l'âge de vint-cinq ans se tient régulièrement tous les dimanches et les jours de fête. Il fait les lois nouvelles, abroge ou modifie les anciennes , si les circonstances l'exigent ; con-

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fère toutes les magistratures, ou du moins confirme les magistrats que le sénat a droit d'élire. Cette assemblée trop fréquente dans une république qui s'est fait un principe de conserver religieusement ses premières lois, aurait bientôt tous les vices de la démocratie , si elle avait un pouvoir plus étendu ; mais elle ne s'est prudemment réservé aucune branche de l'administration* Tandis que le collège du doge et quelques autres tribunaux rendent la justice, et veillent à la tranquillité publique, le sénat pourvoit à tous les autres besoins de la république. Il décide souverainement de la guerre et de la paix , fait des alliances avec les étrangers, envoie des ambassadeurs, règle les impositions, élit les magistrats qui forment le collège du doge, le général de la république, les provéditeurs des armées et tous les officiers qui ont un commandement important dans les troupes.

Avec une puissance si étendue, le sénat ne peut pas cependant se rendre le maître des lois. Cent vingt sénateurs, que le grand-conseil confirme ou révoque à son gré tous les ans, ne sont jamais à portée de former des entreprises dangereuses pour le corps de la noblesse. D'ailleurs un plus grand nombre d'autres magistrat?, (Jont la magistrature est bornée à six mois, entre encore dans le sénat, et cette compagnie ne peut délibérer que sur les propositions qui lui sont portées par le collège du

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doge, dont tout le pouvoir est entre les mains de six magistrats appelés les sages-grands, et dont l'autorité ne dure que six mois. La force ne peut point détruire cet équilibre de pouvoir établi sur la différence et la relation des magistratures, parce que les nobles n'exercent que les fonctions civiles de l'état et ne sont pas militaires. L'adresse et la ruse sont aussi impuissantes que la violence et la force contre le gouvernement, parce que Fintrigue est bannie des élections.

Par exemple, Monseigneur, quand il s'agir d'élire un doge, tous les nobles qui sont présens au grand-conseil tirent chacun une balle d'une urne où il y en a trente dorées ; ceux à qui elles tombent vont une seconde fois au sort ; leur nombre est réduit à neuf, et ces neuf électeurs en nomment quarante qui par un nouveau ballôtage se trouvent bornés à douze. Ces derniers nomment vingtcinq électeurs que le sort réduit encore à neuf. Vous n'êtes pas à la fin de cette opération. Ces neuf électeurs en choisissent quarante-cinq, le sort en laisse subsister onze qui nomment enfin les quarante-un électeurs qui élisent le doge.

C'est par cette méthode de ballôtage, usitée dans les élections, que la république prévient les complots des magistrats pour se rendre considérables les uns aux dépens des autres, et qu'étouffant l'esprit de parti et de faction, elle les asservit aux lois, donne une force encore plus efficace à

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la brièveté de leur pouvoir, et détruit dans les grands toute espèce d'oligarchie. Cependant on dit que dans ce labyrinthe de ballotage, l'intrigue, tant elle est habile, trouve encore un fil pour se conduire. Vous remarquerez même que les magistrats à vie, tel que le doge, les procurateurs de Saint- Marc et le chancelier, semblent n'être établis que pour la pompe des cérémonies et n'ont aucun crédit réel ; le dernier même n'est choisi que parmi les simples citadins de Venise.

Plus vous méditerez, Monseigneur, sur les principes fondamentaux de cette république , plus vous vous convaincrez qu'elle a épuisé les mesures propres à prévenir au dedans toute révolution. Quelque puissant que soit le corps de la magistrature, il ne peut point s'emparer de la puissance législative. Le nombre des magistrats est trop considérable pour qu'ils puissent tous être opprimés par un seul. Venise tire d'ailleurs un grand avantage de ce nombre considérable de magistratures; elle forme assez de patriciens aux affaires pour être sûre de ne jamais manquer de magistrats capables de remplir les emplois les plus difficiles et les plus importans. Les niagistrats n'ayant point le temps d'imprimer le caractère de leur esprit au gouvernement, sont obligés de prendre Le génie de la république. De Là cett< perpétuité constante d€ mêmes maximes, d< mêmes principes qu'on admire dans les Vénitiens

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et qui leur donne une vraie supériorité sur des états que la république redouterait si leur politique et leurs vues étaient moins mobiles et moins flottantes.

Il s'en faut bien que Venise soit à l'abri de toute révolution de la part des étrangers. Si elle n'a souffert aucune perte depuis que l'ambition a allumé tant de guerre dans son voisinage, c'est moins le fruit de sa sagesse que de l'imprudence des princes qui ont voulu asservir l'Italie. La république semble redouter les troupes auxquelles elle confie sa défense ; pour ne pas les craindre on dirait qu'elle veut les dégrader. Sa noblesse ne remplit que les emplois civils ; ses milices ne sont composées que de mercenaires ; son général, toujours étranger, aurait inutilement des talens, et les provèditeurs qui l'accompagnent ne sont bons qu'à le faire battre. Quoique les podestats, contre l'usage ordinaire des aristocraties, ne fassent pas un commerce honteux de leur magistrature dans les provinces, le gouvernement vénitien trop dur n'est point propre à gagner l'affection des sujets. Le peuple n'est pas opprimé, mais il n'est pas assez heureux pour penser qu'il eût beaucoup à perdre en passant sous une autre domination. La noblesse de terre ferme a les préjugés communs à tous les gentilshommes : elle croit valoir la noblesse de Venise; ce n'est qu'à regret qu'elle obéit, et le gouvernement qui s'en déûe cherche à l'humilier.

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Cette noblesse sujette se croirait moins abaissée dans une monarchie et voudrait n'avoir qu'un maître.

Ce chapitre commence à devenir trop long, et je ne m'arrêterai pas, Monseigneur, à vous parler delà république de Gênes. Si l'île de Corse avait appartenu au Vénitiens, il est vraisemblable qu'elle ne se serait jamais révoltée ; ou du moins une poignée de rebelles ne leur ferait pas la guerre depuis trente ans. Si Paoli n'est pas un des plus grands hommes de notre siècle , s'il n'est pas un Sertorius, la république de Gênes qui ne le soumet pas doit être extrêmement faible. Je vous invite, Monseigneur, à rechercher les causes de cette faiblesse. Vous êtes à portée de connaître les détails du gouvernement des Génois : tirez leur horoscope.

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