CHAPITRE VIII
Application des vérités précédentes à quelques objets importais de l'histoire des peuples modernes de l'Europe.
Après ce que je viens de dire sur l'histoire ancienne , mon objet n'est pas, Monseigneur, de mettre sous vos yeux un abrégé de l'histoire moderne de l'Europe ; et en vous présentant un ta-
bleau de la fortune heureuse ou malheureuse de tant d'états, de vous faire voir que tous les faits concourent constamment à prouver la vérité des principes politiques que vous avez étudiés. Ce travail est réservé à vos méditations; et j'espère 'jue vous le ferez avec succès.
Je me borne à l'examen de quelques questions qui me paraissent les plus importantes. La ruine de l'empire romain fit prendre à l'Europe une face nouvelle; et des peuples souverainement jaloux de leur indépendance, s'étant établis dans des provinces où régnait auparavant le despotisme le plus dur, pourquoi sur les ruines de la liberté germanique, le gouvernement monarchique est-il devenu général en Europe ? Cependant par quelle raison le despotisme si commun et si barbare chez les anciens , et qui déshonore encore l'Asie , est-il aujourd'hui inconnu dans la chrétienté ? Quelles lois , quelles mœurs , quels usages ont élevé une barrière entre les souverains et les abus monstrueux de ce pouvoir qui dégrade l'humanité? Pourquoi les états libres qui se sont formés parmi nous, n'ont-ils joui de presque aucune considération? L'Europe ayant déchirée par des guerres continuelles que L'ambition a lait naître, aucun peuple moderne n'est cependant parvenu à ce point de grapdeur et (le puissance qui rend si célèbres quelques peuples anciens: quelle en est la cause? I iifin
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pourquoi tant d'états modernes, dont la constitution est presque toujours si vicieuse , ont-ils une plus longue durée que les états anciens dont nous admirons la sagesse? En répondant à ces questions, il me semble, Monseigneur, que j'embrasserai tout ce que l'histoire moderne renferme de plus intéressant , de plus curieux et de plus utile.
Vous avez remarqué, dans le cours de vos études, que les barbares, dont descendent toutes les nations de l'Europe, avaient dans la Germanie le gouvernement le plus libre. Sans lois écrites, ils ne se gouvernaient que par des coutumes grossières dont le père instruisait ses enfans; la licence de ne consulter que ses forces, de tout oser et de tout faire , c'était leur liberté. Leurs rois n'étaient que leurs capitaines; leurs magistrats n'avaient qu'une autorité précaire. Mais, ces peuples ayant déjà appris, par le commerce et la fréquentation des Romains, à être avares et même voluptueux à leur manière, quand ils s'établirent clans les provinces de l'empire , il était impossible qu'ils fissent des conquêtes, eussent des demeures fixes, acquissent un patrimoine, et se mêlassent avec des hommes plus éclairés qu'eux; mais efféminés, timides et asservis depuis long-temps au despotisme le plus dur , sans que leurs mœurs et leurs coutumes ne s'altérassent promptement. Vous avez vu, Mon-
seigneur, combien les hommes doivent prendre de précautions pour être libres : comment donc les Bourguignons, les Goths, les Vandales, les Francs, etc. auraient-ils pu conserver une liberté qu'ils n'aimaient que par instinct , dont ils ne connaissaient ni le prix, ni la fragilité, et qui ne pouvait s'associer ni avec leurs préjugés anciens, ni avec leurs vices nouveaux?
Quoiqu'en s'établissant sur leurs conquêtes, les barbares adoptassent quelques lois romaines qui leur paraissaient utiles , leur gouvernement ne fut encore qu'un vrai brigandage. De là des désordres, des violences, des rapines, des injures, des plaintes, dont les rois et les grands, déjà assez riches pour être ambitieux, ne tardèrent pas à profiter pour écraser le peuple et agrandir leur autorité. Je passe rapidement, Monseigneur, au règne de Charlemagne qui forme l'époque la plus remarquable de l'histoire moderne. Les vertus et les talens de ce prince furent perdus pour son empire qui comprenait la plus grande partie de l'Europe. Soit que les Français fussent encore trop barbares pour aimer leur gouvernement naissant, soit que les successeurs de Charlemagne fussent incapables de faire respecter des lois que le temps et l'habitude n'avaient pas consacrées, les anciens vices reparurent avee les anciennes passions, et L'état fut encore en proie aux mêmes divisions qui L'avaient troublé sous les Mérovin?
giens. Les princes et les grands, ennemis les uns des autres , se disputèrent le pouvoir souverain que Charlemagne avait voulu placer dans les mains de la nation, et le détruisirent. Tandis que le peuple , incapable de défendre ses droits , était sacrifié de toutes parts à l'avidité des grands , et qu'il semblait devoir s'élever autant de principautés indépendantes qu'il y avait de seigneurs en état de se cantonner dans leurs provinces ou dans leurs terres , on vit sortir du sein de cette anarchie une sorte de droit et de police qui tendait à rapprocher toutes les parties désunies de l'état. Il y eut une ombre de subordination : les grands consentirent à être unis entre eux par un hommage et un serment, et c'est ce qu'on a appelé le gouvernement féodal.
Cette révolution particulière de l'empire français qui embrassait une partie considérable de l'Italie , la Germanie jusqu'à la mer Baltique , et quelques provinces au delà des Pyrénées, devint le principe d'une révolution générale en Europe. Guillaume le Conquérant porta, comme tout le monde sait, la police féodale en Angleterre, et bientôt l'indépendance de ses barons tenta la vanité des grands d'Ecosse qui voulurent jouir des mêmes prérogatives. Les seigneurs espagnols en prirent l'idée dans les provinces que les Français possédaient dans leur voisinage, ou la reçurent des Croisés qui les venaient défendre contre les
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Maures. L'Italie entière ne connut point d'autres lois. Peut-être pourrait-on soupçonner que les Polonais et les Danois , par imitation de ce qu'ils voyaient en Allemagne, adoptèrent aussi quelques usages d'un gouvernement analogue à leurs mœurs et à leur politique.
Quoi qu'il en soit des progrès du gouvernement féodal, on vous a dit, Monseigneur, qu'il s'était presque étendu sur toute l'Europe. Partout l'hommage et le serment servaient de lien entre le suzerain et le vassal; mais partout ils leur imposaient des devoirs différens. Si les seigneurs étaient faibles, leurs conventions étaient mieux observées : s'ils étaient puissans , tous les droits étaient équivoques, tous les devoirs étaient incertains, parce qu'on vidait les querelles les armes à la main, et que le sort des armes n'est jamais constant. Le despotisme le plus dur était établi , si on ne considère que le pouvoir que les seigneurs exerçaient sur les sujets de leurs terres; mais la liberté la plus anarchique régnait entre
les seigneurs.
Cependant il était impossible que les hommes toujours conduits par le désir dïtre heureux, ne sentissent pas la nécessité de remédier à des desordresdont ils étaient tous les jours les victimes. Les esprits furent forcés par Textes des ujallieius
-1 se rapprocher. On fit des traités et de non velles conventions qui servirent « donner U
sorte de frein aux passions. En faisant quelques progrès, on sentit la nécessité d'établir une subordination encore plus exacte; et ne sachant comment s'y prendre, on affranchit le peuple, on augmenta les devoirs des vassaux à l'égard de leurs suzerains , on permit à ceux-ci d'affecter de nouvelles prérogatives; et les rois, comme seigneurs suzerains de leur nation, se trouvèrent revêtus d'une nouvelle autorité, qui les mit en état de se faire de nouvelles prétentions : déjà je vois la monarchie s'élever sur les ruines du gouvernement féodal.
Il serait trop long de développer ici les différentes causes qui favorisèrent à la fois cette révolution. Vous observerez seulement, Monseigneur, que plus un gouvernement est vicieux , moins il a de moyens pour subsister. Suzerains, vassaux, sujets, tous avaient également à se plaindre de la police barbare des fiefs, tous conjuraient sa ruine; et elle n'aurait point subsisté en Allemagne, si l'empire n'eût été électif, et que ses diètes, en conservant un reste de puissance publique , n'eussent donné à tous les princes un intérêt commun , et fourni des moyens de pallier les maux dont ils se plaignaient. Partout ailleurs les rois héréditaires jouissaient d'une considération favorable aux progrès de leur autorité. Tandis que, pour abaisser la noblesse, ils fomentaient ses divisions et travaillaient à donner du crédit au tiers-état, U*
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clergé vexé par les seigneurs, et persuadé que le gouvernement monarchique des juifs est le modèle de la plus sage administration, ne cessait de contribuer aux progrès de la monarchie. En faisant des lois agréables, et dont tout le monde sentait l'utilité, les princes essayaient à devenir législateurs. Ils formèrent des tribunaux où leur volonté fut bientôt regardée comme la loi de l'état. Ils entretinrent des troupes réglées, et en exigeant avec moins de rigueur le service des fiefs , ils amollirent les seigneurs , et se mirent en état de les traiter comme des rebelles, s'ils troublaient encore la paix publique par leurs guerres privées. Ils assemblèrent quelquefois leur nation pour feindre de la consulter: et leur véritable intention était de ne la pas effaroucher par une autorité trop ouvertement arbitraire.
Bientôt les guerres étrangères succédèrent aux guerres domestiques, et de nouveaux intérêts donnèrent une nouvelle façon de penser. Les nations se lièrent par des négociations et des traités; elles formèrent des ligues, et chacune d'elles fut moins occupée de ses propres affaires que des événemens étrangers. Cependant les mœurs s'adoucirent ; avec de nouveaux besoins les arts se perfectionnaient. Le commerce fit des progrès rapides , le nouveau monde répandit des richesses immenses dans l'Europe, tandis que des navigateurs hardis nous apportaient le luxe et les superfluités des
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provinces les plus reculées de l'Asie. Parmi des
hommes pleins d'idées de chevalerie, d'ambition,
de richesses et de plaisirs, il fut facile aux princes
de donner au gouvernement la forme qu'ils
désiraient.
Les peuples , en effet , s'abandonnèrent avec tant de docilité et de sécurité au cours des événemens , que, sans la fermentation que les querelles de religion causèrent dans les esprits, jamais ils n'auraient eu assez de courage pour oser tenter de secouer le joug dont ils étaient déjà accablés. Le pouvoir arbitraire avait fait insensiblement des progrès, et ses abus les plus excessifs n'auraient excité que des émeutes inutiles , parce qu'on haïssait la tyrannie sans aimer la liberté, et qu'on se serait contenté ridiculement de repousser l'une sans établir l'autre.
Jamais, dit un historien célèbre, sans les nouveautés de Luther et de Calvin, sans le zèle enthousiaste des puritains et l'opiniâtreté du clergé à vouloir conserver des cérémonies indifférentes à la religion , l'Angleterre ne serait venue à bout d'établir la forme de gouvernement dont elle se glorifie aujourd'hui. En effet, lasse de toujours combattre pour une liberté mal affermie, elle s'était enfin accoutumée à voir violer la Grande Charte, et à se contenter des vaines promesses qu'on lui faisait de ne la plus violer. Le règne de Henri VIII avait été tyrannique sans porter à la
révolte. Edouard et Marie avaient gouverné avec empire et dureté ; et on s'était contenté de les haïr sans éclater. Elisabeth , en éblouissant les Anglais par sa prudence et son courage, leur avait inspiré une sécurité dangereuse, et les Stuarts , ses successeurs , auraient profité , sans peine et sans beaucoup d'art , de cette disposition pour établir un vrai despotisme, si le zèle de la religion ne fût venu au secours de l'état. Dans la situation où se trouvait l'Angleterre , il n'y avait plus que le fanatisme qui fait mépriser les richesses, les plaisirs , les commodités de la vie , et aimer le martyre et la mort, qui pût faire braver les dangers qui accompagnent la révolte, et former le projet de détruire un gouvernement établi.
La réflexion de M. Hume est très-juste , et ce qu'il dit de l'Angleterre, il faut l'appliquer aux Provinces-Unies. Jamais elles n'auraient tenté de secouer le joug de l'Espagne , si elles n'avaient craint que le gouvernement sévère et rigoureux de Philippe II, et qu'on n'eût attaqué que leurs franchises et leurs privilèges politiques. On se serait contenté de murmurer, de se plaindre, et de faire des remontrances. Il y aurait eu tout au plus quelques séditions imprudemment commencées et mal soutenues. Les séditieux se seraient bientôt lassés de s'exposer à des châtimens sévères sans produire aucun bien; et pour éviter de plus grands maux, on n'aurait cherché qu'à apprivoi-
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ser son maître par des complaisances. Maïs aucune considération humaine ne fut capable d'arrêter les mécontens, quand ils furent menacés de l'inquisition, et crurent leur salut éternel en danger. Ils ne songèrent sérieusement à former une république, qu'après s'être convaincus qu'il ne leur restait que ce seul moyen de conserver leur nouvelle doctrine, et de se débarrasser pour toujours de ce qu'ils appelaient les superstitions et la tyrannie de l'église romaine.
C'est le luthéranisme qui a mis les Suédois en état d'abaisser le clergé dont le despotisme avait causé tant de maux , et de fermer pour toujours l'entrée de leur pays aux Danois. Tant qu'en Bohême et en Hongrie les esprits ont été échauffés et irrités par les querelles de religion , ces deux royaumes ont pu se vanter d'être libres ; dès qu'ils n'ont plus eu de fanatisme, ils n'ont plus eu de liberté. Il est très-vraisemblable que, sans les différens élevés dans l'empire au sujet de la religion, l'Allemagne n'aurait pas conservé son gouvernement. La maison d'Autriche , assez puissante et assez riche pour regarder la couronne impériale comme son patrimoine, aurait intimidé, séduit, acheté et corrompu les princes et les diètes de l'empire. La politique est presque toujours la dupe d'un avantage présent dont elle peut jouir; et il est infiniment rare qu'un état ait la sagesse île prévoir et de prévenir les maux qu'il ne sent
pas encore. Des vues d'ambition pouvaient faire agir les princes qui s'opposaient à Charles-Quint et à ses successeurs ; mais il fallait un intérêt supérieur à celui de la politique , pour qu'ils trouvassent des forces toujours nouvelles, et que les Allemands montrassent une fermeté capable de résister à l'ambition autrichienne et d'en triompher.
Quelque vicieux que soit le gouvernement féodal, quelques maux qu'il ait causés à nos pères, il est vraisemblable que quelques peuples lui doivent l'avantage de vivre aujourd'hui sous un gouvernement tempéré , où ils ne sont ni libres ni opprimés. Plusieurs princes nés avec les passions de Tibère et de Néron, ont commis des violences, et auraient été des tyrans comme ces princes , si les mêmes conjonctures leur avaient donné les mêmes espérances et les mêmes craintes. Mais on était accoutumé à les respecter , on reconnaissait leur supériorité; ils n'ont jamais été obligés de répandre des torrens de sang ; ils étaient sûrs de réussir en ne voulant faire que des progrès lents et insensibles. Ainsi, malgré la méchanceté de quelques princes, la monarchie s'est prêtée à des tempéramens de douceur et de conciliation, et s'est fait un caractère particulier qu'on ne trouve point chez les anciens. Le passage de la liberté à la servitude fut trop prompt chez les Romains. Pour affermir son empire, Auguste se vit dans la nécessité de faire périr les citoyens les plus jaloux
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de leur liberté et qui avaient un mérite distingué. Ses successeurs crurent toujours avoir des ennemis qu'il fallait perdre, et voilà ce qui rendit leur politique oppressive et sanguinaire.
Mais le gouvernement féodal ayant donné aux grands de la force , du crédit , de la considération et des droits qu'on ne pouvait détruire que successivement, les princes s'étaient accoutumés à marcher pas à pas , et même à reculer quand ils s'étaient trop avancés. Avant que de proscrire une coutume qui leur était contraire, ils sentirent qu'il fallait l'affaiblir et l'ébranler à plusieurs reprises. En la détruisant, on ne détruisait point la fierté et le courage qu'elle avait inspirés. Les seigneurs avaient déjà perdu la souveraineté de leurs justices ; ils n'étaient plus les maîtres de faire de nouveaux fiefs, d'affranchir leurs sujets, ou de les soumettre à de nouvelles redevances ; déjà ils ne pouvaient plus se faire la guerre sans être regardés comme des perturbateurs du repos public; et cependant le prince était encore contraint de respecter leur fierté et de craindre leur courage. Dans ce flux et reflux d'autorité et d'indépendance , il se forma des mœurs publiques qui tempérèrent Tâcreté du pouvoir et la bassesse de l'obéissance. Ces mœurs publiques avaient d'autant plus de crédit, que loin de combattre les passions, elles en étaient l'ouvrage. D'ailleurs l'Europe professait une religion réprimante qui
nous enseigne que devant Dieu, le monarque le plus puissant n'est que l'égal du plus vil de ses esclaves. Les chrétiens n'élèvent point des autels à leurs rois; après leur mort ils n'en font point des dieux.
Au milieu de cette barbarie des fiefs, il se réveilla cependant, Monseigneur, quelques idées de liberté. La plupart des villes affranchies par les Chartres de commune que leur vendirent leurs seigneurs, commencèrent à avoir leurs magistrats et leurs conseils ; mais elles portaient encore la marque de leur servitude , et elles étaient plongées dans une ignorance trop profonde, pour jeter les fondemens solides d'un gouvernement libre. Les villes qui , par leur situation sur la mer ou sur quelque grande rivière , se trouvèrent à portée de faire le commerce , furent seules florissantes. Elles jouirent de la considération que donnent les richesses, elles se liguèrent ensemble, quelquefois se firent craindre de leurs voisins, et n'eurent cependant qu'une existence précaire. La fortune de ces villes tenta l'avarice de leurs anciens seigneurs, et à mesure que le gouvernement féodal tombait en décadence, et que la monarchie faisait des progrès, la Hanse Teutonique s'affaiblissait; et cette confédération répand ne dans toute l'Europe , ne subsista plus qu'entre cinq ou six villes.
Quelques-unes de ces républiques en pr-
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leurs divisions domestiques , se défendirent avec succès contre les étrangers , et virent expirer leur liberté sous la tyrannie d'un de leurs citoyens; tel fut le sort de Florence. Gênes, toujours agitée par des passions qui ressemblaient plus à l'ambition qu'à l'amour de la liberté, ne continua à être une république , que parce qu'elle ne pouvait se fixer à aucun gouvernement ; et une révolution lui rendait l'indépendance qu'une révolution lui avait ôtée. Riche, avare, séditieuse, elle est enfin gouvernée par des maîtres qui seraient, sans beaucoup de peine, des courtisans dans une monarchie. Venise parvint à donner des bornes à l'autorité absolue de ses doges. Le peuple se fit des tribuns, qui tous les ans élurent les sénateurs qui devaient former le conseil du premier magistrat de la république. Mais cet heureux gouvernement ne jeta pas de profondes racines. Les Vénitiens, tranquilles et occupés de leur commerce , préféraient les richesses à la liberté. Ils furent punis de leur négligence à veiller sur la chose publique ; et dans le treizième siècle il s'éleva parmi eux une aristocratie rigoureuse qui éteignit la liberté au dedans , et ne fut puissante et respectée au dehors que par la barbarie et la faiblesse où les autres états languissaient.
C'est dans les montagnes de la Suisse que la liberté, fruit du courage, de la grandeur d'âme et de l'amour de la patrie, a eu les succès les plus
heureux. Les cantons d'Uri, de Schwitz et d'Underwald , opprimés par leurs seigneurs , levèrent l'étendard de la révolte au commencement du quatorzième siècle, et huit ans après, la célèbre bataille de Morgarten apprit à leur ancien maître à les respecter. Lucerne et Zurich se joignirent aux confédérés , et cet exemple fut bientôt suivi par ceux de Glaris, de Zug et de Berne. Ces braves républicains, dont j'aurai l'honneur de vous parler, Monseigneur, avec plus d'étendue dans la seconde partie de cet ouvrage, étaient guerriers sans être ambitieux. Ils voulaient associer leurs voisins à leur bonheur et non pas en faire des sujets. Je crois voir Aratus, je crois voir se former la ligue des Achéens; et ce n'est pas sans plaisir qu'on retrouve chez les modernes la sagesse des anciens. Fribourg, Soleure , Baie et Schaffouse désirèrent enfin d'être libres, et leur union au corps helvétique le rendit plus considérable. Cette république fédérative, emportée par le courage qui l'avait formée , eut le malheur de trop s'intéresser aux querelles de ses voisins ; mais l'erreur fut courte, et bientôt elle eut la sagesse de ne se point laisser éblouir par les avantages quYIle avait eus sur des princes puissans,ni parleurs négociations trompeuses. Elle ne se servit de sa puissance que pour <!iv heureuse. Moins sage qu'elle ne la été, elle aurait pu m
faire craindre; elle se contente dese faire estimer
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Après le tableau que j'ai mis sous vos yeux 9 de la situation des différens états que les barbares du nord ont fondés, il vous sera aisé, Monseigneur , de deviner par quelles raisons aucune de ces puissances n'est parvenue à dominer les autres, et à jouer dans l'Europe moderne le rôle que les Mèdes, les Perses et les Macédoniens ont fait dans l'Asie , les Spartiates dans la Grèce , et les Romains dans le monde entier. Vous avez dû voir que le gouvernement féodal , qui réunissait tous les vices politiques, affaiblissait prodigieusement les royaumes en apparence les plus forts, et les tenait dans l'impuissance d'agir au dehors avec succès par la voie de la force , ou de s'y faire estimer et respecter par la sagesse uniforme et constante de leur conduite.
Les nations concentrées en elles-mêmes par leurs propres divisions, et dont toutes les parties étaient ennemies les unes des autres, étaient continuellement occupées des guerres domestiques que faisait naître l'absurdité des lois; et avant que de se rendre redoutables au dehors , il fallait qu'elles détruisissent leur police féodale. Les rois dont la suzeraineté s'étendait sur un grand pays, n'avaient que l'avantage d'avoir des vassaux plus puissans, et par conséquent plus indociles. Les princes les plus considérables n'avaient que leurs domaines pour subsister; ils n'étaient suivis à la guerre que par leurs vassaux
immédiats dont le service était souvent incertain et toujours très -court; ainsi les entreprises, à peine ébauchées, ne pouvaient jamais avoir des suites importantes. Faute de discipline et d'art , la fortune décidait des succès, et la fortune n'est jamais constante. De là ces trêves ridicules que le vainqueur, toujours épuisé, était obligé d'accorder au vaincu , qui avait le temps de réparer ses pertes pour recommencer encore une guerre inutile. Toutes les villes, tous les bourgs, tous les villages étaient fortifiés; et avec les batailles qui soumirent l'Asie aux Perses et aux Macédoniens, Cyrus et Alexandre auraient à peine conquis une province en France et en Allemagne.
Rappelez -vous, Monseigneur, l'histoire d'Espagne, depuis cette époque célèbre où le comte Julien , pour se venger <Ju roi Rodrigue qui avait déshonoré sa fille, appela les Sarrasins dans sa patrie , jusqu'au temps que Ferdinand le Catholique réunit sous son pouvoir toutes les provinces qui composent aujourd'hui la monarchie espagnole. Si, pendant cette longue suite de guerres, qui durèrent près de huit siècles, on n'examine que la conduite des chrétiens, on est étonné que les Arabes ne les subjuguent pas promptement. Si on ne fait attention qu'à celle des Arabes, on est surpris qu'ils ne soient pas repoussés en Afrique après quelques campagnes. C'est que les uns ni les autres n'avaient dans leur gouvernement
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le principe d'une prospérité constante. Leurs lois étaient également barbares et vicieuses. Les succès tenant à des causes particulières et momentanées, disparaissaient avec elles. Tantôt les états du Miramolin sont déchirés par des guerres civiles, et tantôt ce sont les chrétiens qui sont divisés entre eux. Alphonse IV, surnommé le Grand, remplit l'Espagne de la terreur de son nom; chaque jour est marqué par quelque avantage; et il est prêt à accabler ses ennemis; mais il meurt, et Almanzor, qui monte sur le trône chancelant de Cordoue, repousse les chrétiens consternés dans les montagnes des Asturies. Il leur enlève le royaume de Léon , la Galice , la Yieille- Castilte, et une grande partie du Portugal ; mais son successeur, qui n'a pas ses talens, n'aura pas ses succès. Rien n'est décisif, rien ne finit, et l'Espagne est toujours partagée entre des peuples ennemis qui ont à peu près les mêmes vices , ou des vices qui leur sont également nuisibles.
Mais pourquoi m'arrêterais-je plus long-temps à parler des malheurs d'un pays qui vous est cher ? Les mêmes causes qui , pendant plusieurs siècles, ont entretenu une rivalité impuissante entre les chrétiens et les Arabes d'Espagne , ont nourri des haines ambitieuses et inutiles en Europe depuis trois siècles. Ce n'est plus par notre vertu et notre force, disait Cicéron, que nous subsistons aujourd'hui , c'est par l'ignorante sttt-
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pidité de nos ennemis , qui ne savent pas profiter de nos vices et de nos fautes pour hâter notre ruine où nous nous précipitons nous - mêmes. Il n'y avait point d'état en Europe qui , dans le moment même qu'il formait des projets ambitieux d'agrandissement, n'eût dû dire de lui-même ce que Cicéron disait de la république romaine. En effet la France avait-elle sous Charles VIII les choses nécessaires pour établir son empire sur l'Italie ? Charles - Quint avait de rares talens; mais s'il voulait faire de grandes choses, pourquoi formait-il des entreprises au-dessus de ses forces? Pourquoi laissait- il dans sa maison un projet d'élévation qu'il serait impossible d'exécuter ? A quoi ont abouti les forces dont Louis XIV a étonné l'Europe? Quel fruit les Anglais retireront-ils des entreprises qui les épuisent?
Les mêmes vices, Monseigneur, les mêmes fautes politiques qui ont entretenu en Espagne une sorte d'équilibre entre les peuples qui voulaient y dominer , ont fait échouer en Europe les princes qui ont aspiré à la monarchie universelle; et les ambitieux qui voudront les imiter ne doivent pas s'attendre à un sort plus heureux. A peine s'élève-t-il une grande puissance en Europe, qu'elle doit s'affaiblir par l'abus qu'elle fait de ses forces et de sa fortune. On a de l'inquiétude et de la vanité; mais ou ifa point une véritable ambition. (Test précisément parce que les
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états sont trop grands et trop étendus, que la politique est incapable de les agrandir encore. Les intrigues des cours, les intérêts particuliers de quelques courtisans accrédités décident de tout; et ne voyons-nous pas que la république romaine perdit ses forces, quand les mêmes vices infestèrent la place publique? Quand les princes auront du courage et de l'élévation dans l'esprit, la flatterie en abusera pour leur faire concevoir des espérances chimériques. À peine auront-ils commencé à agir, qu'ils seront obligés de recourir à des expédiens; et ce n'est point en imaginant des expédiens qu'un état élève sa fortune. Ne cherchez en Europe aucune vue systématique, aucune prévoyance , aucune tenue, aucune suite ; vous y trouverez au contraire des contradictions ridicules, de grands projets et de petits moyens. Vous verrez des princes qui veulent être conqûérans , et qui éteignent dans leur nation le génie militaire. Vous verrez de grandes armées et des soldats mercenaires ramassés dans la lie du peuple. On médite la monarchie universelle, et on regarde la prise d'une bicoque comme une conquête importante. Le même prince qui veut avoir une nation militaire, lui inspire le goût du commerce et du luxe, pour augmenter le produit de ses douanes. On montre beaucoup d'ambition et peu de forces, et il faudrait montrer beaucoup de forces et peu d'ambition. Avec une
pareille politique, une puissance doit échouer au moindre revers, s'affaiblir par ses succès mêmes, et ne point accabler un état plus faible qu'elle. L'Europe a employé plus de sang, plus d'argent, plus de stratagèmes , plus d'intrigues et de fourberies, qu'il n'en faudrait pour conquérir le monde entier; et cependant aucun état n'a en effet augmenté sa fortune. Quand je vois nos guerriers, il me semble voir des convalescens exténués et qui ne peuvent se soutenir, jouter ou lutter les uns contre les autres, et après le plus léger effort se demander grâce et la permission de se reposer.
Avec la politique dure, avare et ambitieuse, qui fit perdre aux Spartiates l'empire de la Grèce, pourquoi un état moderne prétend -il acquérir l'empire de l'Europe ? C'est bien par un autre art que le notre que les Romains conquirent lé monde. Lois impartiales, magistrats puissans,mais esclaves des lois; citoyens libres, mais qui savaient qu'il n'y a point de liberté pour qui n'aime pas les lois; vertus civiles , vertus politiques, amour de la gloire, amour de la patrie, discipline austère et savante, ils avaient tout ce qui est nécessaire pour rendre un peuple puissant. Ils pou\ aient inspirer de la terreur; et eu se conciliant des alliés par leur générosité, ils ne voulaient |>as nirme réduire leurs ennemis au désespoir. Nos élatS modernes , dont les vertus et les vice* sont
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à peu près les mêmes, et qui n'ont que l'ambition ruineuse que les Romains montrèrent dans leur décadence, pourquoi ont-ils L'audace d'aspirer ouvertement à la même fortune ?
Comparez, Monseigneur, la conduite des princes de l'Europe qui ont été les plus ambitieux, à celle de Cyrus et de Philippe de Macédoine ; et vous ne serez point étonné des succès différens qu'ils ont eus. Ceux-ci devaient causer une révolution extraordinaire dans le monde , et porter pour un instant leur royaume au plus haut point de grandeur et de puissance ; parce qu'ils commencèrent par se conformer à la plupart des règles que la nature prescrit pour le bonheur des états. Avant que de faire de grandes entreprises, ils corrigèrent les vices de leur nation , ils réprimèrent les abus , ils ne parurent armés que de l'autorité des lois, ils feignirent d'en supporter le joug pour le faire aimer à leurs sujets. Ils ne partaient point d'une cour oisive et voluptueuse pour aller battre leurs ennemis. Tandis qu'ils se comportaient plutôt en administrateurs qu'en maîtres de l'état, les Perses et les Macédoniens , animés par ces exemples , se crurent citoyens sous un gouvernement libre, et en eurent les vertus. Par une espèce de prodige, comme le dit Tacite , la majesté de l'empire était unie à la liberté publique : grâces à la prudence du prince , c'était un gouvernement mixte. Il fut alors aisé, en inspirant aux sujets l'amour de la
patrie et de la gloire , de les former à la discipline la plus sévère, de leur donner le plus grand courage et la plus grande patience , et d'en faire ainsi des instrumens propres aux plus grandes choses.
Xénophon vous apprendra, Monseigneur, combien Cyrus était attaché aux règles de la justice à l'égard de ses sujets , et craignait d'effaroucher les passions de ses voisins. L'histoire vous dira que Philippe, conduit par un génie aussi grand que son ambition, faisait mille efforts pour la cacher , et tâchait de paraître juste en commençant ses entreprises, modéré et même bienfaisant après la victoire.
En vous exposant, Monseigneur, les raisons qui ont empêché les états modernes de paraître avec le même éclat que quelques nations célèbres de l'antiquité, je vous ai développé, si je ne me trompe, les causes qui, malgré leur faiblesse, les font subsister depuis si long-temps. C'est de cette impuissance même où ils sont de se ruiner les uns les autres, qu'est venue leur longue durée. Livrés à leurs vices depuis que l'argent est le nerf de la guerre et de la paix, et se faisant par inquiétude des blessures qui ne sont pas mortelles, ils sont tombés dans un affaissement qui empêche toujours le vainqueur de porter le dernier coup au vaincu. Chaque état est sur le penchant du précipice; mais aucun de ses ennemis n'a l'habileté ou la force de l'y faire tomber.
IIO DE L ETUDE
Quel serait aujourd'hui le sort de la France, si les successeurs de Louis XI , au lieu de se livrer à l'ambition de faire des conquêtes , avaient cultivé la paix avec leurs voisins , porté la fécondité et l'abondance dans leurs provinces , et fait régner, dans leur royaume , ces lois salutaires et saintes qui ne les auraient fait craindre qu'en les faisant aimer et respecter? A quel degré de gloire^ d'élévation et de puissance ne serait pas parvenue la maison d'Autriche, si Charles-Quint, aussi habile qu'ambitieux, loin de tourmenter l'Europe et de se fatiguer inutilement lui-même, se fût rapproché, autant que les circonstances pouvaient le permettre, des lois par lesquelles la nature ordonne aux états d'être heureux? Je serais tenté de suivre cette idée; mais je me borne, Monseigneur, à vous prier de faire vous-même cet ouvrage. Comparez ce qu'un siècle de justice j de sagesse et de modération aurait valu aux princes autrichiens , à ce que deux siècles d'intrigue , de guerre et d'ambition leur ont fait perdre.
Cherchez encore à pénétrer quel aurait été le sort de l'Europe , si la révolution par laquelle les Vénitiens dépouillèrent leur doge de son autorité, avait eu chez eux les mêmes suites que la révolution des Tarquins eut chez les Romains. Supposez que les tribuns du peuple de Venise eussent établi solidement la liberté , que les lois fussent devenues impartiales, et qu'elles eussent acquis
un empire absolu sur les citoyens et les magistrats; supposez à Venise les mêmes mœurs, la même discipline et la même modération qu'eut Lacédémone, ou les mêmes mœurs, la même discipline et la même ambition qu'eut la république romaine; et vous verrez, si je ne me trompe, que les Vénitiens auraient acquis, en Europe, la même considération que les Spartiates eurent autrefois dans la Grèce , ou l'empire que les Romains exercèrent sur le monde entier. Ce travail , tout chimérique qu'il paraît , ne vous sera pas inutile ; il servira à graver plus profondément dans votre esprit les vérités politiques que je vous ai présentées ; et , ce qui vaut encore mieux, Monseigneur, il servira à vous les faire aimer.
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SECONDE PARTIE