‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 14 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du gouvernement d'Angleterre.

Guillaume, duc de Normandie, ne pouvait s'assurer de la fidélité des seigneurs normands qui l'avaient aidé à faire la conquête de l'Angleterre, qu'en les enrichissant des dépouilles des vaincus. Il leur donna de grandes terres; mais en portant dans son nouveau royaume les lois et le gouvernememt auxquels les seigneurs de son duché étaient accoutumés, il fut trop jaloux de son pouvoir pour ne pas établir une subordination plus exacte que celle qui était connue en France.

Quand vous étudiiez l'histoire des premiers successeurs de Hugues-Capet, on vous a fait remarquer, Monseigneur, les principales causes de la faiblesse de ces princes; on vous a dit que, par la coutume, le souveraiu n'avait d'autorité que sur

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ses vassaux immédiats , et que peu de fiefs relevant directement de la couronne, les rois n'avaient de relation directe qu'avec un petit nombre de seigneurs. On a ajouté que ces vassaux des rois de France avaient pour la plupart des forces trop considérables pour remplir exactement les devoirs auxquels leur foi et leur hommage les obligeaient. Guillaume évita ces inconvéniens en partageant sa conquête en un très-grand nombre de baronnies, qui toutes relevèrent de lui. Tous les seigneurs d'Angleterre furent ainsi ses vassaux immédiats, tous le reconnurent pour leur suzerain direct, et aucun en particulier ne fut assez puissant pour oser mesurer ses forces avec les siennes. Ce prince marqua encore dans ses Chartres d'investiture les conditions auxquelles il conférait ses fiefs , et s'y réserva même quelques droits de justice et d'inspection. Ses vassaux, ainsi gênés, pouvaient être indociles et se soulever; mais ils ne devaient pas aspirer à la même indépendance qu'affectaient les seigneurs puissans qui relevaient du roi de France. C'est pour cela que les barons d'Angleterre faisaient des remontrances ;\ Henri III, sur ce qu'il révoquait les deux célèbres chartres que Jean Sans-Terre, son père, avait données à la nation, et qu'il avait lui-même jure d'observer; l'évèque de Winchester, ministre de ce prince, leur répondit que les pairs d'Angleterre s'en faisaient beaucoup accroire, s'ils vmi

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laient se mettre sur la même ligne que les pairs de France, et qu'il y avait une extrême différence entre les uns et les autres. Les choses sont bien changées depuis , dit un anglais , et c'est aux pairs de France, s'ils voulaient comparer leur autorité à celle des pairs d'Angleterre , qu'on pourrait dire aujourd'hui qu'ils s'en font beaucoup accroire.

Les seigneurs normands favorisèrent toutes les vexations du nouveau roi, pour le mettre en état de faire de plus grandes largesses, et s'autoriser eux-mêmes , par son exemple , à vexer les habitans de leurs terres. Mais il y a un terme à tout , et rien ne restant plus à piller, on sentit la nécessité de recourir aux lois , et d'établir un certain ordre pour affermir des fortunes élevées par des rapines. L'avarice , qui avait uni les vainqueurs , ne tarda pas à les diviser. Les princes crurent avoir trop donné , et les vassaux crurent n'avoir pas assez reçu. Le mécontentement était égal, et les successeurs de Guillaume, voulant abuser de leurs forces, agirent avec une hauteur que la fierté des fiefs ne pouvait souffrir, et se rendirent suspects à la nation. Les barons , trop faibles , chacun en particulier, pour résister à l'autorité royale , se réunirent pour étendre leurs droits. Ainsi, tandis que les rois de France combattaient successivement contre différens seigneurs, et pouvaient espérer de les abattre les uns par les autres, en profitant de leurs divisions, les rois d'Angle»

terre ne pouvaient tirer aucun avantage de la politique par laquelle Guillaume avait voulu se rendre puissant en ne faisant que des fiefs peu considérables. On* peut même conjecturer que , dans le cours de ces divisions, les naturels du pays favorisèrent le parti des barons et lui donnèrent des secours. S'ils ne l'avaient pas fait, pourquoi trouverait-on dans les Chartres que les seigneurs firent signer à Jean Sans-Terre, les articles qui établissent les privilèges de Londres et de plusieurs autres villes, et qui tempèrent même l'empire des barons sur leurs sujets ? On sait assez que dans ces temps d'usurpation , les mœurs et les principes des grands ne les portaient pas à diminuer leurs droits par générosité, La grande -chartre et la chartre des forets fixaient les droits du roi et des barons, et les immunités de la nation ; mais , suivant la coutume de ce siècle d'ignorance et de barbarie , plus on avait de raison de ne pas compter sur les lois et les traités, moins on prenait de mesures pour en assurer l'exécution. Tandis que les successeurs de Jean Sans-Terre ne songèrent qifà violer les deux chartres que la nécessité lui avait arrachées, la nation, toujours inquiète ne cessa de se plaindre et de demander, par ses menaces, la réparation des torts qu'on lui avait faits. CVst cet intérêt .opposé qui fut le principe et L'âme de tous les événemens que présente pendant long*

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temps l'histoire d'Angleterre. Je n'entrerai, Monseigneur, dans aucun détail; il suffit d'observer que ce fut un flux et un reflux de guerres faites sans habileté , et de traités de* paix conclus sans bonne foi. Ainsi la nation toujours agitée, parce qu'elle était mécontente de son gouvernement , en cherchait un meilleur sans savoir où le trouver. Le seul avantage qu'elle ait retiré de ses premiers troubles, c'est d'avoir conçu pour la grande chartre unrespect qui s'est conservé d'âge en âge. Après les plus longues distractions et les plus longues erreurs, ce sentiment, si je puis parler ainsi, lui a encore servi de boussole; elle lui doit le gouvernement dont elle jouit aujourd'hui, qu'elle a raison d'aimer , mais qu'elle a tort de regarder comme le modèle et le chef-d'œuvre de la politique.

Les Anglais toujours unis , et jamais lassés de combattre pour leur liberté, devaient également s'instruire par leurs succès et par leurs disgrâces , et ils n'étaient pas loin d'en recueillir le fruit en établissant un gouvernement régulier, lorsque les prétentions opposées des maisons d'Yorck et de Lan castre firent oublier les grandes questions de prérogative royale, pour ne s'occuper que des droits particuliers de quelques princes qui s'emparaient du trône les armes à la main. L'esprit de parti succéda à l'esprit patriotique. Les deux factions eurent pour leurs chefs une complaisance

dangereuse, et leur permirent tout pour les faire triompher de leurs ennemis, ou pour les affermir sur le trône. Les rois passèrent les bornes prescrites à leur autorité; ils se firent de nouvelles prérogatives; et, sans qu'ils s'en aperçussent, les Anglais se préparaient à supporter patiemment le despotisme de Henri VIII.

D'autres causes , en empêchant qu'ils ne reprissent leurs anciens principes, contribuèrent encore à la révolution qui se fit dans leur génie , sous le règne de ce prince. Telles sont, Monseigneur, les grandes affaires de l'Europe auxquelles l'Angleterre prit part , et qui l'empêchèrent de s'occuper de ses affaires domestiques; et surtout, selon la remarque judicieuse de Rapin- Thoiras, les querelles de religion occasionées par la nouvelle doctrine de Luther, et qui formèrent deux partis aussi animés l'un contre l'autre que l'avaient été la Rose-blanche et la Rose-rouge , et également disposés à sacrifier la cause publique à leurs intérêts particuliers. Comme Henri VIII , dit Rapin, tenait une espèce de milieu entre les novateurs et ceux qui étaient attachés à l'ancienne doctrine, personne ne pouvait se persuader qu'il pût demeurer longtemps dans cette situation. Ceux qui souhaitaient la ré formation, croyaient ne pouvoir mieux faire que de lui complaire en toutes choses, afin de pouvoir le porter par degrés à la pousser plus avant. Tout de même le>

partisans de V ancienne religion, voyant de tels commencemens , craignaient qu'il n allât plus loin y et que leur résistance ne lui fit plus tôt achever son ouvrage. Ainsi chacun des deux partis s' efforçant de le mettre dans ses intérêts, il en résultait pour lui une autorité dont aucun de ses prédécesseurs n avait joui, et qu'il n aurait pu usurper dans d'autres circonstances sans courir risque de se perdre.

Les mêmes causes favorisèrent Edouard et la reine Marie , qui , en défendant avec chaleur la religion qu'ils professaient, étaient sûrs d'avoir pour eux un parti considérable qui les protégeait, et leur permettait de faire des entreprises nouvelles ou contraires aux lois. Les mœurs an- . ciennes ne subsistaient plus, et les soins de la liberté et du gouvernement étaient d'autant plus négligés , que les Anglais commençaient à s'occuper sérieusement du commerce et des établissemens qu'ils faisaient dans le nouveau monde. Après les règnes trop durs qu'on avait éprouvés , et contre lesquels on s'était contenté de murmurer , on se crut trop heureux d'obéir à Elisabeth , princesse aussi jalouse de son autorité qu'un tyran, mais assez éclairée pour savoir que la puissance se perd elle-même, si elle ne s'établit pas avec d'extrêmes ménagemens. La prudence et le courage d'Elisabeth la firent respecter. Les Anglais ne virent pas qu'elle affectait de certaines prérogatives dont ses

successeurs abuseraient, ou s'ils le virent, ils ne le trouvèrent pas mauvais , parce que ces prérogatives paraissaient nécessaires pour affermir la tranquillité publique, dans un temps où l'Angleterre, pleine de citoyens fanatiques qui ne demandaient que le trouble , avait au dehors des ennemis puissans.

Jacques Ier, prince faible et qui craignait par conséquent de voir échapper de ses mains son autorité , s'était persuadé , dans la lecture de quelques théologiens dont il faisait ses délices, qu'il ne tenait que de Dieu sa dignité; il s'en croyait le vicaire, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il pensait qu'on ne pouvait mettre des bornes à sa puissance sans commettre un sacrilège. Il ne subsistait presque aucun reste de l'ancien esprit national ; les Anglais distraits par les querelles des prêtres, par de nouveaux plaisirs et le luxe, parlaient de leur liberté sans chaleur et sans inquiétude pour l'avenir. N'ayant encore aucune idée nette sur les principes du droit naturel et la nature des lois, peu instruits même de leurs antiquités, ils se laissaient mollement gouverner par des exemples, et ne trouvaient point étrange que l'injustice et l'audace des derniers princes devinssent, sous le nom de prérogative, des titres pour leurs successeurs. Dans cette disposition des esprits, La faiblesse poème et la timidité de Jacqms 1" favorisèrent les progrès du despo-

tisme; elles l'empêchaient de faire de ces entreprises hardies et tranchantes qui auraient peutêtre retiré les Anglais de leur assoupissement.

Si les querelles de religion avaient beaucoup contribué à étendre la prérogative royale, elles ne tardèrent pas à réparer tous les torts qu'elles avaient faits à la liberté. Il s'était formé une secte d'hommes austères et rigides , qui voyait avec indignation dans l'église d'Angleterre un reste de la hiérarchie et des cérémonies de la religion romaine que la reine Elisabeth y avait conservées. Les presbytériens , en ne songeant qu'à se venger de la haine que le roi leur marquait, firent naître un nouvel esprit dans la nation. Ils joignirent des questions de politique à des questions de théologie , examinèrent la conduite du prince , demandèrent quel était le titre de ses droits , et les discutèrent. Mais ils n'auraient jamais réussi à lever le voile mystérieux sous lequel la majesté royale se cachait, ni à faire aimer la liberté, s'ils n'avaient retiré de la poussière des archives cette grande-chartre qu'on ne connaissait que de nom, et qui avait été pendant si long-temps la loi fondamentale des Anglais. Des raisonnemens n'auraient frappé que faiblement les esprits; mais on fut indigné en voyant combien tous les ordres de l'état avaient dégénéré. On regarda le prince comme un ennemi domestique qui s'était agrandi aux dépens de tous les citoyens. La grande-

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chartre reprit son ancienne autorité, et chacun y apprit ce qu'il devait être.

Les communes, qui depuis long-temps avaient tellement ignoré leur pouvoir, que quand les parlemens étaient prolongés au delà d'une session, le chancelier y appelait, par ses lettres , de nouveaux membres à la place de ceux qu'il jugeait arbitrairement hors d'état de s'y rendre, forcèrent la cour à renoncer à cette prérogative. Elles s'établirent seules juges de la validité des élections, et s'arrogèrent encore le droit de punir ceux à la poursuite desquels on arrêterait un de leurs membres , et les officiers mêmes qui se seraient chargés de l'exécution. On commença à voir de mauvais œil la cour de Haute-Commission établie par Elisabeth, et dont les juges nommés par le roi, décidaient arbitrairement de toutes les affaires ecclésiastiques. On murmura contre une autre juridiction appelée la Chambre étoilée, composée de juges tirés du conseil du prince, et qui exerçait un pouvoir arbitraire dans les matières civiles. On crut voir la tyrannie s'introduire ou plutôt s'exercer sous le masque dangereux de la justice ; et ce tribunal odieux fut détruit. En s'éclairant sur le passé, on devint plus soupçonneux, pins precautionné et plus circonspect sur l'avenir. On n'accorda plus les subsides avec La même complaisance qu'auparavant ; enfin le parlement passa, en [6a4j unbill par lequel cha

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que citoyen avait une entière liberté de faire tout ce qu'il jugerait à propos, pourvu qu'il ne fît tort à personne. Il ne devait répondre de sa conduite qu'à la loi , et la loi n'était plus soumise ni à la prérogative royale , ni à aucune autre autorité.

Je serais trop long , Monseigneur, si je voulais vous rappeler en détail tous les établissemens , toutes les lois et tous les réglemens que firent les Anglais pour rapprocher leur constitution des principes de la grande-chartre ; mais je dois vous faire remarquer , que sans le zèle des presbytériens à prêcher et étendre leurs opinions théologiques, il est vraisemblable que cet esprit de liberté qu'ils avaient inspiré pour se venger d'un gouvernement qui leur était opposé, n'aurait produit qu'une effervescence passagère. Sans leurs principes politiques, il est vraisemblable aussi que leur haine contre l'épiscopat et les cérémonies superstitieuses de l'église anglicane , n'auraient allumé que des guerres inutiles, et que la nation n'aurait point enfin été dédommagée par un sage gouvernement de tout le sang que le fanatisme aurait fait répandre.

S'il est vrai que dans les révolutions il est nécessaire d'avoir des enthousiastes qui aillent au delà tlii but , pour que les personnes sages et prudentes puissent y parvenir, les Anglais doivent de la reconnaissance aux puritains , secte formée des plus ardens presbytériens, et qui sans

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ménagement pour les évêques et le roi, voulaient également détruire l'épiscopat et la royauté. Suivez avec une certaine attention l'histoire de la maison de Stuart par M. Hume, et vous verrez que le fanatisme et l'amour de la liberté se prêtent toujours une force mutuelle. L'un se soutient par l'autre, et sans leur double secours, jamais les Anglais ne seraient parvenus à se rendre libres.

Vous connaissez, Monseigneur, les événemens de cette guerre mémorable qui ne fut terminée que par la mort tragique de Charles Ier, et la tyrannie de Cromwel. Que de réflexions importantes doivent se présenter à votre esprit ! Quelle leçon pour les princes qui se laissent enivrer par leur fortune! Quelle leçon pour les peuples qui sont presque toujours opprimés par ceux qui prennent leur défense! Quoi qu'il en soit, l'amour de la liberté avait fait de tels progrès, que ni les malheurs de la guerre, ni la tyrannie de Cromwel , ni le rappel de la maison de Stuart fait au milieu des acclamations du peuple, ne furent pas capables de l'étouffer. Le premier parlement que convoqua Charles II, eut beau, en son nom et au nom de toute la nation, se déclarer coupable de révolte et de lèse-majesté : il eut beau déclarer que nuire au roi, le déposer, ou prendre les armes défensivement contre lui, c'était un crime de haute trahison ; il eut beau reconnaître qu'au-

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cane des deux chambres, ni les deux réunies ne possédaient aucune autorité indépendamment du roi; l'autorité arbitraire était frappée dans ses fondemens. Quoique la nation n'osât avouer ni désavouer ses représentans , les républicains forcés de se taire, mais qui ne pouvaient plus souffrir que des lois conformes à la grande- chartre , frémissaient de colère en secret, et attendaient le moment d'oser se montrer.

A l'exception des catholiques, toutes les sectes répandues en Angleterre voyaient avec chagrin sur le trône un prince qu'on soupçonnait d'avoir embrassé la religion romaine; et avec désespoir que le duc d'Yorck, son héritier présomptif, eût l'audace d'en faire publiquement profession. Les mœurs se dégradaient ; Charles II avait mis à la mode des vices qui ne sont propres qu'à faire des esclaves; et les partisans de l'ancienne liberté ne s'en consolaient que dans l'espérance que la religion causerait encore une révolution. On ne parlait que de cette intolérance cruelle qu'on reprochait depuis plus d'un siècle à l'église romaine. Les indépendans, les presbytériens et les épiscopaux avaient le même intérêt de ne point obéir à un roi catholique; mais heureusement pour le prince, leurs anciennes haines les divisaient , et ils n'osaient point se fier les uns aux autres. Tandis que la cour négligeait de les tenir séparés, la politique plus adroite des républicains les réunit ,

ou plutôt sut les engager chacun en particulier à favoriser la révolution qu'elle méditait. Jacques II, entouré d'amis imprudens et de catholiques emportés, ne voyait pas qu'on ne souffrait avec une patience simulée ses premières injustices , que pour l'encourager à en commettre de plus grandes, le rendre odieux et hâter sa perte. Il croyait toucher au pouvoir absolu, et le prince d'Orange à qui on avait promis la couronne, descendait en Angleterre pour l'en chasser.

Après tant de révolutions, dont il n'est pas inutile de rechercher la cause et l'esprit, voici enfin l'époque de l'établissement d'une liberté moins agitée. Le parlement assemblé , le 22 janvier 1689, déclara que le prétendu pouvoir de dispenser des lois ou d'en suspendre l'exécution par l'autorité royale , sans le consentement du du parlement, était contraire aux lois et à la cons. titution d'Angleterre. On ôta à la couronne le droit qu'elle s'était attribué de créer des commissions ou des cours de justice; et il fut ordonné que dans les procès, même de haute trahison, les jurés ne seraient pris que parmi les membres des communautés. Fonte levée d'argent pour l'usage de la couronne, sous prétexte de quelque prérogative royale, et que le parlement n'aurait pas accordée, fut proscrite; et le roi ne peul la faire que pendant le temps, et de la manière que le parlement l'aura ordonnée. Tout anglais fut auto-

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risé à présenter des pétitions au roi , et toute poursuite ou tout emprisonnement pour ce sujet, déclaré contraire aux lois, de même que la levée ou l'entretien d'une armée dans le royaume en temps de paix sans le consentement de la nation. On assura la libre élection des membres du parlement. On ordonna que les discours et les débats du parlement ne seraient recherchés ou examinés dans aucune cour, ni dans aucun autre lieu que le parlement même. Il fut défendu d'exiger des cautionnemens excessifs, d'imposer des amendes exorbitantes, et d'infliger des peines trop dures.

Voilà , Monseigneur , ce que l'Angleterre appelle sa loi fondamentale. Vous voyez des bornes trèsclairement prescrites à l'autorité royale , et si le prince les respecte, la nation sera certainement libre; mais quel garant a la nation que le prince obéira à la loi ? Plusieurs écrivains , et l'auteur de V Esprit des lois, dont l'autorité est si grande, ont prodigué les éloges à cette constitution; mais, peut-on l'examiner attentivement , et ne pas voir que l'ouvrage de la liberté n'est qu'ébauché ? Trois puissances, dit-on, le roi, la chambre-haute et les communes se tiennent en équilibre, se tempèrent mutuellement, et aucune ne peut abuser de ses forces. Mais je le nie; et quelles mesures efficaces les Anglais en effet ont-ils prises pour mettre le gouvernement à l'abri de toute atteinte

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delà part du roi? On dirait, au contraire, qu'ils ont voulu rendre le prince assez puissant pour qu'il puisse se flatter de le devenir encore davantage. On dirait qu'ils ne gênent ses passions que pour les irriter. Si l'équilibre des différens pouvoirs est établi sur de justes proportions, pourquoi ces alarmes toujours renaissantes de la nation ? pourquoi ces plaintes continuelles contre le ministère qu'on accuse toujours de trahir son devoir ?

C'est un principe en Angleterre que le roi est toujours innocent, qu'on ne peut le citer devant aucun tribunal, et que la loi n'a point de jugement à prononcer contre lui. Il fallait donc le mettre dans l'heureuse impuissance d'être coupable ; il fallait donc, pour ne pas ouvrir la porte à tous les abus qu'entraîne l'impunité, diriger toutes ses passions vers le bien public, écarter les tentations, et empêcher qu'il n'eût des intérêts différens de ceux de ses sujets. Mais, me dira-t-on, les ministres répondent de sa conduite sur leurs têtes; ils le contiendront dans le devoir. Quelle misérable ressource! et peut-on y compter? Quand le prince ne connaît point de juge, combien ne lui reste-t-il pas de moyens pour sauver ses complices et 1< s instrumens de son ambition ? Ses ministres serviront toutes ses passions, parce qu'ils en attendent leur fortune, lui un mot, Monseigneur, quelle force ou quel crédit ne

doit pas avoir un roi qui a sous ses ordres une milice toujours subsistante dont il dispose , surtout s'il possède des revenus immenses , avec lesquels il achètera des amis , et s'il distribue des charges, des honneurs, des dignités avec lesquels il corrompra la vertu, les lois et la justice.

Quand l'Angleterre n'aurait aucun de ces vices qui ramènent la principale autorité dans les mains du roi, ne suffit-il pas qu'il convoque, ajourne, sépare et casse à son gré le parlement, pour qu'il n'y ait aucun équilibre réel entre lui , la chambre-haute et les communes? Le roi peut beaucoup de choses sans le parlement ; le parlement au contraire ne peut rien sans le roi. Où donc est cette balance à laquelle on attribue des effets si salutaires? Le roi peut suspendre l'action du parlement, et le parlement ne peut contraindre le roi à donner son consentement aux bills qu'on lui propose : quelle est donc leur égalité ? Et dès que ces puissances sont inégales, la plus considérable ne doit-elle pas tous les jours augmenter ses droits? Il est vrai que par la forme de leur gouvernement, on ne peut contraindre les Anglais d'obéir à une loi qu'ils n'auraient pas faite; mais il faut avouer aussi qu'ils ne sont pas les maîtres d'avoir la loi qu'ils voudraient avoir, et c'est ne jouir que d'une demi-liberté. Je voudrais que les personnes qui donnent de si grands éloges à la constitution anglaise, m'explicassent

comment il peut n'être pas pernicieux à un état, que la puissance législative qui en doit être l'âme, soit subordonnée à la puissance exécutrice. Enfin si je suppose que le roi mette la liberté publique en danger, soit en ne convoquant pas le parlement , soit en l'achetant pour en faire le ministre de ses volontés, je demande par quelle voie légale on pourra s'opposer à ses entreprises? Si les Anglais n'en ont point d'autre que des pétitions , des adresses ou des prières , c'est un vice énorme dans leur gouvernement qui en causera tôt ou tard la ruine. S'ils n'emploient pas la force, ils seront à la fin subjugués par un prince opiniâtre , courageux , et qui n'aura que le malheureux talent de ne point entendre raison. On se familiarisera avec les abus , et on n'est pas loin de tolérer de grands maux, quand on en souffre de petits. Pour avoir recours à la force , il faudra exciter une sédition, une révolte , une guerre civile, c'est-à-dire que pour venir au secours du gouvernement, il faudra violer une des lois les plus sacrées de la société, armer les citoyens les uns contre les autres, et abandonner témérairement l'état au sort toujours incertain des armes.

N'est-il pas surprenant , Monseigneur, que les Anglais qui reprochaient depuis si long-temps ci si souvent à leurs rois d'avoir des intérêts contraires à ceux de la nation , leur aient abandonné

une partie de la puissance législative? N'est-ii pas surprenant qu'ils n'aient pris aucune mesure efficace pour contenir la puissance exécutrice dans les bornes qui lui sont prescrites, c'est-à-dire pour l'obliger à obéir aux lois avec la même docilité que les citoyens?

Jacques Ier, en 1624, avait offert aux communes, que les subsides qui lui seraient accordés , fussent remis à des commissaires du parlement qui seraient chargés d'en faire l'emploi, sans qu'ils passassent par ses mains. Pourquoi cette offre de Jacques Ier n'est-elle pas devenue une loi constante et perpétuelle, quand on réforma le gouvernement après la révolution de 1686? Les Anglais, sur la fin du dernier siècle, ignoraient-ils le pouvoir de l'or et de l'argent sur les hommes ? ne savaient-ils pas que les citoyens que le roi paie , se croient ses serviteurs ; et qu'ils se regarderaient comme les serviteurs de la nation, si la nation leur payait leurs salaires par les mains d'un membre des communes ?

En j64o, le parlement porta un bill pour se rendre triennal. Il ordonna que tous les trois ans , le chancelier , sous peine d'amende , enverrait le 3 septembre des lettres de convocation; qu'à son défaut douze pairs pourraient y suppléer; qu'en cas de silence de leur part, les schérifs, les maires et les baillis donneraient des

ordres pour l'élection, et que, si ces officiers manquaient à leur devoir, les électeurs s'assembleraient et procéderaient au choix de leurs députés. Par le même bill, le parlement, lorsqu'il serait assemblé ne pouvait être ajourné, prorogé et dissous pendant l'espace de quinze jours sans le consentement de ses membres. Je sais les reproches qu'on peut faire à ces lois; je sais qu'on en pouvait publier de plus sages pour assurer l'indépendance de la nation. Mais, sans m'étendre là-dessus, je me borne à demander par quelle raison le parlement de 1689 négligea de rétablir une loi qui était dans ses archives, et qui sans être aussi parfaite qu'elle pouvait l'être, aurait cependant favorisé la liberté, et rendu la puissance exécutrice moins entreprenante.

Sans doute que les Anglais on découvert qu'il leur était plus avantageux d'avoir un parlement septennaire que triennal; mais j'avoue que je ne devine point leurs raisons. Sans doute que leur philosophie a découvert de nouveaux principes dans le droit naturel, et jugé raisonnable qu'une nation qui se vante de disposer du trône à son gré, de faire ses lois et de n'avoir point de maître, ne doit pas avoir la liberté de se tenir assemblée quand elle le juge à propos. En 1641 le parlement avait demandé que le roi ne fit plus de nouveaux pairs sans le consentement des deux chambres. N'était-ce pas un moyen sûr pour

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tempérer la prérogative royale , l'empêcher de se faire des partisans en flattant l'ambition des citoyens, et rendre utiles à la nation des dignités qui n'avaient été avantageuses qu'au roi? Pourquoi donc les réformateurs du gouvernement ne daignèrent-ils rien prononcer sur cet article important?

Vous penserez peut-être, Monseigneur, qne la prudence modère leur zèle ; vous direz qu'il fallait ne pas déplaire au prince d'Orange accompagné d'une armée étrangère , et qui pouvait devenir un Cromwel, si ont l'eût réduit à ne porter qu'un vain nom. J'y consens, pour ne point entrer dans une discussion qui m'éloignerait trop de mon objet. Mais, quand il fut certain que Guillaume III n'aurait point de postérité , quand le parlement régla l'ordre de la succession , quand après la mort de la reine Anne, il plaça sur le trône la maison de Hanovre, et put établir à son gré la forme du gouvernement ; pourquoi négligea-t-il de réparer ses fautes, et de porter les lois les plus favorables à sa liberté ? Est-ce ignorance ? On ne peut le penser. Est-ce infidélité ? Quelques hommes trahirent - ils leur patrie pour faire leur cour à la maison qui devait régner ? Je n'oserais le dire.

S'il faut s'en rapporter au témoignage de quelques anglais qui connaissent leur pays , et ne se laissent point éblouir par ce que les hommes or-

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dinaires appellent la prospérité de l'état, le plus grand ennemi qu'ait aujourd'hui leur constitution , c'est la vénalité que les richesses , le luxe et l'avarice y ont introduite. Ce n'est point par des coups d'éclat et de violence que cette corruption des mœurs domestiques prépare une révolution ; elle ne rompra pas avec effort les ressorts du gouvernement; elle les rouille seulement, si je puis parler ainsi , et les carie. Elle agit insensiblement, elle intimide la raison ; elle flatte toutes les passions, elle rend insensible au bien public ; et des citoyens, qui ont l'âme avilie, ont beau avoir des lois pour être libres, ils veulent être esclaves. La cause de ce mal, Monseigneur, c'est que les Anglais ont négligé une vérité importante que j'ai pris la liberté de mettre sous vos yeux dans la première partie de cet ouvrage. Ils se sont proposé un autre bonheur que celui auquel nous sommes appelés par la nature. A force de vouloir augmenter leurs richesses et étendre leur domination , ils sont parvenus à ne consulter que leur avarice et leur ambition ; et vous savez quels conseils on doit attendre de ces deux passions qui donnent des espérances trompeuses et des maux certains.

Avec l'autorité que les lois donnent au roi d'Angleterre, ou dont il sait s'emparer avec adresse, il faut convenir que ses défauts, ses goûts, ses passions, son caractère, en un mot, ont trop d'in-

fluence dans les affaires. Tantôt on voit de la mollesse, et tantôt de la force. Relativement à ses intérêts envers les étrangers, l'Angleterre semble n'avoir ni système ni vue suivie. Le prince qui choisit à son gré ses ministres , et les disgracie à son gré , les oblige trop à penser comme lui.

Cependant il faut convenir que ce défaut, quelque grand qu'il soit en Angleterre , y est moins considérable que chez plusieurs autres peuples. Sans doute que l'intrigue est nécessaire à Londres et à Saint - James pour venir à la faveur et aux grandes places ; mais les intrigans s'y donnent la peine d'avoir quelque mérite. Ils ont affaire à une nation éclairée, inquiète, jalouse de ses droits et de sa réputation, et toujours prête à blâmer hautement ce qu'elle n'approuve pas. Ailleurs on garde un profond silence sur le gouvernement : c'est une prérogative de la grandeur, de faire des sottises sans craindre des satires; et si les gens en place entendent quelques voix autour d'eux , ce sont les voix de la flatterie qui a cent bouches comme la renommée. On ne déplaît pas impunément au peuple anglais ; il peut arriver que les plaintes et les murmures du public fassent violence au goût du prince, et placent dans son conseil l'ami de la nation.

L'Angleterre , maîtresse de la mer, n'a rien a craindre de la part des étrangers. Sa trop grande puissance au dehors , des colonies trop vastes, un

commerce trop étendu, voilà ce qu'elle doit le plus redouter. Peut-être aurait -elle besoin de quelque disgrâce pour conserver le plus grand de ses biens, je veux dire sa liberté; mais qui oserait assurer qu'elle sût profiter d'une disgrâce qui choquerait son avarice et son ambition ?

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