‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 16 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des causes générales qui entretiennent les gouvernemens dans leurs \ices, et s'opposenl à une réforme.

Dans l'ingénieuse satire que Xénophon a faite du gouvernement de sa patrie , il avertit les frondeurs de son temps de ne pas blâmer légèrement les Athéniens, s'ils aiment mieux donner leur confiance à des hommes obscurs et décriés, qu'à des hommes distingués par leur mérite. Il fait voir que ce qu'on serait d'abord tenté de prendre pour une sottise, est le fruit d'une politique raffinée. Il est vrai, dit-il, que la multitude, en liant les mains aux magistrats, et se jouant de leurs sentences et de leurs décrets, rend leur ministère et les lois inutiles; mais, sans cet art, que deviendrait l'empire souverain qu'elle affecte dans la république? que deviendrait cette licence qui lui est plus chère que tout le reste ? Pour conserver la démocratie dans toute sa perfection, il est prudent d'aimer le désordre, et de ne pas réprimer l'insolence des affranchis et de

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la canaille. N'est-ce pas, ajoute- t-ii, une grande et rare sagesse, de la part de la multitude, de savoir s'amuser des mauvaises déclamations de quelques criailleurs, pour empêcher les honnêtes gens de s'emparer de la tribune aux harangues, et se mettre à la tête du gouvernement?

Il y a peu de peuples qui n'aient mérité les mêmes éloges qu'Athènes; et, en se servant aujourd'hui de l'ironie de Xénophon , ne pourrait-on pas faire une apologie assez plaisante de la politique admirable de plusieurs états de l'Europe ?|Gardez-vous, dirais-je , de désapprouver tel établissement, telle coutume, telle loi; une profonde sagesse est cachée sous je ne sais quelle apparence de folie qui révolte au premier coup d'oeil. Cette sottise , si vous y réfléchissez bien , n'est pas aussi sotte que vous le pensez d'abord; une partie de l'état s'en trouve, il est vrai, assez mal ; mais voyez l'avantage que l'autre en retire. Voyez ce prince, ce ministre, ce grand, cet intrigant , n'est^il pas heureux aux dépens du public? et de combien d'adresse n'a -t-il pas besoin pour réussir?

Je me rappelle à ce propos, Monseigneur, qu'un bon espagnol, qui ne connaissait guère comment le monde est gouverné, fut fort scandalisé en apprenant qu'un de ses anciens amis, ministre de votre aïeul, sacrifiait le royaume à ses fantaisies. Il crut devoir des représentations à

sa patrie et à son ami; il quitte sa retraite, vient à la cour, et ne doute point que les affaires ne prennent une face nouvelle, dès qu'il aura prouvé à son ami qu'il perdait l'Espagne. On écoute l'homme de bien avec une bonté mêlée de dédain; et Patigno, aussi habile que la multitude d'Athènes , pria son ami , en souriant , de ne se point inquiéter, et l'assura que l'Espagne durerait plus long -temps que lui. Sa politique profonde avait tout calculé; en effet , l'Espagne subsiste encore, et Patigno est mort depuis long -temps. Grâces aux excellens arrangemens que les hommes ont pris pour se rendre heureux, le monde ne doit être plein que de Patigno; et quand chacun n'obéit qu'à son intérêt particulier, que peut-on espérer de ces lois sans nombre , dont on accable les états? En verra-t-on .résulter le bien public? Vous avez sans doute remarqué, Monseigneur, dans le cours de vos études, que tous les pleuples ont été agités par de longues dissensions domestiques, avant que de pouvoir fixer les principes de leur gouvernement. On sent les incouvéniens d'une mauvaise législation ; personne ne veut être opprimé; tout le monde veut èlre oppresseur : l'autorité souveraine est comme suspendue entre le prince, le* magistrats et les différens ordresdescito\ eus, et eliacun iaitses efforts poursVn rendre le maître et en abuser. Tant que les etaN sont dans cette fermentation, combien de causes à

la fois ne s'opposent-elles pas à une réforme avantageuse? Les passions dictent alors les lois qui devraient être l'ouvrage de la raison : aussi îe monde entier offre-t-il bien peu de ces gouvernemens heureux, où, par le partage et la distribution du pouvoir en différentes branches, les intérêts des citoyens sont conciliés et unis. Bien loin de se rapprocher de ces vérités fondamentales, dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir dans la première partie de cet ouvrage, on se précipite dans des excès; et, comme si la liberté était ennemie de l'ordre, jamais le commandement n'est trop dur, ni l'obéissance trop servile.

Les hommes, lassés de leurs dissensions, s'accoutument-ils enfin au gouvernement qui les a subjugués; vous les verrez moins disposés que jamais à se corriger de leurs vices. L'habitude du mal les a pour ainsi dire engourdis. Dès qu'ils cesseront de se plaindre , ils cesseront de penser. Il va s'établir un préjugé national qui passera bientôt pour une vérité constante. On publiera, comme autant de principes incontestables, les absurdités les plus ridicules; les pères en instruiront leurs enfans. C'est ainsi que les nations de l'Asie , traitées à la fin comme de vils troupeaux, sont tombées peu à peu dans des erreurs si grossières , et dans un abrutissement si profond , qu'elles aiment leurs vices et craindraient de lesperdre.

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Je n'exagère rien , Monseigneur, car vous vous rappellerez sans doute ce roi des Indes qui prit les Hollandais pour des insensés, quand ils lui dirent qu'ils n'avaient point de roi, et qu'ils se gouvernaient par des lois qu'ils faisaient euxmêmes dans des assemblées qui représentaient la nation entière. Il éclatait de rire au récit des états-généraux , des états particuliers , des prérogatives de la noblesse , des privilèges des villes, etc. C'était de la meilleure foi du monde qu'il admirait avec ses ministres et ses courtisans , que des hommes attaqués d'un vertige aussi terrible que celui que les Hollandais appelaient liberté, pussent subsister pendant huit jours sans bouleverser l'état et le détruire. Pourquoi seriez-vous surpris qu'un prince gâté par les bassesses de sa cour , et enivré des vapeurs du des'potisme , crût sérieusement qu'il est un grand homme, qu'il est digne de commander, et qu'il importe au" bien de ses états que ses fantaisies soient autant de lois sacrées, puisque les sujets eux-mêmes sont des esclaves assez familiarisés avec la servitude pour le penser?

Sans aller jusqu'aux grandes Indes, demandez à ce Turc qudle est la meilleure forme de gouvernement? 11 vous répondra, sans hésiter, que c'est la monarchie la plus absolue et la plus arbitraire. Pourquoi? C'est, vous dira-l-il, que les hommes sont faits pour aimer la paix, qu'ils nie

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se sont mis en société que pour en jouir, et qu'ils ne peuvent être parfaitement tranquilles que sous ce gouvernement. Selon lui, ce qu'il a entendu appeler la liberté par quelques commereans chrétiens, rend les esprits trop inquiets, trop intraitables et trop farouches. Comment ne la craindrait-il pas? Comment ne la confondraitil pas avec la discorde et la guerre civile, puisqu'il a été consterné au seul récit que quelques Anglais lui ont fait des débats quelquefois un peu bruyans du parlement?

Si ce Turc a quelque connaissance , car tous ne sont pas ignorans, pressez-le par quelque raisonnement ; montrez-lui par quelle cause le despotisme produit beaucoup de mal, et il croira vous avoir répondu , en vous rapportant d'un air effrayé, les désordres arrivés dans vingt mauvaises républiques où la liberté était dégénérée en anarchie. Sous un gouvernement libre, poursuivra-t-il, le bien ne peut se faire que par le concours de plusieurs personnes qui, conduites par des intérêts différens , ne se proposeront jamais le même objet. Ce Turc qui ne sent en lui , ni amour de la patrie, ni amour de la justice, ni amour de la gloire , ne voit pas que ces trois sentimens serviront de lien entre les citoyens , si des lois justes ont établi une liberté sur un fondement solide. Dans le despotisme, tout, ajouterat-il, dépend d'une seule volonté. Que le prince

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ordonne, qu'il parle, qu'il fasse un signe, et le bien est fait. Le pauvre Turc ne s'aperçoit pas que son sultan a quelquefois dix, vingt, trente, cent volontés, et ne veut rien à force de tout vouloir. Il ne conçoit pas qu'il est infiniment plus difficile de réunir en un seul homme les vertus et les ta* lens nécessaires pour bien gouverner un état, que d'inspirer à une assemblée aussi nombreuse que le parlement d'Angleterre ou la diète de Suède, l'envie de faire le bien et les moyens de l'exécuter. Il ne comprendra jamais que de cinquante princes qui naîtront dans le sérail , quarante-neuf sont destinés à ne faire que des hommes ordinaires; que leur éducation rabaissera leur esprit et leur cœur; et qu'enfin l'exercice du souverain pouvoir corrompra encore le prince privilégié que la nature avait doué de quelques talens. Ce malheureux Turc ne devine point pourquoi ce sultan qui a une raison moins exercée par la contradiction , et cependant des passions plus libres que les autres hommes, jugera du bonheur public par son bonheur particulier; ou pourquoi il croirait avoir quelque chose à désirer comme prince, quand ses besoins, comme homme,. sont satisfaits, ou plutôt rassasiés. Cette manière de penser est si profondément gravée dans l'esprit des Turcs, que dans le moment même, où, las de souffrir, ils sont assez audacieux pour déposer le grand-seigneur ou étrangler son visir, ils ni-

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maginent point de profiter de leur avantage, et d'arranger de telle sorte le gouvernement, que le nouveau sultan et son ministre ne puissent plus commettre les mêmes injustices et les mêmes violences : par une espèce de prodige , ils associent ainsi l'amour de la tyrannie et la haine du tyran.

Il ne faut pas penser que ce ne soit que dans le despotisme seul qui énerve les âmes, lorsqu'il est porté à son dernier terme, qu'on trouve des obstacles insurmontables à la réforme du gouvernement et des lois. L'histoire ancienne et moderne n'est pleine, Monseigneur, que des tentatives inutiles que les peuples ont faites pour corriger un gouvernement dont les abus étaient intolérables : ne soyez pas étonné de les voir retomber dans l'abîme dont ils essaient de sortir. Quand on murmure , quand on s'irrite contre les injustices les plus cruelles, on aime encore, par habitude et sans qu'on s'en aperçoive, le principe qui les produit. Examinez ces plébéïens de Rome qui se retirent sur le Mont-Sacré. Quelles plaintes n'avaient - ils pas à faire contre l'avarice , l'ambition et la dureté des patriciens ? Cependant ils respectent encore les prérogatives d'une grande naissance; ils ne veulent point être les égaux de ceux dont ils ont été les cliens, et ils ne demandent qu'à n'être pas opprimés. Ils laissent au sénat tout le pouvoir d'une aristocratie ;

et s'ils avaient pu prévoir que leurs magistrats leur feraient enfin accorder cette autorité qui fit la grandeur de la république, jamais ils n'auraient osé aspirer à avoir des tribuns, ou ils auraient cru détruire tous les fondemens de la sûreté publique.

Au milieu des plus grands emportemens et des agitations mêmes de la guerre civile , vous verrez toujours, si je puis parler ainsi , surnager les préjugés nationaux. Vous trouverez dans un peuple qui se révolte, et qui semble avoir pris de nouvelles mœurs , le caractère que lui a donné son ancien gouvernement. Je pourrais vous citer cent exemples , et je me borne à vous rappeler ce que vous avez vu dans les Provinces-Unies, quand elles secouèrent le joug de Philippe IL Elles n'établirent une république que par désespoir, et parce que personne ne voulut être leur maître. Qui ne croirait pas que, sous Charles Ier, les Anglais aspirent à un gouvernement populaire? La royauté et les prérogatives des grands paraissent leur être également odieuses. Ce ne sont point là leurs véritables sentimens ; laissez à leur colère le temps de se calmer, et ils reprendront, leur gouvernement, leurs lois, leurs mœurs et leurs préjugés. Dans le moment que les Corsos m peuvent plus supporter la domination des Génois, ils se soulèvent comme des hommes accoutumes à obéir, et sont long-temps à imaginer qu'ils

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puissent être libres. Je me rappelle , Monseigneur, un fait bien propre à prouver ce que j'ai l'honneur de vous dire. Les esclaves des Scythes, si je ne me trompe, se révoltent, et leurs maîtres, en paraissant l'épée à la main pour les combattre, leur auraient donné assez de courage pour se défendre; mais ils ne viennent qu'armés du fouet avec lequel ils avaient coutume de les châtier , et ces esclaves consternés fuient et se dissipent.

Pourquoi les hommes tiennent-ils si fortement à leurs premiers préjugés et à leurs premières habitudes? C'est que dans le point où l'on est quand on commence à s'agiter, on est toujours mai placé pour apercevoir le point où il faudrait arriver. Quelque vicieux que soit un gouvernement, chacun de nous est accoutumé à le craindre et à feindre de le respecter; et ce sentiment agit encore en nous malgré nous, quand nous nous abandonnons à notre indignation. Le mépris , la colère et l'emportement sont des mouvemens toujours combattus par la crainte, la paresse et l'amour du repos , et par conséquent peu durables. Il est vrai qu'il n'y a point de vice dans la constitution et les lois d'un état , qui ne tienne un grand nombre de citoyens dans une situation pénible et gênée; chacun de ces malheureux est intéressé à faire une révolution ; il le désire, mais le désir n'est rien , et s'éteint promptement quand il n'est pas soutenu par l'espé-

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rance. Si un vice de la constitution offensait également tous les citoyens, il serait bientôt détruit. Mais remarquez, je vous prie , Monseigneur, que ce qui nuit aux uns, est favorable aux autres. Ceux qui profitent des abus, les protègent et les défendent; ainsi nous sommes condamnés à ne nous point corriger.

Il n'arrive jamais de révolution subite , parce que nous ne changeons point en un jour notre manière de voir, de sentir et de penser; et je vous prouverais cette vérité, si vous n'aviez pas été élevé par un philosophe profond qui vous a fait connaître la nature de notre entendement. Si un peuple paraît changer brusquement de mœurs, de génies et de lois, soyez sûr, Monseigneur, que cette révolution a été préparée, pendant long- temps, par une longue suite d'événemens et par une longue fermentation des passions. Ce n'est point rinjure faite à Lucrèce par le jeune farquin, qui donne aux Romains l'amour de la liberté. Ils étaient las, depuis long-temps, des tyrannies de son père; ils rougissaient de leur honte ; ils s'indignaient d'être assez patiens pour la souffrir , la mesure était comblée. Sans Lucrèce et Tarquin la tyrannie aurait été détruite, et un autre événement aurait amené la révolution.

Ce n'est point le génie de (iustave-Vasa qui établit un nouvel ordre de chose en Sufide, contraignit à changer de gouverne! jk ni vi de

religion. Il ne fit que profiter, en grand homme, des circonstances qu'un autre n'aurait peut-être pas vues, ou n'aurait pas saisies avec la même habileté. Quand il se réfugia chez les Dalécarliens, pour chercher des vengeurs à sa patrie, les Suédois, également las d'une liberté dont ils avaient voulu inutilement jouir, et des violences atroces qu'ils avaient souffertes , sentirent enfin la nécessité de changer leur administration; et depuis le massacre de Stockholm, où l'on avait vu périr les chefs des principales maisons, il n'y avait plus entre les grands, cette haine et cette rivalité qui empêchaient d'affermir le trône, et ouvraient le pays aux Danois. Gustave parut, dans ces circonstances , comme l'ange tutélaire de ses concitoyens. Partout ses armes sont victorieuses, ses intérêts deviennent ceux de la nation entière ; et au lieu de rien exiger de sa reconnaissance, il semble se refuser à son empressement. On ne craint point d'avoir pour roi un homme qui n'avait combattu que pour la liberté; et plus on affermit la grandeur de sa maison , plus on croit assurer le bonheur public. Cependant il n'aurait pas détruit la tyrannie du clergé ; et la Suède, toujours déchirée par l'ambition des évêques, aurait eu, dans son sein , des amis , des partisans et des alliés puissans des Danois , si les nouvelles opinions de Luther n'y avaient fait des progrès considérables. Pour que Gustave pût faire cette révolution que

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nous admirons, il fallait qu'un moine d'Allemagne osât se soulever contre une puissance qui faisait trembler les rois ; et en rendant le clergé odieux et méprisable, lui fît perdre la confiance des peuples qui faisait toute sa force. Il fallait que la nouvelle doctrine fût portée en Suède, et y eût les mêmes succès qu'en Allemagne, pour pouvoir forcer les ecclésiastiques à être des citoyens tranquilles et soumis aux lois.

A tant de causes qui perpétuent les désordres des nations, se joint une sorte de vanité, une sorte d'amour-propre bizarre qui fait que les peuples s'applaudissent des vices mêmes de leur constitution. Ils veulent avoir des flatteurs, et je ne connais presque point d'états assez sages pour permettre de relever quelqu'une de leurs principales erreurs ; n'est-ce pas une preuve qu'ils y sont attachés, et craignent de se corriger ? Jamais un Anglais ne conviendra que son gouvernement ne soit pas le plus parfait que les hommes aient imaginé. Plein de son idée d'équilibre entre le roi, la chambre haute et les communes, c'est en vain qu'il sent à tout moment que cet équilibre se perd, et que la balance penche trop d'un côté. Dans tous les écrits publics on déclame contre le pouvoir des ministres, contre leurs brigues, contre la corruption qu'ils établissent dans le parlement, et qui de là se répand dans toutes les provinces . et cependant, au lieu de remonter à la cause de

ce mal, on ne veut pas même convenir qu'il y en ait une; on ne veut pas, par orgueil, avouer qu'il manque quelque chose à la liberté. Les Anglais aiment mieux s'exposer à la perdre que de croire qu'elle est mal affermie.

On vient de voir un exemple singulier de cette bizarrerie. Georges II avait prodigué la pairie pendant son règne; et cet abus a paru si consirable, qu'il a été question, il n'y a que quelques mois, de supprimer plusieurs titres accordés à des hommes qui avaient prostitué leurs talens à la faveur. On a consulté les jurisconsultes sur cette opération; et, s'il en faut croire les papiers publics , ils ont répondu qu'elle ne pouvait se faire sans porter atteinte à la prérogative royale et déranger la forme du gouvernement. Sur-le-champ les plaintes ont cessé, et on a vu, sans scandale, les pairs de Georges II revêtus de leur dignité ; on a découvert un vice , et parce qu'il tient à la constitution de l'état, on l'a respecté.

Permettez-moi, Monseigneur, de faire quelques réflexions sur cet événement. Si les jurisconsultes d'Angleterre n'avaient pas été aussi routiniers que ceux des autres pays , il me semble qu'ils auraient dû répondre qu'il n'est jamais permis de détruire ou de déclarer nul ce qui a été fait en vertu d'un droit accordé par les lois. Ils devaient ajouter que donner à une réforme un effet rétroactif c'est ébranler la confiance que le citoyen doit avoir au

gouvernement ; c'est rendre sa fortune et son état douteux; c'est lui donner des alarmes inutiles, ou des espérances trompeuses. Le pire en effet de tous les abus dans la société, c'est de les réformer sans règle, et cent expériences ont démontré la vérité de cette maxime. On verrait bientôt succéder un pouvoir arbitraire au pouvoir des lois anéanties. Combien de fois déjà, et dans combien de nations des intrigans ambitieux n'ontils pas introduit de grands abus , sous prétexte d'en corriger de petits ? La nation , devaient dire les jurisconsultes d'Angleterre, ne peut, sans se faire tort à elle-même, refuser de reconnaître les pairs qui ont mérité la pairie par des moyens indignes, mais à qui elle a été conférée par une autorité légitime. Le mal, dont nous nous plaignons, est un châtiment que mérite notre imprudence à abandonner au roi une autorité dont il est impossible qu'il n'abuse pas. Jl fallait ajouter : le bien public exige qu'on ne touche point à ce qui a été fait, et cependant qu'on empêche que ce qui a été fait ne se fasse encore. La prérogative royale doit être une source de bien ; si elle produit le mal, qu'elle soit soumise à de nouvelles règles.

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