CHAPITRE II
Réflexions sur les causes particulières qui empêchent que les états de l'Europe ne fassent une réforme avantageuse dans leur gouvernement et leurs lois.
Je ne vous ai présenté jusqu'ici , Monseigneur , qu'une partie des obstacles qui s'opposent à la réforme des nations : si vous voulez les connaître tous, je vous prie d'examiner attentivement les mœurs, les lois, les coutumes et les usages de la plupart des états de l'Europe. Une des choses qui étonnerait davantage un ancien, s'il renaissait parmi nous, ce serait cette distribution des citoyens en différentes classes qui n'ont rien de commun entre elles , et dont les mœurs, les principes et les préjugés sont opposés. Par cette politique, nous avons donné des bornes étroites au génie. Un grec ou un romain était un grand homme d'état, parce qu'il embrassait toutes les connaissances utiles à la république > et que ces connaissances se prêtent un secours mutuel. Nous ne devons produire que des hommes médiocres, parce que nous nous bornons à un seul objet. Qui n'étudie qu'une partie de l'état, ne la connaît qu'imparfaitement, parce qu'il ignore ses relations et ses rapports avec les autres parties.
Quoi qu'il en soit de nos talens, il résulte de notre arrangement que chaque citoyen, militaire, ecclésiastique , homme de loi , financier ou commerçant, s'habitue à ne considérer la société que par les intérêts particuliers de son ordre. Au lieu de lois générales et impartiales, chacun ne pense donc qu'à des lois particulières partiales. Tant qu'on n'embrasse point le corps entier de la république, on ne corrige un abus que pour en faire naître un autre. Après les plus grands changemens, la réforme n'est pas même commencée. Peut-être n'avons-nous plus les mêmes défauts; mais le nombre de nos vices n'est point diminué.
Je crains presque, Monseigneur, que vous ne désespériez du salut de l'Europe en connaissant ses mœurs. Des millions d'artisans sont occupés à irriter nos passions , et à nous rendre nécessaires des choses que nous serions trop heureux de ne pas connaître. Nos provinces sont inondées de superfluités du reste de l'univers. L'oisiveté, le goût des arts inutiles et le luxe, nous ont jetés dans nn engourdissement d'où il n'y a que l'amour des richesses qui puisse nous retirer. Si nous agissons , c'est pour être vils, bas rampans et mercenaires. Honneur, vice, vertu, courage, lâcheté, tout se vend à prix d'argent. Cet esprit qui anime les particuliers, conduit les gouvernemens qui regardent l'or comme le nerf de la guerre et de la paix. A quels législateurs sommes-nous donc livrés!
Dans quelque mépris cependant que soit tombée la vertu, j'aime à croire, pour l'honneur de l'humanité, que nous ne sommes point encore parvenus à étouffer entièrement dans nos cœurs les qualités sociales que la nature y a placées. Les hommes aiment le bien par un instinct naturel , et ils le feraient , si les lois qui invitent au mal, ne les avaient jetés dans l'ignorance la plus profonde de leurs devoirs. Il est encore des âmes pures et généreuses, n'en doutez pas, Monseigneur; elles feraient le bien si elles le connaissaient. Nous cherchons le bonheur, mais nous le cherchons à tâtons. La doctrine que j'ai soumise à vos yeux, devrait être triviale; mais les méchans ont condamné la vérité à se taire ; il leur est commode de se servir de notre ignorance pour nous tromper.
Que le droit naturel sans lequel il n'y a ni saine morale, ni vraie politique, ne soit pas ignoré; que les sociétés connaissent le bonheur auquel elles sont appelées par la nature ; que les principes fondementaux sur ces matières soient communs, et vous verrez prendre à l'Europe une face nouvelle. N'y a-t-il pas quelque apparence que des princes et des magistrats qui font le mal avec sécurité , en croyant faire le bien , changeraient de conduite, si la vérité parvenait à les éclairer? N'est-il pas vraisemblable que ceux qui ne travaillent qu'à satisfaire quelque passion déréglée, auraient quelque pudeur, et, en cherchant
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à déguiser leurs injustices , commenceraient à être moins médians? Des citoyens instruits sont moins lâches que des citoyens ignorans , et on les ménage parce qu'il faut les respecter. Dans les pays même les plus despotiques, où les sujets sont accablés par la crainte , l'opinion publique ne laisse pas de donner un frein aux passions. Il y a des caprices que le despote le plus absolu n'ose se permettre; et le grand -seigneur, dans la crainte d'exciter une sédition à Constantinople , daigne encore consulter et ne pas offenser les préjugés de ses sujets.
Pourquoi naîtrait-il aujourd'hui dans la pensée des grands et des magistrats d'une aristocratie , de diminuer leurs droits et de ne se regarder que comme les administrateurs de l'état , tandis qu'ils seront persuadés , de la meilleure foi du monde , que la société est faite pour eux , et qu'ils sont destinés à être heureux aux dépens de leurs sujets? Tant que le peuple confondra la liberté et la licence, la subordination et la servitude; tant qu'il ignorera sa dignité , pourquoi désirerait-il d'obéir à des lois impartiales? Vous le verriez toujours dans un excès, ou travailler lui-même à ruiner les fondemens de sa liberté par l'audace de ses entreprises et de ses emportemens, ou voler au-devant du joug, et croire qu'il est d'une i litre espèce que les grands. Pourquoi un prince qui ne connaît pas sa destination, au lieu de se
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soumettre au règles difficiles de la justice, ne tenterait-il pas de tout soumettre à sa . volonté ? Pourquoi ses courtisans cesseraient-ils de le tromper et d'abuser de ses passions pour régner à sa place, si ses sujets n'ont pas l'esprit de connaître et de désirer le bien; et qu'ils pensent au contraire qu'il leur importe qu'on les gouverne arbitrairement.
Je le répète encore, Monseigneur, que les différens ordres de la société soient instruits de leurs devoirs et de leurs droits , que les lumières se multiplient ; et la justice et la vérité s'approcheront peu à peu des assemblées du peuple, du sénat, des grands et du palais des princes, Dans les anciennes républiques de la Grèce , combien de fois le peuple ne parut-il pas aussi juste et aussi sage que l'Aréopage même? Parmi la noblesse, aujourd'hui la plus jalouse de ses prérogatives et de ses distinctions , et la moins occupée à les mériter, il se formera des Valérius Publicola, qui oseront avouer qu'ils ne sont qu'une partie de la société à laquelle ils sont d'autant plus redevables, qu'elle les honore davantage. Cette noblesse, si prompte à mépriser ses concitoyens , apprendra qu'elle sera plus grande et plus puissante, à mesure que le peuple, qui lui est inférieur, sera plus respecté. Il renaîtra des Théopompe. Ce roi de Sparte diminua lui-même son autorité, en étendant celle des éphores. J'af-
fermis ma fortune , disait-il à sa femme qui lui reprochait de se dégrader; tout pouvoir trop grand s'écroule sous son propre poids. Puisque je suis homme, ne dois-je pas me précautionner contre les faiblesses de l'humanité ? J'ennoblis ma dignité, en la soumettant aux règles de la justice. N'est-il pas plus beau de commander des hommes libres qui voleront avec confiance au-devant de moi, que des esclaves qui m'obéiront en tremblant? C'est par- là que je multiplierai les forces de Sparte, et que je ferai respecter son nom et le mien dans toute la Grèce et chez les Barbares.
Je vous prie de remarquer, Monseigneur, que les malaises que nous éprouvons dans la société sont autant d'avertissemens qui nous instruisent de nos fautes et nous invitent à les réparer. Nous voudrions nous corriger; mais notre ignorance perd tout, et nous n'avons qu'une inquiétude qui nous rend plus sensibles à nos maux. L'histoire est pleine des efforts que les peuples ont faits pour changer leur malheureuse situationmais ne sachant quelle route les conduirait à un bien dont ils n'avaient que des idées vagues et confuses , ils n'ont pu avoir ni fermeté , ni constance, ni patience dans leurs entreprises : leur sort reste le même, et on ne voit aucune révolulion. Combien de princes ont désiré sincèrement le bien de leurs sujets? Ils avaient les taleus ur-
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cessaires pour faire de grandes choses. Pourquoi leur règne a-t-il été perdu pour leurs états? C'est qu'ils n'étaient instruits ni de leurs devoirs, ni de la manière de les remplir.
En finissant ce chapitre, je vous rapporterai, Monseigneur, ce qui s'est passé en Russie sur la fin du dernier siècle; et cet exemple vous convaincra à la fois combien les lumières sont utiles r et l'ignorance pernicieuse.
Il n'y a que quatre-vingts ans que la Russie était encore plongée dans la plus profonde barbarie. La plupart des provinces de ce vaste empire étaient désertes, ou n'étaient habitées que par des hommes qui en méritaient à peine le nom. A la tête de la nation étaient deux hommes destinés à la rendre malheureuse. Un czar despote que ses stupides sujets regardaient comme une intelligence supérieure, et un patriarche qui parlait toujours au nom de Dieu et de saint- Nicolas, dont il n'avait que des idées grossières et superstitieuses, se faisaient également respecter. Courbés sous le joug de ces deux maîtres, le clergé et la noblesse exerçaient sur les serfs de leurs domaines , la tyrannie rigoureuse dont sont capables les esclaves avares et insolens qui s'aperçoivent qu'ils peuvent être méchans avec impunité. Sans mœurs, sans lois, sans industrie, sans désir même d'un meilleur sort, la crainte et l'ignorance engourdissaient tous les esprits. Les
Russes auraient à peine eu quelque sentiment de leur existence civile et politique, si une milice indocile et mal disciplinée n'eût causé de fréquentes révolutions, et placé subitement sur le trône des princes qui avaient des caprices, des passions et des vices différens.
Cependant la fortune destinait à régner sur ce peuple un prince d'une vaste conception, et dont la patience et la fermeté encore supérieures devaient vaincre tous les obstacles. Ce génie pouvait être étouffé, et vraisemblablement il l'aurait été par l'ignorance stupide et les plaisirs grossiers qui l'entouraient de toutes parts, sans le secours d'un genevois qui alla chercher fortune à Moscow, et que le hasard fit pénétrer auprès du jeune monarque,
Le Fort, c'est le nom de ce genevois, était homme d'esprit, mais plein de préjugés, et accoutumé à voir, avec une sorte d'admiration superstitieuse, la politique de l'Europe et ses établissemens. Trouvant dans Pierre Ier une curiosité qui décelait ses talens, il l'entretint des différens pays qu'il avait parcourus. Il lui peignit des campagnes cultivées où l'industrie et le travail font régner l'abondance; des villes embellies par les arts qui les illustrent et les enrichissent; un luxe commode et élégant qui annonce le goût recherché et délicat des sujets , la puissance du prince et les ressources de l'état. Il lui parle de
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la politique qui lie toutes les puissances de l'Europe par des négociations continuelles, qui remue toutes leurs passions, qui développe leurs talens, et qui, réparant la faiblesse des unes ou tempérant la force des autres , les tient toutes , malgré leur ambition, dans un équilibre qui fait leur sûreté. L'âme de Pierre se montre tout entière. Frappé des récits qu'il entend , et croyant connaître tout ce que la sagesse humaine peut produire de plus sublime, il brûle d'être compté au nombre des princes qui intriguent dans l'Europe, se flatte d'être bientôt assez adroit ou assez puissant pour les tromper ou les dominer, et s'enivre de la gloire dont il va se couvrir en nous imitant.
Le Fort détaille les avantage» du commerce qui apporte en Europe les voluptés et les richesses des trois autres parties du monde, et qui est, dans chaque état, la source de ces revenus publics, sans lesquels la politique ne ferait que des efforts impuissans. Le genevois triomphe en rapportant tout ce que l'Angleterre et la Hollande doivent de gloire et de réputation à l'industrie de leurs commerçans, et se garde bien de prévoir quel sera le sort d'une puissance établie sur le fondement fragile des richesses. Il apprend à Pierre que les mers qui séparent les différens pays, et que les Russes regardaient comme les barrières de leur empire , ne servent qu'à rapprocher les nations. Il lui dit qu'un peuple qui cultive la na-
vigation, et qui couvre la mer de ses vaisseaux, n'est plus renfermé dans les bornes étroites de ses domaines , que sa gloire s'étend dans tout l'univers, et qu'il rend tous les autres peuples tributaires de son industrie. S'il le veut, toutes les nations sont ses alliées; ils les châtie, si elles osent êtres ses ennemies, et en les bloquant dans leurs ports, les condamne à être prisonnières dans leurs terres. Le Fort ne manque pas de chatouiller la cupidité du jeune czar, en lui apprenant que les princes ne sont puissans qu'autant qu'ils sont riches. Il entre dans les détails des manœuvres subtiles et compliquées par lesquelles la plupart des états régissent leurs finances : il montre les avantages des banques qui multiplient les richesses, par la confiance que donne le crédit; mais il ne remarque pas qu'on est déjà bien loin de la fin qu'on se propose, quand un prince ne gouverne pas ses revenus par les moyens simples avec lesquels un père de famille administre les siens. Il ne voit pas que, puisque les richesses ne suffisent jamais, et qu'il faut y suppléer par des banques, il serait plus facile et plus sage à la politique, d'apprendre à s'en passer. Enfin Le Fort parle de la discipline militaire qui, en rendant les soldats dociles et affectionnés au gouvernement, les prépare à la victoire, et sert l'ambition du prince.
Les discours du genevois furent un liait de lu-
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mière pour Pierre ; il se sentit humilié de ne régner que sur un peuple abruti, qui pouvait être puissant, et qui n'était compté pour rien dans le monde. Sur-le-champ il forma le projet de faire des Russes , des hommes nouveaux , et ne fut luimême occupé qu'à s'intruire des moyens par lesquels il pourrait produire ce grand changement.
On ne vous a pas laissé ignorer , Monseigneur, l'histoire d'un prince de nos jours, qui a été le créateur de sa nation, qui a fait paraître, dans ses états étonnés , les sciences et les arts ; dont les vaisseaux ont couvert la Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne; qui s'est fait, des plus lâches des hommes, des armées capables de triompher de Charles XII; qui a formé des ministres et des négociateurs, et dont la politique était également crainte et respectée dans l'Europe et dans l'Asie. Rien ne pouvait modérer la passion qu'il avait de s'instruire. Un trait seul peint la grandeur et la force de son caractère, et on ne saurait le mettre trop souvent sous les yeux des princes, qui, naturellement portés à croupir dans le faste, la mollesse et l'oisiveté des plaisirs et de l'ennui, croient que la gloire s'acquiert aussi aisément que le prétendent leurs flatteurs. Pierre comprit que des relations ne lui suffisaient pas ; il voulut tout voir par lui-même; et pour se rendre digne du trône, il abdiqua en quelque
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sorte la royauté. Il va s'instruire dans les chantiers de Hollande, il y veut être charpentier pour apprendre la construction, comme il a voulu commencer par être matelot sur ses vaisseaux , et tambour dans ses troupes de terre, pour apprendre à devenir général. Partout il amasse des connaissances il voyage chez les nations les plus célèbres de l'Europe, l'Allemagne, l'Angleterre et la France. Partout il s'instruit des établissemens dont il pourra enrichir son pays. En ne voulant qu'imiter les autres princes, il corrige et perfectionne leurs institutions, il les surpasse tous, et leur offre un modèle qui ne peut être imité que par ceux qui auront l'âme aussi grande aussi forte que lui.
On est justement étonné en voyant tout ce que le czar a fait. Que d'obstacles n?a-t-il pas fallu vaincre ? Quelles vues étendues n'a-t-il pas fallu réunir? Cependant, quand la liussie prenait une forme nouvelle, sous ses mains créatrices, un second Le Fort n'aurait-il pas pu lui apprendre qu'il y a une politique supérieure à celle qui enfantait des prodiges à Pétersbourg; et qu'en faisant de grandes choses, il n'avait fait que des fautes ?
« Sire, aurait-il pu lui dire, vous avez acquis « une gloire immortelle : les hommes , témoins de « vos entreprises, ont de la peine à croire ce que « vous avez exécuté. Vous égalez ces enfans des « dieux, qui ont autrefois rassemblé les hommes
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« errans dans les forets, et bâti de cités. Vous ce ressemblez à ce Prométhée qui déroba le feu « du ciel pour animer une argile grossière. Vous « avez élevé un édifice immense; mais permettez- « moi de vous demander quels en sont les fonde- « mens? Peut-être les avez-vous négligés, pour « ne vous occuper que de la décoration exté- « rieure. Cette grandeur magique, qui est votre « ouvrage , disparaîtra peut-être avec vous. Peut- « être, sire, qu'en vous admirant, la postérité « vous reprochera de n'avoir pas affermi la force tune de votre empire; peut-être trouvera-t-elle, « dans les principes mêmes de votre administra- « tion, les causes de sa décadence et de sa ruine. « Peut-être avez-vous fait trop d'honneur à l'Eu- « rope, en la prenant pour votre modèle. Peutcc être que Le Fort, dupe d'une fausse sagesse, ce dont l'éclat l'a séduit, n'a parlé qu'à vos pasce sions. Il est doux de posséder de grandes ricc chesses, et de faire des conquêtes; mais par ce quel miracle l'avarice et l'ambition, qui ont ce perdu tant d'états, seraient- elles destinées à ce faire la prospérité de la Russie? Deux vices que ce vous lui avez donnés contribueront-ils à vous « faire la réputation d'un grand législateur? Peut- « être que cette politique que vous imitez, n'est ce qu'un délire aux yeux de la raison. Est-il sûr a que vous ayez commencé votre réforme par les ce points les plus nécessaires à réformer? Si vous
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« ne l'avez pas fait, les vices que vous laissez « subsister ne détruiront-ils pas vos établisse- « mens? Vous avez créé des matelots, des cons- « tructeurs , des soldats , des commerçans , des « artistes; mais si vous ne leur avez pas d'abord « appris à être citoyens , quel avantage durable « la Russie retirera-t-elle de vos travaux , de leurs « connaissances et de vos talens? Ce n'est point « par ses chantiers , ses canaux et ses digues , « que la Hollande est admirable, c'est par cet « esprit qui l'a formée, c'est par les lois qui ont « établi sa liberté. Ce n'est plus au monarque « despotique que je parle; c'est au grand homme « qui aime à connaître ses erreurs et la vérité.
« En vous ensevelissant dans un chantier, « pour y étudier la construction , vous avez offert « à l'Europe un spectacle prodigieux; mais on « n'attendait pas de vous les connaissances d'un « charpentier, on voulait un législateur. Ce n'é- « tait pas la coupe d'un vaisseau qu'il fallait con- « naître, mais les passions du cœur humain, « puisque vous deviez conduire et gouverner un « grand empire. Vous n'avez rien appris de véri- « tablement utile en Hollande , si vous n'y avez « pas démêlé les causes par lesquelles les Pro- « vinces-Unies se sont affaiblies, en faisant tous « leurs efforts pour se rendre plus recomman- « dables. L'Angleterre aurait pu vous instruin- « d'objets plus importans que les moyens doul
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« elle se sert pour étendre et Faire fleurir son « commerce. Peut-être auriez-vous remarqué que « les richesses, qui en sont le fruit, ébranlent déjà « sa constitution, et ruineront peut-être son « commerce et sa liberté. De quelle utilité cette « étude n'aurait-elle pas été pour un législateur ? « L'élégance, le goût, la facilité des mœurs que « vous avez voulu rencontrer en France , et que « vous auriez voulu pouvoir transporter en Rus- « sie , ce ne sont peut-être que des vices agréables , « et aussi opposés à la vraie politique, que les « vices grossiers et barbares que vous avez voulu « bannir de la Russie. Daignez y réfléchir : si le « bonheur n'est pas une chose frivole, croyez- « vous que les hommes soient destinés à le trou- « ver au milieu des frivolités?
« Vous avez eu l'art de vous faire des soldats « qui ont vaincu et dissipé vos ennemis à Pultava ; « j'admire les moyens par lesquels vous avez pré- « paré vos victoires, et surtout cette audace su « blime qui, au milieu des revers, vous a fait este pérer que vous pourriez vaincre. Vous n'avez « manqué à aucun des devoirs d'un grand capi- « taine ; mais, comme législateur qui doit travailler « pour l'avenir, quelles mesures avez-vous prises « pour que cette milice conserve le génie et la « discipline que vous lui avez donnés? Bientôt « aussi indocile et aussi insolente que ces Strélitz « que vous avez eu l'habileté de détruire, ne crai-
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« gnez-vous point qu'elle ne gouverne encore vos « successeurs, en les intimidant, et ne se joue de « leur trône ? Vos flottes vous rendent le maître « de la Baltique ; et dans Constantinople , le grand a seigneur est inquiet des forces que vous avez « sur la mer Noire : jouissez de votre ouvrage, « jouissez de votre gloire; je ne veux point, sire, « troubler votre satisfaction. Cependant, perce mettez-moi de vous demander ce que la Russie « peut gagner par cette ambition , qui effarouche « vos voisins , et qui vous rend déjà suspect à toute « l'Europe. Que vous servira d'avoir augmenté vos ce forces , si vous avez augmenté le nombre de vos ce ennemis? Pourquoi des conquêtes, tandis que ce vous avez des provinces désertes que vous pouce vez peupler? Que vous importe ce que font vos ce voisins, tandis que vous avez tant de choses à ce faire chez vous ? Je vois partout le capitaine et ce le conquérant qui veut inspirer de la terreur; « mais je voudrais voir le législateur profond qui te jette les fondemens d'un bonheur éternel, qui ee recherche des alliés par sa modération et la jusce tice de ses lois, et qui forme ses citoyens aux ce exercices de la guerre, après leur avoir appris ec qu'ils ont une patrie qifils doivent aimer et déce fendre au prix de tout leur sang.
ee Ne voyez-vous point, sire, avec quelque inec quiétude, que vous êtes trop nécessaire à votre ce empire, que vous en êtes l'Ame, et que la puis
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« sance de la Russie disparaîtra avec vous? Tout « est perdu, si vos sujets ont besoin d'avoir des « czars qui vous ressemblent : le législateur doit « établir de telle sorte le gouvernement, que l'état « puisse se passer d'hommes extraordinaires pour « le gouverner, et ne craigne ni la médiocrité, ni « même les vices de ses conducteurs. Vos ports « sont ouverts; déjà vous avez établi quelques « manufactures ; le commerce commence à fleurir; « votre trésor est riche, vos revenus sont aug- « mentes; mais s'il est vrai que le commerce ne <c donne qu'une prospérité fausse et passagère ; « s'il est vrai qu'il amène la pauvreté après les ri- « chesses , et que la pauvreté , qui paraît alors in- « tolérable, détruit nécessairement un état; s'il « était vrai que vos nouvelles richesses ne fussent v propres qu'à faire germer de nouveaux vices « dans la Russie ; si vos successeurs doivent abu- « ser de votre industrie pour se livrer au luxe et « au faste; si vous devez craindre également et « leur dissipation, et leur avarice; que de choses « il resterait à faire à votre politique ? Votre légiste lation est à peine ébauchée.
« Pardonnez, sire, ma hardiesse; je vous pro- « pose librement mes doutes, parce que vous êtes « trop grand pour vous en offenser. Avant que de « rendre la Russie guerrière , il fallait la rendre « heureuse. Il fallait étudier et connaître le « bonheur auquel la nature destine les hommes.
« Il fallait commencer par inspirer à vos sujets « l'amour des lois, de l'ordre et du bien public. « Qu'avez-vous fait pour diminuer cette terreur « accablante, qui accompagne votre pouvoir, et « qui ne peut faire que des mercenaires et des « esclaves? Vous avez toujours ordonné impé- « rieusement le bien et même des bagatelles; ja- « mais vous n'avez daigné y inviter avec adresse. « Je vois partout la vigilance, la fermeté, le cou- « rage, les talens de Pierre le Grand; mais je ne « vois point encore un bon gouvernement. Les « lois sont-elles assez sages pour que l'émulation « multiplie les talens et les vertus, et que le mé- « rite vienne naturellement occuper les places « les plus importantes ?
« Si l'Europe n'a que de faux principes de pote litique; si elle est trompée par son avarice et <c son ambition, je prévois que votre empire, « qui n'a pris que ses vices brillans , sera à peu « près tel que les autres états, dès que le mou- « vement que vous avez imprimé aux esprits sera « ralenti et suspendu. La plupart des nations de « l'Europe ont besoin d'une grande réforme, tout « le monde en convient , et cependant vous les « avez imitées. Les Russes croupissaient dans des « vices barbares , ils vont croupir dans des vices « polis, et n'en seront pas plus heureux. Je crains « que la Russie n'ait point encore d'autres lois < que les caprices et les passions de vos succès-
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« seurs. Quels instrumens pour faire le bien , « qu'un prince qui tremblera peut-être devant sa « garde , et des sujets qui n'oseront jamais être « citoyens ! Vous avez formé un sénat qui ne peut « avoir aucune autorité , et qui ne sera par con- « séquent d'aucun secours à vos successeurs.Vous « avez vu, en différens pays, des diètes ou des « assemblées nationales : au lieu d'en transporter « l'usage dans vos états, pour y jeter quelque se- « mence de liberté , d'élévation , de grandeur, de « bien public et d'amour de la patrie , vous vous « êtes contenté d'appeler des étrangers, qui ont « abandonné leur patrie pour s'attacher à vous; « c'est avec eux, et non pas avec vos sujets, que « vous avez fait de grandes choses. Espérez -vous « qu'avec ces étrangers vous ferez fleurir vos pro- « vinces? Vaine espérance! Ils ne donneront à « vos sujets aucune émulation , parce qu'ils leur « sont trop supérieurs ; en méritant des récom- « penses et des distinctions , ils se feront haïr, et « rendront le gouvernement odieux. Vous n'êtes « riche que des richesses étrangères, et vous au- « riez dû vous en faire qui yous appartinssent. « Qu'attendre d'ailleurs de ces hommes qui s'exi- « lent de leur patrie pour faire fortune ? Vous les « contenez par votre vigilance , votre discipline « et votre fermeté ; ce ne sont aujourd'hui que « des flatteurs et des mercenaires qui vous ser- « vent utilement ; mais sous des princes moins
« habiles et moins attentifs que vous, ce seront « des traîtres.
« Voulez-vous, sire, élever un monument éter- « nel à votre nom ? Que le bonheur et la gloire « des générations à venir vous appartiennent. « Donnez à votre nation l'empreinte de ce génie « noble et élevé qui vous dirige , et empêchez « que vos successeurs ne lui donnent leur carac- « tère. Pour réformer utilement la Russie, rendre « vos lois durables, et créer, en effet, un peuple « nouveau , commencez par réformer votre puisce sance. Si vous ne savez pas borner vos droits , « on vous soupçonnera d'avoir eu la faiblesse de « ne vous croire jamais assez puissant, et votre « timidité vous laissera confondu dans la foule ■ des princes. Le citoyen doit obéir au magistrat ; « mais le magistrat doit obéir aux lois. Voilà le « principe de tout gouvernement raisonnable, et « c'est suivant qu'on s'en rapproche ou qu'on « éloigne, qu'on est plus ou moins près de la « perfection. Dès que cette règle fondamentale « est violée, il ne subsiste plus d'ordre dans la « société ; dès qu'à la place des lois les hommes « commandent, il n'y a plus, dans une nation,' « que des oppresseurs et des opprimés. Que les « empereurs de Russie laissent aux lois l'autorité « qu'ils affectent ; qu'ils se mettent dans l'heu- « reuse nécessité d'y obéir, qu'ils respectent as- « sez leur nation pour ne pas oser paraître vi-
« cieux, et sur-le-champ vos esclaves, devenus « citoyens , acquerront, sans efforts , les talens et « les vertus propres à faire fleurir votre empire.» Les changemens prodigieux que Pierre Ier a fait dans son pays, les obstacles qu'il a vaincus , tout permet de conjecturer ce qu'il aurait pu faire , s'il eût formé sa politique sur de meilleurs modèles que ceux que lui présenta Le Fort. C'est son ignorance des principes sur lesquels la société doit établir son bonheur, qui a égaré son génie. Quelle leçon pour vous , Monseigneur ! et qu'elle doit vous inviter puissamment à vous instruire de vos devoirs , et de la manière dont vous devez les remplir. Pour fruit de tant de peines, de tant de travaux , de tant de réformes , les Russes sont parvenus à prendre quelques-uns de nos vices. Leur gouvernement qui a conservé les siens, les fait retomber dans leur ancienne barbarie ; ils seront encore malheureux , et ne peuvent espérer quelque prospérité passagère qu'autant qu'un heureux hasard placera quelques talens sur le trône.