‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 18 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que les sociétés sont plus ou moins capables d'une réforme. Par quels moyens ont doit y arriver.

L'histoire vous a fait connaître, Monseigneur, par une longue suite de faits ou d'expérience en quoi consiste le bonheur des états ; mais ce n'est point là le seul avantage que vous en retirerez. Elle vous apprendra encore par quels moyens et avec quel art on peut établir les bons principes chez un peuple qui les a toujours ignorés ou qui les a abandonnés. Vous verrez que tous les temps et toutes les circonstances ne sont pas propres à une réforme. Il y a dans la politique, comme dans la médecine, des remèdes préparatoires qui , par leur nature , ne sont pas destinés à guérir, mais qui préparent seulement le bon effet de ceux qu'on emploiera ensuite, et qui attaqueront le siège du mal. Au lieu de contraindre, le législateur éclairé se contente quelquefois d'inviter et de solliciter. Dans la crainte de révolter imprudemment les mœurs et les opinions publiques, souvent il ne prend poini le chemin le plus court pour arriver au bien qu'il se propose. Tantôt il donne de la confiance et.de l'audace, tantôt il inspire de la crainte ; il ne cherche qu'à faire aimer

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les lois qu'il veut publier, et sait que si elles sont haïes, elles seront bientôt méprisées.

L'histoire vous offrira, Monseigneur, l'exemple de plusieurs grands hommes; elle vous fera même connaître des coutumes et des usages qui n'ont s point été établis par des lois , et qui ne sont que l'ouvrage du hasard, des événemens et des circonstances. Ce que la fortune a fait , pourquoi la politique ne pourrait - elle pas le faire ? En étudiant ces révolutions , pourquoi les réformateurs d'un état , en se ménageant les mêmes événemens, ne pourraient-ils pas avoir le même succès ?

Tant qu'une nation conserve un gouvernement libre, c'est-à-dire n'obéit qu'aux lois qu'elle se fait elle-même, il est très-aisé, s'il lui reste des mœurs , de corriger une législation qui n'aura pas été établie sur des principes assez sages , et de lier toutes les parties de la république par une harmonie et des rapports qui en rendront l'administration plus salutaire. Des citoyens qui ne vendent pas leur suffrage , et qui regardent leur liberté comme leur plus grand bien, ne demandent qu'à être éclairés; montrez- leur le chemin de la vérité, ils y entreront sans répugnance. C'est ainsi que dans les beaux temps de la Grèce vous avez vu plusieurs républiques s'abandonner avec joie aux conseils d'un magistrat. Les intérêts particuliers étaient sacrifiés aux intérêts publics, et l'avantage qu'une partie des citoyens retirait

de quelques abus, n'était point une raison pour les conserver.

Si les désordres n'ont point d'autre origine que cette espèce de lassitude et de paresse à laquelle les hommes ne sont que trop sujets , qui affaiblit quelquefois les lois et relâche les ressorts du gouvernement , un rien suffit souvent pour y remédier. Cherchez à faire naître de l'émulation entre les citoyens pour retirer leur âme de sa léthargie. Il n'est que trop ordinaire que tout le mal ne tienne qu'à la négligence avec laquelle les magistrats se seraient acquittés de leurs fonctions; rendez donc leurs devoirs plus faciles , afin qu'ils n'aient aucune raison de les négliger. Les consuls romains servirent plus utilement la république , après que les censeurs et les préteurs les eurent délivrés d'une partie du fardeau dont ils étaient chargés. Quelquefois il sera utile de créer une magistrature nouvelle; quelquefois il suffira d'avertir les anciennes que les lois languissent, et que l'état est menacé d'un danger.

Mais quand le gouvernement tombera en décadence, parce que les mœurs se seront corrompues; quand de nouvelles passions ne peuvent plus souffrir les anciennes lois; quand la république est infectée par l'avarice, la prodigalité et le luxe; quand les esprits sont occupes à la recherche des voluptés; quand l'argent est plus précieux que la vertu et la liberté, tout.

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réforme, Monseigneur, est impraticable. Il faudrait commencer par réformer les mœurs; et il est impossible que quelques honnêtes gens luttent avec succès contre les préjugés et les passions agréables qui régnent impérieusement sur la multitude. Ferez-vous des lois? Les magistrats corrompus en éluderont eux-mêmes la force. Caton aura beau crier : o temps, ô mœurs! il fatiguera par ses conseils qu'on ne veut pas écouter. Peut-être se moquera-t-on de la bonne foi avec laquelle il espérera le bien; il est sûr du moins qu'il n'aura jamais assez de crédit pour persuader à ses concitoyens de faire un effort sur eux-mêmes , et de remonter au point dont ils sont déchus.

Cette république énervée, qui n'a plus la force de résister à ses vices et de se rapprocher des lois de la nature, deviendra la proie d'un ennemi étranger, ou verra naître un tyran dans son sein. Je ne sais si, dans pareilles circonstances, unLycurgue même pourrait conjurer contre les vices de ses concitoyens, leur faire une sainte violence, et les rendre justes et heureux malgréeux ; je craindrais qu'il n'éprouvât le sort d'Agis. Les désordres d'un peuple excitent ordinairement l'ambition de ses voisins ; on le méprise , on lui fait des insultes, on lui déclare enfin la guerre , parce qu'on espère de le vaincre ou de l'asservir. Si, par hasard, les étrangers l'épar-

gnent, il succombera sous un ennemi domestique. Les succès des intrigans , pour obtenir des magistratures dont ils ne veulent pas remplir les fonctions, formeront bientôt des ambitieux qui aspireront ouvertement à la puissance souveraine. On n'a pas encore un tyran, et cependant la tyrannie est déjà établie. Fatigué du mouvement, de l'agitation, des peines et de l'inquiétude qui accompagnent une liberté expirante, on désire le repos ; et , pour se délivrer des caprices et des violences d'une oligarchie agitée et tumultueuse, on se donnera un maître.

Quand le gouvernement n'est dérangé que par des cabales, des factions et des partis jaloux de dominer, et qui ne peuvent convenir entre eux du partage de l'autorité, la république est en danger; mais elle ne court cependant pas à une perte inévitable. Remarquez, Monseigneur, que l'ambition est une passion moins dangereuse que l'avarice. Celle-ci est toujours basse, elle^ avilit l'âme, elle n'est susceptible d'aucun conseil généreux; l'autre peut s'associer avec quelques vertus, telles que l'amour de la gloire , le désintéressement et l'amour de la patrie : aussi les querelles excitées par l'avarice ont-elles toujours perdu les états; et les ambitieux, au contraire, se sont quelquefois réconciliés. On a vu même quelquefois que quand ces deux passions unies ont excité des troubles, l'une est venue au secours de

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l'autre. Les Athéniens vous en offrent un exemple mémorable. Si on n'avait demandé qu'un nouveau partage des terres et l'abolition des dettes, la république aurait été perdue. Heureusement les citoyens de la côte, de la plaine et de la montagne furent divisés sur l'autorité. L'avarice aurait porté aux dernières violences les riches , les pauvres , les créanciers et les débiteurs; l'ambition plus conciliante offrit de prendre Solon pour arbitre.

Pour faire une réforme utile dans un pareil état, gardez- vous d'employer la ruse et l'adresse; vous ne calmeriez les esprits que pour un instant ; après avoir été la dupe d'un mensonge , on refuserait de se fier à la vérité , et le mal deviendrait incurable. Gardez- vous de vouloir amener les citoyens au but que vous vous proposez, en flattant , comme Solon , leur avarice et leur ambition ; vous seriez obligé de leur donner des espérances : si ces espérances ne sont pas vaines, vous ne faites que donner plus d'énergie à deux passions qui ont fait tout le mal , et que vous voulez réprimer. Si ces espérances sont fausses , le calme sera court, les passions sont impatientes et clairvoyantes; elles se vengeront en causant de plus grands désordres.

C'est moins le sentiment de la liberté que l'amour des lois qu'il faut rendre vif. Dans un état divisé par des partis, et où l'on cherche à s'éloigner des règles de l'égalité, les âmes ne manquent pas.

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de force, ce sont les esprits qui manquent (le lumière; éclairez-les donc, et que par toutes vos lois le citoyen soit porté à préférer le bien public à ses avantages particuliers. Si vous favorisez les hommes déjà les plus puissans et les plus riches, ils en abuseront pour être plus audacieux et plus entreprenans. Rendez le corps de la république plus puissant, afin que les particuliers soient plus faibles. Multipliez les magistrats , partagez leurs fonctions, afin que, dépendant les uns des autres, ils s'imposent et se contiennent mutuellement. Confier , dans ces circonstances, une autorité plus considérable à un magistrat unique, pour le mettre en état de rétablir l'ordre, c'est l'exposer à une tentation dangereuse ; il profiterait peut-être des divisions pour asservir la république ; peut-être se persuaderait-il qu'il importe à ses concitoyens qu'il se rende leur maître.

Je dois encore vous faire observer, Monseigneur, que les états libres sont plus ou moins capables de prévenir leur décadence , ou de se réformer après être déchus , suivant qu'ils occupent un territoire plus ou moins étendu, et que leurs affaires sont dans une situation plus ou moins florissante. Quand tous lescitoyenssont renfermés dans les murs dune même ville, et ne composent, pour ainsi dire , qu'une même famille, qui ne voit pas que les lois , les moeurs et les coutumes doivent se conserver plus religieusement que dans une

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grande province qui ne formerait qu'une république? Ici, la vigilance des magistrats est souvent trompée ; là , des citoyens qui se connaissent tous , sont , les uns pour les autres, des magistrats infatigables. Parla même raison que l'ordre se conserve aisément dans une petite république, il est facile de l'y rétablir quand la corruption s'y est introduite. Il suffit à Lycurgue de trouver trente bons citoyens pour faire une révolution. Si Sparte eût régné sur tout le Péloponèse , qu'aurait-il pu entreprendre en faveur de sa patrie? Quand elle se serait soumise à ses lois, les autres villes auraient-elles eu la même complaisance? Il aurait donc fallu former des conjurations dans chaque ville, les faire toutes éclater dans le même instant : entreprise difficile et que mille accidens imprévus pouvaient déranger.

Je le dirai en passant, Monseigneur, c'est un grand mal pour les hommes que de grands états. Quoi qu'en pensent les ambitieux , les sociétés ne peuvent s'étendre au delà de certaines bornes sans s'affaiblir. Je ne vous dirai point que la nature a placé des rivières et des montagnes pour servir de barrières entre les états ; elles nous a avertis bien plus clairement de ses intentions en nous créant avec tant de faiblesse. Faits pour ne voir que ce qui se passe autour de nous , n'est-il pas ridicule que nous voulions gouverner de grandes provinces ?

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Mais je rentre dans mon sujet, Monseigneur, et je vous prie de remarquer que l'histoire ne vous a peut-être pas offert l'exemple d'un peuple qui ait songé, dans la prospérité, à se corriger de ses vices. Vous verrez , au contraire, partout, que cette prospérité affaiblit, altère et corrompt les principes du gouvernement. Le bonheur nous inspire de la confiance, et c'est dans le bonheur cependant que nous devrions nous défier davantage de nous. Le moment où l'on est le plus heureux, n'est pas un moment favorable au législateur, à moins qu'il ne porte quelque loi qui favorise les opinions du public. C'eût été un prodige, si les efforts que fit Caton pour défendre la loi Oppia avaient réussi, pendant que les Romains, vainqueurs de tous leurs ennemis et chargés de leurs dépouilles , recueillaient le prix de leurs victoires. Pouvaient-ils prévoir les inconvéniens du luxe dont ils ne sentaient encore que les douceurs ? Pouvaient-ils soupçonner que leur prospérité allait les perdre ? Cet effort de raison est au-dessus de nos forces; que le législateur ne l'exige donc pas. C'est quand on éprouve ou qu'on craint quelque malheur que les esprits seront plus dociles à sa voix. Voilà le moment favorable pour pour faire une réforme- avantageuse; si vous le laissez échapper, les citoyens se familiariseront peut-être avec leurs vices, peut-être parviendront-ils à les aimei

Si les peuples libres se corrigent si difficilement, s'il est si rare qu'ils perfectionnent leurs lois, et semblent prendre un nouveau caractère ; l'histoire des monarchies, Monseigneur, quand elles ne sont pas encore dégénérées en ce despotisme extrême qui étouffe tout sentiment de vertu, de patrie et de bien public, fournit, au contraire, plusieurs exemples de ces heureuses révolutions. Les sujets ayant encore quelque chaleur dans l'âme , sont cependant acoutumés à recevoir les impressions que leur donne leur maître. Un prince - qui sait profiter de ces avantages , se crée, quand il veut, une nation nouvelle. Le peuple sort de son assoupissement; il quitte ses vices, et, sans qu'il s'en aperçoive, prend de nouvelles mœurs et la vertu qu'on veut lui donner. Vous êtes trop instruit pour douter de cette vérité, et vous avez vu cent fois, dans le cours de vos études, que des nations peu considérées ont fait encore de grandes choses sous la conduite d'un prince qui avait eu l'art de ranimer le germe des vertus et des talens que ses prédécesseurs avaient étouffé. Vous citerai-je les Perses conduits par Cyrus, et les Macédoniens sous les règnes de Philippe et d'Alexandre. Sans remonter si haut, sans sortir de l'histoire moderne de l'Europe, je pourrais vous parler de quelques princes qui ont été en effet les bienfaiteurs de leur nation, si vous ne les connaissez pas tous.

Mais, Monseigneur, permettez-moi devons demander si, après le despotisme le plus long et le plus accablant, il ne serait pas encore possible de faire des hommes de ces esclaves qui paraissent abrutis. On me dira que Marc-Aurèle, le plus sage et le plus juste des princes, ne put rendre aucune élévation aux Romains ; il ne se regarda pas comme le maître, mais comme l'administrateur de l'empire; il dit que tout et lui-même appartenaient à l'état; en remettant l'épée au préfet du prétoire, il lui ordonna de s'en servir pour le punir, s'il était injuste; il était l'ami et le frère de tous les hommes. Tant de vertus cependant n'excitèrent qu'une admiration froide et stérile à des sénateurs accoutumés à ne s'assembler dans le sénat qu'en tremblant. Aucun sentiment d'honneur, ni de liberté ne se réveilla dans l'âme des Romains. J'en conviens, et toutefois je serais porté à croire que Marc-Aurèle aurait pu faire ce qu'il n'a pas fait.

Ce prince qui pensait que la vertu est la récompense de la vertu, et l'aimait pour elle-même, crut que des âmes avilies étaient capables du même sentiment, et il se trompa. Pour rendre les Romains dignes d'aimer de bonnes lois et de recevoir un sage gouvernement, il aurait fallu les secouer avec force, et frapper leur imagination; à des passions lâches et timides qui dégradent , il aurait fallu substituer des passions fortes et vi-

goureuses; pour arriver au but il aurait fallu en effet se proposer d'aller au delà. Les Romains n'étaient pas capables d'admirer Marc-Aurèle; ils jouirent de sa sagesse avec inquiétude et une sorte de terreur ; je crois voir des matelots à peine échappés au naufrage, qui goûtent un moment de repos en voyant se former une nouvelle tempête. En effet, pourquoi les Romains auraient-ils repris quelques sentimens de liberté et d'élévation, tandis qu'aucun nouvel établissement, aucun nouvel ordre, dans l'administration de la chose publique, ne pouvait leur donner de la confiance? Que leur aurait servi de se réveiller au spectacle des vertus du prince, puisqu'ils continuaient à ne voir aucune sûreté dans le gouvernement, et que le successeur de Marc-Aurèle pouvait être encore un monstre et un tyran ? Il ne s'agissait pas de vouloir rendre au sénat, aux grands et au peuple quelque dignité. Par un trop long usage des injures et des violences , ils étaient trop accoutumés à leur anéantissement pour penser qu'ils en pussent sortir. Si on voulait donner un nouvel esprit national aux Romains, il ne fallait laisser subsister aucun des anciens établissemens. Pourquoi auriez-vous de la peine à croire, Monseigneur, que Marc-Aurèle eût réussi à faire revivre quelques sentimens de liberté et d'élévation, s'il eût eu recours à ces lois, à ces assemblées nationales, et à ces coutumes par lesquelles quelques modernes

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ont élevé des barrières contre le despotisme, et dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans la seconde partie de cet ouvrage ? C'est en s'emparant de toute l'autorité que ses prédécesseurs avaient anéanti les Romains; et c'est en la recouvrant que la nation aurait repris une nouvelle vie.

11 le faut avouer à notre honte ; il est des qualités plus propres que la vertu même de Marc- Aurèle à remuer, échauffer et subjuguer les esprits ; et ce sont ces qualités brillantes des héros qui, jointes à des talens éminens pour la guerre, portent jusque dans les âmes les plus languissantes, une sorte d'orgueil, de confiance et d'activité qui les prépare à faire de grandes choses. Trajan, qui avait rétabli la gloire du nom romain chez les étrangers, et reculé les frontières de l'empire par des victoires signalées, aurait, selon les apparences , exécuté plus facilement que Marc-Aurèle, le projet de rendre à Home ses anciennes vertus. Rien n'était impossible à Alexandre, et il aurait pu donner aux Perses mêmes le goût de la liberté, s'il eût été capable d'en concevoir lé dessein. On peut reprocher au czar Pierre Ier de n'avoir pas profité des ses succès et de ses victoires pour établir un nouveau gouvernement dans son pays. C'est pour ne l'avoir pas du moins tenté, qu'il sera confondu avec les princes qui ont eu un règne glorieux; mais il ne sera jamais placé au rang dç9 législateurs et des bienfaiteurs de leur nation.

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L'Europe voit aujourd'hui un prince qui possède assez de ces qualités brillantes, pour faire deux ou trois hommes illustres. Supérieur dans toutes les parties de l'administration politique, plus habile à manier ses intérêts dans ses négociations, plus grand encore à la tête des armées; ses disgrâces mêmes n'ont servi qu'à faire connaître les ressources de son génie. Sa gloire et sa réputation lui ont acquis un tel empire sur ses sujets, qu'il peut les faire penser comme il voudra, et la paix lui laisse le loisir d'affermir, sur une base solide, la grandeur de sa couronne et de sa nation. Mais cette grandeur ne disparaîtrat-elle pas avec lui, s'il veut quelle n'ait d'autre appui que les talens de ses successeurs? Après avoir étonné son siècle , que tarde-t-il à préparer le bonheur de la postérité ?

Par quelle fatalité faut-il, Monseigneur, que ces qualités héroïques qu'on trouve dans tant de princes, n'aient presque jamais été utiles aux états qu'elles ont illustrés? Ces hommes qu'on appelle des héros ne paraissent occupés que d'eux-mêmes ; puisqu'ils ont oublié nos intérêts, nous devrions au moins nous en venger , en ne les louant pas. On dirait qu'inspirés par cette politique odieuse que Tacite reproche à Auguste, ils prévoient avec plaisir la décadence de leur état après leur mort, et croient que leur gloire sera plus grande, si leur successeur est incapable

de soutenir leur ouvrage; ils aspirent à se faire un grand nom. Les aveugles! que ne songentils donc à se faire aimer de la postérité? que ne travaillent-ils pour elle? Elle sera reconnaissante, si les bienfaits s'étendent jusqu'à elle. Pendant six cents ans, il n'y eut point de Spartiate qui ne crût devoir son bonheur à Lycurgue, et qui ne le regardât comme le plus grand et le plus sage des hommes. Qu'à l'exemple de ce législateur, un prince capable de guider et d'entraîner ses sujets après lui forme le projet d'en faire des citoyens, qu'il fasse des lois sages , qu'il en affermisse l'empire, en établissant un gouvernement conforme aux règles et aux principes de la nation, et je vous réponds que toute la gloire que ses successeurs et ses sujets acquerront lui appartiendra.

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