SECONDE VERITE
QUE LA JUSTICE OU L INJUSTICE DES LOIS EST LA> PREMIERE CAUSE DE TOUS LES BIENS ET DE TOUS LES MAUX DE LA SOCIETE.
Tous les peuples ont eu des lois; mais peu d'entre eux ont été heureux. Quelle en est la cause ? C'est que les législateurs paraissent avoir presque toujours ignoré que l'objet de la société est d'unir les familles par un intérêt commun; afin qu'au lieu de se nuire , elles se prêtent des secours mutuels dans Jeurs besoins journaliers , et joignent leurs forces pour repousser , de concert , un ennemi étranger qui voudrait les troubler. Si telle est, comme on n'en peut douter, la fin de la société, j'en conclus, Monseigneur, que les lois doivent être justes; car leur injustice, loin de prévenir les injures, et les torts que les citoyens pourraient se faire, ne servirait, au contraire, qu'à les autoriser. Les hommes, ou oppresseurs , ou opprimés en vertu des lois , se trouveraient encore exposés dans la société aux mêmes inconvéniens qu'ils éprouvaient dans l'état de nature. Ils se haïraient, ils se défieraient les uns des
autres ; ils ne seraient occupés qu'à se tromper et à se venger, et leurs divisions domestiques priveraient la république des forces qui sont le fruit de l'union.
A quel signe certain jugera-t-on de la justice des lois ? A leur impartialité. Je vais , Monseigneur, vous dire des vérités un peu dures pour l'oreille d'un prince : mais vous êtes sans doute préparé à les entendre; et, si vous voulez ne pas oublier que vous n'êtes qu'un homme , il est nécessaire que vous ne les ignoriez pas.
Puisque la nature n'a mis aucune différence entre ses enfans ; puisqu'elle me donne , à moi comme à vous, le même droit à ses faveurs; puisque nous avons tous la même raison, les mêmes sens , les mêmes organes ; puisqu'elle n'a point créé des maîtres, n'es sujets, des esclaves, des princes, des nobles, des roturiers, des riches, des pauvres; comment les lois politiques, qui ne doivent être que le développement des lois naturelles, pourraient-elles établir sans danger une différence choquante et cruelle entre les hommes ? Pourquoi la loi qui doit satisfaire la raison pour produire le bien, la révolterait -elle sans produire le mal ? Toute législation est partiale , et par conséquent injuste, qui sacrifie une partie des citoyens à l'autre. Elle n'établira qu'un faux ordre, un faux bien, une fausse paix : car dè'quel œil des hommes, dont on blesse les intérêts, ne doi-
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vent -ils pas regarder ceux qui ne sont heureux qu'à leurs dépens? N'ayant et ne pouvant point avoir de patrie, ne forment-ils pas une troupe d'ennemis , ou du moins d'étrangers dans le sein de l'état? Les esclaves des anciens devaient haïr leurs maîtres; aussi se soulevèrent -ils souvent. Parmi nous autres modernes, ne serait -il pas insensé de s'attendre à trouver des citoyens dans ces hommes à qui leur extrême pauvreté et les mépris des riches et des grands défendent d'être libres, et presque d'être hommes?
L'impartialité des lois consiste principalement en deux choses : à établir l'égalité dans la fortune et dans la dignité des citoyens. Je ne vous invite point ici , Monseigneur, à imaginer une république à laquelle vous ne donniez que des lois impartiales. Sans doute, vous en verriez résulter le plus grand bonheur. A mesure que vos lois établiraient une plus grande égalité, elles deviendraient plus chères à chaque citoyen. Elles seraient plus propres à tempérer les passions, à prêter des forces à la raison , et par conséquent à prévenir toute injustice. Comment l'avarice, l'ambition, la volupté, la paresse, l'oisiveté, l'envie, la haine , la jalousie, seules causes des malheurs et de la ruine des états, agiteraient-elles des hommes égaux en fortune et en dignité, et à qui les lois ne laisseraient pas même l'espérance de rompre l'égalité ? Où les fortunes sont égales, l'amour des