I)K D'HISTOIRE
richesses est inconnu; et où l'amour des richesses est inconnu, la tempérance et l'amour de la gloire et de la patrie doivent être des vertus communes. Où la dignité et l'honneur de l'humanité sont également respectés dans tous les hommes, il doit régner un certain goût de justice , d'honneur et d'élévation, qui entretient la paix sans engourdir l'âme des citoyens. L'émulation y développera toutes les vertus, et l'amour du bien public ne permettra jamais aux talens d'être cachés ou de devenir dangereux. S'il s'élève des maladies dans l'état , elles ne seront que passagères : il sera aisé aux magistrats d'y appliquer un remède ; ou plutôt la force seule de sa constitution y rétablira l'ordre.
Voilà , Monseigneur , les biens que vous verriez naître en foule dans votre république. Mais, sans entreprendre ce travail, je vous prie seulement de vous rappeler ce que vous avez déjà lu dans l'histoire , et , en continuant de l'étudier , d'examiner avec soin si les peuples dont les constitutions ont été les plus impartiales, n'ont pas été les plus forts, les plus florissans et les plus heureux.
Ce qu'on vous a dit de la république de Sparte doit vous donner de grandes lumières sur cette question. Aucun autre état n'a jamais eu des lois plus conformes a Tordre de la nature ou de l Virilité; aussi voyez-vous qu'aucun autre état o'a jamais conservé si longtemps ni si religieusement
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sa constitution. Si les Spartiates ont quelquefois été troublés par les alarmes que leur donnèrent les Ilotes, s'ils ont enfin perdu leurs institutions et leur bonheur, il me semble que vous ne devez en accuser que ce reste d'anciens préjugés dont la sagesse de Lycurgue n'avait pu débarrasser ses concitoyens. Violant, à l'égard des Ilotes, les règles de l'humanité qu'ils respectaient entre eux , ils se virent forcés de craindre des hommes qui devaient les haïr ; et leur joug devint de jour en jour plus pesant. L'immense intervalle qu'il y avait entre le maître et l'esclave, préparait l'esprit des Spartiates à admettre un jour des distinctions choquantes entre les citoyens mêmes, Qu'il a été malheureux pour -Lacédémone , que Lycurgue ait été contraint de violer la loi de l'égalité, en laissant à deux branches de la famille d'Hercule le droit de posséder héréditairement la première magistrature! Pouvait-on voir sans surprise que»le mérite qui faisait les sénateurs et les éphores. ne fît pas les rois, qui leur étaient supérieurs? La surprise devait conduire au murmure, le murmure à la plainte, et la plainte à une révolution. Remarquez, je vous prie, Monseigneur, que Lysandre n'aurait pas été un ennemi de sa patrie, s'il eût pu aspirer légitimement au trône, qui était le partage d'une autre famille. Pour occuper une place où ses talens l'appelaient , mais dont une loi partiale lui fermait l'entrée, son ambition n'eut
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d'autre ressource que de renverser le gouvernement et les lois. Il remplit la république de ses intrigues ; il y introduisit des richesses , avec lesquelles l'état ne pouvait subsister ; et bientôt Lacédémone, peuplée de citoyens mécontens de leur sort, et qui ne craignaient ni la servitude ni la tyrannie , commença à éprouver les malheurs qui annonçaient sa ruine.
Vous connaissez, Monseigneur, la situation des Romains sous leurs rois. Vous savez que les familles étaient distinguées en patriciennes et en plébéiennes, et qu'aucune loi n'avait mis des bornes à l'avarice ni à l'étendue des héritages. Les âmes étant par conséquent ouvertes à la vanité et à l'intérêt, il n'est point surprenant que le bien public fût négligé, et que les Romains n'eussent rien qui les distinguât avantageusement de leurs voisins. En effet leur nom serait demeuré inconnu comme celui de mille autres peuples, si la révolution des Tarquins, en leur donnant l'espérance de l'égalité, n'eût donné à chaque citoyen les sentimens d'un héros. Si cette élévation d'âme semble disparaître dans la république naissante, s'il éclate de nouveaux désordres, si le peuple abandonne sa patrie et se retire sur le mont Sacré, n'en accusez que la noblesse, dont l'orgueil ne peut souffrir l'égalité. Si elle avait réussi dans ses projets, Rome infailliblement peuplée de citoyens enorgueillis par leur grandeur.
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ou avilis par leur bassesse, aurait été condamnée à languir dans l'esclavage et l'obscurité. C'est la noblesse qui était l'ennemi de la république, et non pas le peuple. C'est en ramenant les lois à l'égalité prescrite par la nature , c'est en défendant avec constance la dignité des plébéiens, que les tribuns préparèrent et consommèrent la fortune de l'état.
Les querelles de la place publique deviennent moins vives, l'ordre s'établit, les talens se multiplient , les mœurs s'épurent , toutes les vertus et les lois prennent une nouvelle force. Remarquez, Monseigneur , que cet heureux changement est l'ouvrage de cet esprit d'égalité qui dicte déjà aux Romains des lois moins partiales. Pourquoi s'éleva-1- il enfin chez eux de nouvelles dissensions aussi funestes que les premières avaient été avantageuses? C'est que celles-ci avaient établi l'égalité, et que les autres la ruinèrent. La république , malheureusement emportée par son ambition et ses conquêtes, n'avait pas aperçu qu'elle travaillait à sa perte. Elle ne sentit point que les lois agraires et somptuaires, si favorables à l'égalité des fortunes , ne pourraient se maintenir au milieu des richesses qui fondirent à Rome , quand elle eut porté ses armes victorieuses en Afrique et en Asie. Plus on s'enrichit, plus on sentit le besoin de s'enrichir encore davantage. La république avait pillé les vaincus : les citoyens pillèrent
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la république. Tandis que les uns étaient riches comme des rois, les autres demandaient du pain et des spectacles. Plus les fortunes sont disproportionnées, plus les vices se multiplient. C'est de cette inégalité monstrueuse que découlèrent, comme de leur source , l'oubli ou plutôt le mépris des anciennes lois, les mœurs les plus infâmes, la perte de la liberté , les guerres civiles, les proscriptions publiées contre les hommes qui osaient avoir quelque mérite, et cette tyrannie stupide et sanguinaire des empereurs , qui ouvrit les provinces de l'empire à quelques hordes de barbares. Parcourez toutes les histoires , et tous les faits vous prouveront que l'impartialité ou la partialité des lois a été la racine heureuse ou malheureuse de tous les biens ou de tous les maux. Vous ne trouverez point de nation qui ait vu s'élever impunément au milieu d'elle des familles privilégiées par leurs droits ou par leurs richesses. Partout où l'égalité n'est pas respectée, la justice aura deux poids et deux mesures. Partout il se formera de ces patriciens orgueilleux qui trouvaient étrange que la nature eût daigné accorder à des plébéiens des poumons pour respirer, une bouche pour parler et des yeux pour voir.
Dès que vous en serez averti, Monseigneur, vous remarquerez sans peine que la politique ne se repaît que d'espérances chimériques, tant qu'elle se flatte de produire le bien sans établir
des lois impartiales. Peut-être suspendra -t -elle pour quelques momens l'activité de l'avarice et de l'ambition; peut-être les forcera-t-elle à n'oser se montrer avec leur hardiesse ordinaire; mais alors même ces passions agiront en secret. Toujours infatigables, toujours inépuisables en ressources, elles lasseront la constance de la politique , et profiteront de ses distractions pour se rendre plus impérieuses que jamais. Quel peuple s'est corrigé de ses vices, si une heureuse révolution n'a commencé par lui donner le goût de l'égalité, et par abroger les lois injustes et partiales auxquelles il obéissait ?
Je n'abandonnerai pas aisément cette matière, Monseigneur : elle est trop importante; et, pour que l'étude de l'histoire vous soit plus utile, je dois vous avertir que les historiens n'indiquent ordinairement que les causes prochaines de la prospérité ou de l'adversité des états. Par exemple, on vous dira que la discipline et le courage des Romains , leur patience , leur justice envers les étrangers, leur magnanimité, leur amour de la patrie , leur désintéressement ont été les causes de leur élévation. Si vous vous en tenez là, vous ne connaîtrez , si je puis parler ainsi , que les instrumens qui ont servi à faire la fortune de la république romaine. Pour acquérir une connaissance vraiment digne d'un prince qui doit être un jour le législateur de ses sujets, vous devez re-
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monter jusqu'à la cause qui a elle-même produit le courage, l'amour de la patrie et les autres vertus des Romains. Vous la trouverez cette cause primitive dans la justice et l'impartialité de leurs lois; et si vous ne la regardez pas un jour comme le principe fondamental de votre politique, tous vos soins seront inutiles pour donner des vertus à vos sujets. Ces plantes cultivées dans un terrain qui ne leur est pas favorable, auront de la peine à prendre racine, et se flétriront en naissant.
On s'en prend à Sylla, à Marius, à César, à Pompée, à Octave et à Antoine, si la république romaine a été détruite. On a tort. Ces hommes auraient servi utilement leur patrie, qu'ils ont déchirée, si l'on avait encore eu les lois et les mœurs qui firent des Camille et des Régulus.
En lisant dans l'histoire que les Grecs ont vaincu les Perses, parce qu'ils étaient aussi sages, aussi courageux, aussi habiles à la guerre que les autres étaient imprudens , lâches et peu disciplinés , recherchez les causes de cette différence, et vous apprendrez par quel art on peut faire encore de grands hommes. Les Grecs aimaient leur patrie, parce qu'ils y étaient libres, et que la qualité d'aucun citoyen n'y était avilie. Ils avaient toutes les vertus et tous les talens qui leur étaient nécessaires , parce que des lois impartiales, en n'admettant des préférences que pour
les vertus et les talens, les exaltaient tous, si je puis parler ainsi, et n'en perdaient aucun. Dans la Perse, au contraire, la naissance plaçait au hasard sur le trône un homme à peine capable de remplir un emploi obscur. Cet homme ordinaire n'avait, pour instrumens de ses desseins, que des courtisans , à qui leurs intrigues et leurs flatteries tenaient lieu de talens , et une populace accoutumée au mépris et aux injures, et persuadée que le mérite, toujours inutile, nuit quelquefois à la fortune.
Pour vous convaincre de plus en plus, Monseigneur, d'une vérité qui est si importante pour vous, je vous en prie, quand vous trouverez dans le cours de vos lectures le règne d'un prince illustre par la félicité de sa nation ou par l'importance de ses entreprises, je vous prie d'examiner avec soin si ce prince n'a pas constamment fait tous ses efforts pour se rapprocher dans son administration des principes de la justice et de l'impartialité. N'a-t-il pas commencé par se regarder plutôt comme l'agent que comme le maître de sa nation? Pour élever l'âme de ses sujets, n'a-t-il pas travaillé à leur donner de la dignité? N'a- 1- il pas cherché à leur persuader que le mérite seul mettait de la différence entre eux? Il aura jugé que ces lois barbares qui avilissent l'humanité, avilissaient et affaiblissaient son royaume. Il aura encouragé les vertus et les talens par les
mêmes moyens qui font le bonheur des républiques bien gouvernées.
Je vous prie encore, Monseigneur, de jeter les yeux sur l'Europe, et vous verrez par vousmême que chaque état est plus ou moins heureux» à mesure que les lois se rapprochent plus ou moins de l'impartialité de la nature. Le paysan suédois est citoyen; il partage avec les autres ordres de la république la qualité de législateur. La Suède est-elle donc exposée aux mêmes injustices , aux mêmes vexations , à la même tyrannie que la Pologne , où tout ce qui n'est pas noble est barbarement sacrifié à la noblesse ? L'Anglais , soumis à des lois qui respectent les droits de l'humanité dans le dernier des hommes, porte-t-il l'âme abjecte et abrutie de ce Turc, qui, ne sachant jamais quel sera le caprice du sultan et de son vizir, ignore s'il est destiné à faire un bâcha ou un palefrenier ? Il doit y avoir autant de zèle en Angleterre pour le bien public, et par conséquent de talens , qu'il y a de découragement et d'ineptie dans les états du grand-seigneur. La Hollande, cultivée par des citoyens , et gouvernée par des lois encore plus impartiales , nourrit un peuple nombreux, et donne des bornes à la mer suspendue sur ses côtes. Dans les provinces d'un despote, ne cherchez qui; des friches, et des hommes couverts de haillons, qui abandonne-
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raient leurs déserts s'ils savaient qu'il y a des terres qui ne dévorent pas leurs habitans.
Il y a certainement un plus grand nombre d'hommes heureux dans la Suisse , que dans tout le reste de l'Europe. Pourquoi ? Parce que les lois, plus impartiales que partout ailleurs , y rapprochent davantage les hommes de l'égalité naturelle. Un citoyen n'est point là plus qu'un autre citoyen. On n'y craint que les lois , et on les aime, parce qu'on en est protégé. Est-on puissant , c'est parce qu'on est magistrat, et la puissance du magistrat a ses bornes. Des fortunes ni trop grandes ni trop petites n'inspirent ni l'esprit de tyrannie ni l'esprit de servitude. De sages lois somptuaires, en rendant inutiles de grandes richesses, empêchent de les désirer , et tempèrent toutes les passions. C'est cette sage économie qui entretient l'union et la paix entre des cantons inégaux en force, et qui ont des gouvernemens différens. Ils sont voisins, et cependant ils sont sans jalousie, sans rivalité et sans haine. L'aristocratie même de quelques cantons n'a pas les vices naturels à ce gouvernement. Les sujets obéissent sans chagrin et sans humiliation à des souverains , qui , se contentant d'être des bourgeois simples , peu riches et économes comme eux , cachent qu'ils forment un ordre privilégié.
Puisqu'on ne peut attendre un avantage solide,
réel et durable que des lois qui sont conformes aux règles de la nature, puisque tout gouvernement qui les offense détruit l'ordre social, et y substitue le trouble et la division des citoyens; faut-il, Monseigneur, vous dépouiller de votre qualité de prince? faut -il anéantir les prérogatives de la noblesse , et rendre au peuple les droits imprescriptibles que la nature lui a donnés ? fautil détruire les grandes fortunes , et par un nouveau partage des terres donner un patrimoine aux pauvres? Non. Mais modérez votre impatience, et contentez-vous de connaître actuellement les lois que la politique n'a pu violer impunément. Nous rechercherons dans la suite de cet ouvrage les moyens par lesquels elle peut réparer ses injustices, et, malgré la corruption générale, se rapprocher du bonheur.