QUATRIÈME VÉRITÉ
QU'IL FAUT SE PEÉCaUTIONJVER CONTRE LES PASSIONS DES ÉTRANGERS.
Si chaque nation, séparée de toutes les autres, ne devait être occupée que d'elle-même ; si des mers impraticables ou de vastes déserts coupaient toute communication entre elles , la politique presque tout entière se bornerait à ce que je viens de dire de l'impartialité des lois et de l'autorité des magistrats. Mais il n'en a pas été ordonné ainsi. Monseigneur; et sans parler de l'art des navigateurs qui semble , au contraire , avoir rapproché tous les peuples pour multiplier, mêler, confondre et embrouiller leurs intérêts et leurs affaires; les continens des deux mondes sont trop vastes pour ne renfermer qu'une seule société. Des peuples libres , indépendans et liés entre eux par les seuls devoirs de l'humanité et les droits des nations , sont voisins , se touchent , et semblent se confondre sur leurs frontières. Yous devez conclure delà qu'il ne suffit pas à un état de se précautionner contre ses propres passions : il ne doit pas moins se défier de celles des étrangers.
Les nations, dit Cicéron, devraient ne se regarder que comme les différens quartiers d'une même cité. La nature a établi une société générale entre tous les hommes ; les états se doivent les mêmes devoirs que les familles réunies sous un même gouvernement. Notre raison nous tient ce langage , mais nos passions en tiennent un tout différent; et il n'est que trop vrai que tous les peuples tendent à se corrompre et à se ruiner mutuellement. Le commerce, qui les unit, ne sert qu'à rendre plus facile la communication de leurs vices; une rivalité odieuse les divise, et souvent ils se déchirent par des guerres cruelles. Tel est le tableau que présente l'histoire; et il n'aura rien d'étonnant pour vous, Monseigneur, si vous ne perdez pas de vue cet empire absolu avec lequel les passions gouvernent les hommes.
Il est évident que l'avarice, l'ambition et la haine ont allumé toutes les guerres qui ont déjà fait périr tant de peuples, et qui changeront encore mille fojs la face du monde. C'est donc contre ces passions que la politique doit se prémunir; et l'histoire lui en apprendra les moyens les plus sûrs.
Voulez-vous ne pas craindre l'avarice des étrangers, commencez vous-même par ne pas croire que vous ne serez heureux qu'autant que vous serez riche. Suivez le conseil que Lveurgue donnait aux Spartiates, et que Platon a répète dans
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ses écrits : que vos richesses ne soient pas capables de tenter la cupidité de vos voisins. On craindra toujours d'offenser un peuple pauvre et qui est content de sa pauvreté. Je vous supplie , Monseigneur, de suspendre un moment votre lecture, et de rechercher par quelles causes les nations riches ont toujours été vaincues et subjuguées par les nations pauvres. Les cantons Suisses sont beaucoup moins riches que les Provinces-Unies, et voilà pourquoi ils ont beaucoup moins d'envieux , de rivaux et d'ennemis. Les bourgeois de Berne ont-ils bien songé à ce qu'ils faisaient , s'il est vrai qu'ils amassent un trésor dans leur ville? c'est la boîte de Pandore apportée parmi eux. Il n'est pas question d'examiner ici les ravages que , cet or accumulé produirait chez eux , si des mains infidèles le pillaient : que ces richesses, si elles existent , soient toujours enfouies ; mais il peut arriver une circonstance où l'espérance de les piller exaltera assez les passions pour déranger l'heureuse harmonie qui règne entre les familles souveraines et les familles sujettes. Ce trésor, en excitant l'envie et l'avarice , peut exposer les Bernois à devenir la proie d'un ravisseur étranger, ou du moins à soutenir une guerre dangereuse.
Qu'un état se garde d'acheter la paix, comme ont fait les empereurs romains et tant d'autres princes aussi lâches qu'eux. Donner de l'or à ses
ennemis pour les éloigner de ses frontières , c'est les appeler dans le cœur de ses provinces. Je ne vois pas que les peuples qui ont médité et exécuté de grandes choses, aient payé, à prix d'argent, les services de leurs alliés. Ce commerce, commun aujourd'hui en Europe, est une preuve de faiblesse, d'avarice et de mauvais gouvernement. Pourquoi ne faire qu'un vil trafic de l'amitié, qui ne doit pas être entre les états moins sacrée ni moins fondée sur l'estime qu'entre les particuliers ? Qui sait se faire respecter par sa fidélité, sa justice, sa prudence et son courage, n'aura jamais besoin d'acheter des amis. L'état qui manque de ces qualités, n'y suppléera point par sa libéralité. En achetant des alliés, il leur apprendra à mettre leurs services à l'enchère. Ils le rançonneront, ils le serviront mal, ils le trahiront même, si quelque puissance les paie pour être des traîtres. Les Romains n'ont eu notre politique que quand leur décadence annonçait leur ruine.
Pour imposer à l'ambition, il faut l'intimider. Doit-on donc affecter de l'orgueil, vouloir dominer chez ses voisins, prendre des airs insolenset menaçans de hauteur , se faire un point d'honneur de ne point reculer quand on a tort, et se targuer de ses forces? Non. L'expérience de tous les siècles vous apprend que par cette conduite on révolte plus qu'on n'intimide , et que pour contenir l'ambition on allumerait la haine, passion, par. sa na-
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ture, plus inconsidérée, plus aveugle, plus hardie et plus entreprenante que l'autre. Il faut avoir des forces : mais pour les rendre plus considérables , il ne faut offenser ni menacer personne ; il faut montrer qu'on peut attaquer , mais se tenir sur la défensive. C'est par cette conduite savante et modérée que la politique évite la haine des étrangers , et s'en fait respecter en contenant leur ambition. Si vous voulez conserver la paix, soyez toujours prêt à faire la guerre avec avantage; maxime usée dans les livres , et inconnue dans la pratique.
Que la paix ne vous plaise pas parce qu'elle est compagne de la mollesse, des plaisirs et de l'oisiveté, car vos citoyens ne seraient que des lâches, mais parce qu'elle est l'état naturel de l'homme et le seul conforme à la justice et à la nature d'un être raisonnable, et vous aurez l'âme élevée. Si un peuple s'accoutume à juger des forces par le nombre de ses bras et de ses forteresses, c'est une preuve qu'il néglige la discipline, qu'il n'en connaît pas le prix , et qu'il a peu de vertus militaires. Pour suppléer à ce qu'il lui manque , il assemblera bientôt des armées innombrables; mais ce seront les armées de Xerxès et de Darius, destinées à être battues par des poignées de Grecs ou de Macédoniens disciplinés.
Il faut qu'on ne puisse attaquer un état, sans craindre de s'exposer au ressentiment de ses alliés ;
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il doit donc leur être sincèrement et fidèlement attaché. Si vous voulez que vos alliances soient solides, commencez par penser que les intérêts de vos alliés sont les vôtres, et n'en attendez jamais que ce que vous devez en attendre. Etudiez le caractère, le génie, les mœurs, les vertus, les vices, les forces, la faiblesse des peuples qui peuvent vous servir, ou que vous devez craindre. Connaissez la nature, les caprices et les erreurs des passions humaines, pour vous mettre en état de les ménager ou de vous en servir. Ne confondez jamais vos alliés et vos ennemis naturels: ne craignez jamais de trop bien servir les premiers, et ménagez les seconds; mais sans bassesse et sans cesser de vous en défier. Dans toute l'Europe, les traités ne sont, depuis long-temps, qu'un jeu : on dirait que les peuples ne se rapprochent que pour se tendre des pièges ; et il est rare que des alliés ne se reprochent pas des négligences et même des perfidies. Pourquoi? C'est que l'on contracte presque toujours sans savoir précisément ce qu'on veut ; c'est qu'une ambition puérile , des espérances frivoles ou une haine aveugle dressent souvent les articles des alliances; c'est qu'on ne veut que sortir d'un mauvais pas , et qu'au lieu de porter sa vue dans l'avenir et d'être occupé de ses intérêts généraux, qui ne changent jamais, on ne songe qu'au moment présent. Que le principe et la lin de tonte alliance soit donc la seule conservation
des alliés. Je ne m'arrête pas , Monseigneur , sur ces objets importans; je les ai traités ailleurs, et je vous prie de me permettre de vous renvoyer aux Entretiens de Phoclon et aux Principes des négociations.
La haine n'est qu'une passion destructive des états, quand, étant convertie en habitude par une longue suite d'injures faites ou reçues, deux nations se sont fait un principe de se regarder comme ennemies. Alors la politique ne juge plus de ses intérêts que par ses préjugés ; et elle fait la double faute de se livrer à ses passions et de s'exposer à celles des étrangers. Il est aisé, à la naissance des premiers différens, de prévenir la haine. Pourquoi ne pas consulter alors la justice? J'aurai tort, si l'on peut me citer un peuple qui se soit mal trouvé d'avoir été juste. Quand la haine est une fois formée, pourquoi la nourrir, au lieu de l'éteindre? est-il si doux de faire du mal à ses ennemis, qu'il doive paraître avantageux d'ébranler sa constitution et de s'exposer à périr , en les rendant plus entreprenans , plus audacieux et plus implacables? Cessez de haïr par un effort de politique, et vous parviendrez enfin à vous faire aimer.
L'histoire prouve par mille exemples, qu'un peuple ne mérite point la haine d'un autre peuple, sans se rendre suspect à tous ses voisins; et bientôt il excitera une indignation générale. Par combien
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d'actes de justice, de modération et de générosité les Spartiates ne furent-ils pas obligés de faire oublier la cruauté avec laquelle ils traitèrent les Messéniens? La haine envenimée qu'ils montrèrent contre Athènes, à la fin de la guerre du Péloponèse, ne souleva-t-elle pas toute la Grèce contre eux ; et cette haine ne ruina-t-elle pas leur république? L'histoire de la grandeur et de la décadence des Romains met encore cette vérité dans un plus grand jour. Tant que ce peuple, attaché aux règles de la justice, fit la guerre avec générosité et la paix sans abuser de ses avantages, une foule d'alliés s'empressa de contribuer à ses succès. Ses ennemis réduits à leurs seules forces, n'avaient point cette confiance, cet acharnement ou ce désespoir que la haine inspire , et qui étaient nécessaires pour suspendre et arrêter la fortune des Romains. A peine la république, corrompue par une trop grande prospérité, commence-t-elle à se rendre suspecte, qu'elle paraît moins puissante , quoiqu'elle ait entre les mains toutes les forces de l'univers. Son avarice et sa cruauté la rendent odieuse , et son empire est ébranlé. Les nations consternées et à moitié assujetties trouvent des ressources dans leur haine , et parviennent à ruiner leurs vainqueurs.
Ce n'est pas contre ces trois passions seulement que la politique doit se précautionner. Ce ne sont pas toujours dés ennemis armés qu'un
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état doit ie plus redouter ; c'est souvent ses propres amis qu'il est plus sage de craindre. Lycurgue ne l'ignorait pas : aussi sa loi , appelée la Xènèlasie, ne permettait-elle aux Lacédémoniens de sortir de chez eux que pour exécuter quelque commission de la république. Quand ils étaient obligés de recevoir quelque étranger, cette loi ordonnait de lui donner un proxène , sorte d'inspecteur, qui éclairait sa conduite, et l'obligeait à cacher ses vices.
Des voisins qui, par leur commerce, nous communiquent leur oisiveté, leur mollesse , leur faste, leur luxe et leur avarice , sont plus redoutables que des armées qui ravagent nos campagnes. Des soldats qui nous pillent, donnent de l'indignation, et l'indignation tend les ressorts de notre âme; mais des amis qui nous corrompent, nous anéantissent en effet. Une armée étrangère dans le cœur de la Suisse lui ferait-elle plus de mal que les mœurs de leurs voisins ? Cynéas , avec la doctrine empoisonnée d'Epicure, était plus dangereux pour les Romains que Pyrrhus.
Quoique j'aie déjà pris la liberté de vous conseiller, Monseigneur, la lecture des Entretiens de Phocion, et qu'ainsi je puisse me dispenser de faire voir ici par quels liens étroits la morale et la politique sont unies, je ne puis m'empêcher de remettre encore sous vos yeux quelques vérités qu'on ne peut trop répéter aux princes, et que
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la politique moderne s'obstine à regarder comme des erreurs.
Les anciens pensaient que la morale est la base de la politique; que sans les mœurs, c'est-à-dire sans le mépris des richesses, la tempérance, l'amour du travail et de la médiocrité, les lois s'écroulent et le bonheur fuit loin des républiques. Cette doctrine est consignée dans tous leurs écrits. Que disent au contraire les institutions de la plupart des peuples de l'Europe? Lisez, si vous le pouvez, ces ouvrages sans nombre que l'ignorance et l'avarice nous ont dictés sur le commerce et les finances ; vous y trouverez partout des principes opposés à ceux des anciens. Qui se trompe d'eux ou de nous? Il est du moins évident que les philosophes anciens voulaient faire d'honnêtes gens , et que les nôtres, qui ne paraissent que des facteurs, des banquiers et des agioteurs, ne veulent, parleurs éloges du luxe et leurs calculs sur l'intérêt , faire que des hommes efféminés et des mercenaires.
Je ne cherche point, Monseigneur, à vous faire un sermon ; mon intention n'est que de vous dire la vérité, delà manière la plus simple. Je voudrais de tout mon cœur que la politique moderne piAit s'accorder avec les principes de la nature. Lycurgue , dont je ne fais que vous répéter le langage et les leçons, n'était pas un cénobite misanthrope qui prît plaisir à tourmenter les hommes; il a élevé des autels au rire et à la gaieté.
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L'avarice rend malheureux l'homme qu'elle possède; par quel prodige, disaient les politiques anciens , rendrait-elle donc heureux un état assez peu éclairé pour chercher sa prospérité dans des richesses accumulées? L'amour de l'argent abaisse et dégrade mon âme : s'il est sordide, il me prépare à être injuste, lâche, rampant et impitoyable ; s'il est joint à la prodigalité , tous les vices me gouverneront avec d'autant plus d'empire, que languissant dans la mollesse, le luxe et le faste, je serai poursuivi par des besoins toujours renaissans et toujours insatiables. Pourquoi, concluaient les anciens, cette passion ne causeraitelle pas les mêmes ravages dans un état ?
Parcourez l'histoire , et tâchez de découvrir une société qui, en s'enrichissant comme Carthage, ait acquis, comme Sparte et Rome dans la pauvreté, les vertus et les talens qui font la sûreté et la force d'une république. Nommez-moi un seul état, un seul royaume où les richesses n'aient pas fait germer l'esprit de tyrannie et l'esprit de servitude. Où n'ont-elles pas soufflé la division, l'injustice, le brigandage et le mépris des lois naturelles et politiques? Dans quel pays n'ont-elles pas appelé un ravisseur étranger? Je ne me lasse point de le demander : pourquoi Lacédémone , enrichie par les conseils de Lysander, ne put-elle conserver l'empire qu'elle avait acquis dans la pauvreté ? Pourquoi la république romaine
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tombe-t-elle en décadence, dès qu'elle est enrichie des dépouilles des vaincus?
Notre politique financière sera bonne, Monseigneur, quand elle nous aura appris en quels lieux on achète au poids de l'or le désintéressement qui est le premier lien des citoyens, la tempérance qui les dispose à remplir leurs devoirs, le courage et la prudence qui leur sont nécessaires pour défendre la patrie, les talens, en un mot , et surtout la justice qui doit être l'âme de toutes leurs pensées et la fin de toutes leurs entreprises. Si la société achète aujourd'hui à prix modique les actions qui sont nécessaires , demain elle ne remuera les âmes qu'en donnant de plus grandes récompenses; et bientôt, au milieu de toutes les richesses de l'univers, elle sera trop pauvre pour contenter une avidité à laquelle on aura appris à ne mettre aucune borne. Les richesses ne sont qu'un ressort qui s'use en peu de temps. Les rois de Perse et les empereurs romains étaient riches; à quoi leur ont servi leurs richesses? Je suis long, Monseigneur : mais j'écris dans un siècle où toutes les âmes sont vénales; je combats des préjugés qu'il est presque impossible de détruire; et les écrivains qui louent l'argent, le luxe et nos passions, sont bien plus Longs que moi. Je ne dis plus qu'un mot. Si la Perse a dû être subjuguée par les Macédoniens; si Garthage a dû être vaincue par les Romains; la Providence n'a
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donc pas voulu que les richesses fussent un moyen dans les mains de la politique , pour faire fleurir ^îne société.