‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 7 sur 52 · CINQUIÈME VÉRITÉ · texte numérisé non relu

CINQUIÈME VÉRITÉ

QUE LES ÉTATS NE DOIVENT PAS SE PROPOSER UN AUTRE BONHEUR QUE CELUI AUQUEL ILS SOKT APPELES PAR LA NATURE.

Un ancien a cru que les états, sujets aux mêmes vicissitudes que l'homme , ont leur enfance, leur jeunesse, leur virilité, et que la vieillesse enfin leur annonce la mort. Cette idée peu approfondie a été adoptée comme une vérité. On est assez généralement persuadé que le corps de la société est soumis, ainsi que les citoyens qui le composent , aux lois inévitables de la mort ; l'écrivain le plus éloquent de nos jours a soutenu ce paradoxe. Si Sparte et Rome , dit-il dans son Contrat Social, ont péri, quel état peut espérer de durer toujours ? Si nous voulons former un établissement durable, ne songeons point à le rendre éternel. Pour réussir, il ne faut pas tenter V impossible, ni se flatter de donner à V ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas.

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Je dois mourir , parce que le temps seul flétrit , use et détruit en moi tous les organes et les ressorts de la vie, et que je ne puis m'en créer de nouveaux. Il n'en est pas de même du corps de la société , dont toutes les parties se renouvellent incessamment par de nouvelles générations. Elle a toujours des vieillards pour délibérer, et de jeunes hommes pour exécuter. Je sais que nous naissons tous avec des passions qui nous inclinent vers le vice, et que par conséquent tout état a une tendance à la corruption et à sa fin. Je sais qu'aucun peuple jusqu'à présent n'a pu y résister ; mais est-il permis d'en conclure qu'aucun peuple ne pourra faire ce qu'aucun peuple n'a encore fait ? Ce n'est point la faute de la nature si nous détournons nos passions de l'usage et de la fin pour lesquels elles nous ont été données. Retenues dans de certaines bornes, elles donnent de l'activité à la vertu , et nous conduiront au bonheur. Au lieu de les retenir, pourquoi les irritons-nous? Au lieu de les diriger, pourquoi leur permettonsnous de nous conduire? c'est la faute du législateur, si les lois nous égarent; e'est sa faute, si son gouvernement ne conserve pas toujours sa première force et sa première intégrité.

Sparte, en sortant des mains de Lycurgue , était faite pour vivre éternellement. Pourquoi, après six siècles de prospérité, se relâche-t-elle

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de l'attention qu'elle devait avoir sur elle-même ? Pourquoi n'épie-t-elle pas continuellement les ruses et les artifices des passions , pour les prévenir? Quand elles ont fait une plaie légère aux mœurs et aux lois, pourquoi les Spartiates la négligent-ils? pourquoi la déchirent-ils? pourquoi la laissent-ils s'envenimer? S'il ne tenait qu'à eux d'y appliquer un remède efficace; s'il était aisé d'étouffer le germe d'avarice que leur donnèrent les dépouilles de Mardonius; s'ils pouvaient, sans peine , reprendre leur première vertu ; pourquoi dira-t-on que le terme fatal pour Lacédémone était arrivé , et que rien ne pouvait le retarder ? Après la guerre du Péloponèse même, temps où les Spartiates commençaient à avoir tous les vices des autres Grecs, était-il impossible que ce peuple s'aperçût qu'il renonçait aux institutions de son législateur , et qu'il sacrifiât à sa sûreté sa vengeance, son avarice et son ambition? Pourquoi ne pouvait-il pas avoir un second Lycurgue qui l'arrachât une seconde fois à ses vices ? Il est certain que, loin d'affaiblir les lois, le temps au contraire les rend plus précieuses et plus respectables aux citoyens. Sparte a péri ; non pas parce qu'il est de l'essence de tout état de mourir , mais parce que de mauvais magistrats et de mauvais politiques l'ont immolée à leur avarice et à leur ambition, quand ils pouvaient la sauver.

C'est l'impartialité de la législation ; c'est l'o-

de l'histoire. 6g

béissance des magistrats aux lois , et des citoyens aux magistrats; c'est la conduite prudente et courageuse d'un peuple à l'égard des étrangers, qui le rendent heureux et florissant ; mais c'est la manière dont il use de ces instrumens du bonheur , qui décide de la durée plus ou moins longue de son existence. Cet état heureux , pour subsister éternellement, n'a qu'à ne pas abuser de la sagesse de ses lois, c'est-à-dire qu'il ne doit rechercher que la prospérité à laquelle la nature lui permet , ou plutôt lui ordonne d'aspirer. C'est là ce qui consolide de jour en jour son gouvernement. S'il viole l'ordre prescrit par la nature, s'il s'égare, s'il fait un mauvais emploi de ses forces, de sa sagesse et de son bonheur, ses lois s'affaibliront, ses mœurs se dégraderont, et, au milieu de sa prospérité même, on découvrira la cause de sa ruine.

Quel est donc ce bonheur que la politique doit se proposer? C'est, Monseigneur, la médiocrité. Pour s'en convaincre , il suffirait peut-être de faire quelques réflexions sur notre faiblesse , et de voir qu'une trop grande prospérité est un fardeau que nous ne pouvons supporter. Qu'une république, gouvernée par les principes que j'ai établis, aspire à ce qu'on appelle communènu n une grande fortune; il n'est pas douteux qu'elle n'y parvienne. Elle trouvera en elle-même les forces et les ressources dont elle aura besoin;

elle prendra naturellement les moyens les plus propres pour réussir; elle aura sans effort la fermeté, le courage et la patience nécessaires pour vaincre les plus grands obstacles. Mais quel est le terme où ces malheureux avantages la conduiront? Ouvrez l'histoire, Monseigneur, elle vous en instruira.

Le gouvernement de Carthage, dit Aristote, fut établi à peu près sur les mêmes principes que celui de Lacédémone : le partage de la puissance publique était tel qu'on ne devait craindre ni la tyrannie ni l'anarchie. Les citoyens étaient unis , et leur union les faisait respecter ; le travail de leurs mains et la récolte de leurs champs suffisaient à leurs besoins; que faut-il davantage aux hommes? Malheureusement cette république, qui n'était pas entièrement dégagée des préjugés et des passions de Tyr, se dégoûta du bonheur solide, mais peu brillant dont elle jouissait. Elle ne put résister à l'attrait d'une grande fortune que lui offrait sa situation; elle ouvrit son port au commerce, acquit des richesses qui lui donnèrent de l'orgueil ; et se sentant une sorte de supériorité sur ses voisins, elle en abusa, elle fit des conquêtes. Dès ce moment, Garthage, déchirée par tous les vices qui marchent à la suite de l'avarice et de l'ambition , vit anéantir l'autorité des lois. Les cabales, les factions, les partis y décidèrent de tout, et ne pouvant plus se corriger.

«lie trouva sa ruine au milieu de ses richesses et de ses triomphes.

N'est-ce pas l'ambition de Sésostris qui a perdu l'Egypte, si heureuse et si florissante tant qu'elle s'est sagement tenue dans ses limites? Cyrus a été le Sésostris des Perses. Il a conquis de vastes provinces ; mais dès que ce peuple a été le maître de l'Asie , n'a-t-il pas été accablé sous le poids de sa fortune? n'est-il pas devenu aussi esclave et aussi lâche qu'il avait été libre et courageux ? Mettez-vous , Monseigneur , à la place de Cyrus ; examinez sa situation après ses conquêtes, et imaginez par quels moyens vous auriez pu empêcher que vos lois , votre gouvernement , vos successeurs et vos sujets ne se corrompissent. Faites, je vous prie , ce travail : vous ne trouverez pas ce que vous chercherez ; mais vous vous convaincrez parfaitement de la vérité de mes réflexions. En lisant l'histoire de la république romaine , on voit avec douleur qu'elle ne se sert de la sagesse de ses lois et de ses institutions que pour se détruire. On voit avec chagrin que chacun de ses triomphes est un pas qu'elle fait vers sa décadence : on est irrité qu'elle ne se serve de ses vertus que pour acquérir des vices.

J'ai tort, Monseigneur, si Carthage, l'Egypte, la Perse et Rome pouvaient former de grands empires, subjuguer leurs voisins, avoir de grandes richesses, et conserver les mœurs, les lois et le

gouvernement qui les avaient rendues capables de faire des choses si difficiles. J'ai tort si ces puissances avaient quelque moyen de ne pas se laisser enivrer par le poison de leur prospérité ; s'il leur était possible de vaincre des peuples riches, sans s'enrichir de leurs dépouilles; et d'acquérir des richesses , sans préférer l'argent, le luxe et la mollesse à la pauvreté, à la simplicité et à la tempérance.

Après ce que j'ai déjà dit sur la corruption qui accompagne les richesses, il est inutile de m'étendre davantage sur cette matière. D'ailleurs vous avez, Monseigneur, l'âme trop élevée et trop noble, et vous êtes encore trop jeune pour que l'amour de l'argent soit un motif capable de vous remuer. Il suffit de vous avertir, et je l'ai déjà fait bien des fois, que notre politique moderne est dans l'erreur la plus dangereuse, quand elle regarde l'argent comme le nerf de la guerre et de la paix, et le principe du bonheur.

Mais ce n'est jamais trop tôt qu'on peut prémunir un prince contre l'ambition : tout ce qui vous entoure n'est malheureusement que trop propre à vous faire regarder cette passion comme la vertu des grandes âmes. Mille bouches s'ouvrent continuellement pour louer les conquérans ; on vous crie que de grandes provinces , des millions de sujets et des revenus immenses font un grand prince. Xerxès et Claude, élevés

sur les deux troues les plus puissaus qu'il y ait eu dans le monde , n'étaient-ils pas les derniers des hommes? Plus l'empire est grand, plus le prince paraît petit et incapable de gouverner.

Ayez toujours présent à l'esprit, Monseigneur, que sans la justice il n'est ni véritable gloire , ni grandeur solide , ni bonheur durable , et que les hommes ne sont pas grands par leurs passions, mais par leur raison. Les particuliers sont obligés de se lier entre eux par les conventions de la société et d'y obéir pour être heureux ; soyez convaincu que les sociétés, sous peine d'être malheureuses , doivent de même observer entre elles les lois de bienveillance qui unissent les citoyens. Il leur est ordonné de s'aider et de se secourir : le droit des gens est un droit sacré ; c'est la nature qui nous l'a donné , et nous sommes punis pour y avoir substitué les maximes barbares que nos passions nous ont dictées. C'est une proposition plus absurde encore qu'impie, que la Providence ait condamné les hommes à déchirer et tourmenter leurs pareils pour se rendre heureux. Si une nation ambitieuse n'a pas les qualités nécessaires pour réussir dans ses entreprises, 1 histoire vous apprendra qu'elle s'affaiblit d'abord par les effortt inutiles qu'elle fait pour s'élever. Elle épuise ses forces en se faisant haïr, et, déchue de 9és espérances; Unit infailliblement par éprouver la vengeance de ses rime-

mis qui la méprisent. Si ses institutions lui donnent des succès, l'histoire vous apprendra encore, qu'elle se dégrade par ses triomphes, parce que sa prospérité lui ôte nécessairement l'art d'employer ses forces et la plupart de ses vertus. Quel terrible exemple pour les ambitieux, que la république romaine qui tombe sous le joug de quelques-uns de ses citoyens, parce qu'elle a étendu son empire sur le monde entier !

La plupart des hommes ne sont malheureux que parce qu'ils dédaignent avec stupidité le bonheur que la nature a mis sous leur main , pour courir après les chimères que leur présentent leurs passions. Ils cherchent avec peine et loin d'eux , ce qu'ils trouveraient sûrement au-dedans d'eux-mêmes , s'ils voulaient connaître le prix de la médiocrité. La nature, qui veut unir les hommes, et dont l'objet est certainement de les rendre heureux les uns par les autes, pouvait-elle attacher le bonheur à une autre condition que la médiocrité , dont la vertu propre est de tempérer et de régler les passions qui troublent le monde , de nous satisfaire à peu de frais , et par-là même , de ne point rendre un homme incommode et suspect à un autre homme ?

Un état qui est assez sage pour se contenter de la médiocrité de sa fortune, est un état, Monseigneur , qui peut et doit vivre éternellement ,

si d'ailleurs il se conforme aux règles dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir.

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