CHAPITRE VII
Application des vérités précédentes aux événemens généraux rapportés dans l'histoire ancienne.
On l'a dit cent fois , Monseigneur , et il faudra encore le dire mille , et peut-être inutilement : dans les états où un despote possède toute la puissance publique, les sujets esclaves n'ont ni patrie ni amour du bien public. Conduits comme de vils troupeaux, et toujours sacrifiés à quelque passion du maître ou de ses favoris, je ne sais quelle indifférence stupide engourdit les ressorts de l'âme et dégrade l'humanité. Sous ce gouvernement, les mœurs publiques sont nécessairement mauvaises. Les richesses doivent , par principe, être préférées à tout le reste, parce que le prince, qui possède de grands trésors ou de grands revenus, doit faire estimer l'avarice, le luxe et la prodigalité. Les lois seront partiales, parce que le prince est homme, et qu'il n'aura jamais la sagesse et le courage de ne pas sacrifier la nation à ses courtisans et à ses valets On n'obéira pas aux lois, parce qu'on y craint et respecte plus la faveur et le crédit ttae les lois
Ne cherchez dans le despotisme aucune suite dans les vues, dans les projets, dans les entreprises ; à chaque prince qui se succède , ou à chaque ministre qu'il choisit , il se succède une nouvelle politique , ou plutôt une nouvelle passion. La fortune place les monarques sur le trône; mais elle les place au hasard. La nature ne les fait pas plus intelligens que les autres hommes, et leur éducation ordinairement dégrade encore les dons de la nature. L'état avait besoin d'un homme ferme et courageux, et il obéit à un homme indolent, timide et paresseux. Le poids énorme du despotisme écrase les talens dans le despote, comme dans les esclaves. Tel prince est justement méprisé , qui eût été estimé dans un rang inférieur, et peut-être un excellent magistrat dans une république. Le gouvernement de ses prédécesseurs ayant humilié et corrompu* toutes les âmes , il ne trouve plus les instrumens nécessaires pour faire le bien, et son embarras le jette dans l'inaction. Enfin la nature fait-elle un effort, place-t-elle sur le trône un homme dont le génie et les talens, développés par quelques circonstances heureuses , rompent tous les obstacles qui les arrêtent ; c'est un beau jour, mais court, et la nuit qui succède paraîtra plus obscure. Ce prince paraît grand, parce qu'on le compare à ses pareils; il serait petit, si l'on comparait ses actions aux devoirs indispensables d'un homme qui s'est
de l'histoire. 77
imprudemment chargé de faire seul le bonheur de ses sujets.
Ce gouvernement éprouve des agitations à sa naissance ; car des hommes accoutumés à être libres, n'obéissent pas sans peine à un maître : mais ces agitations mêmes , si elles ne rétablissent pas promptement la liberté, sont bientôt traitées d'attentats contre la tranquillité publique , et servent ordinairement de prétexte pour hâter et affermir la puissance du prince. On ne doit pas être étonné des délations, dirai-je infâmes ou ridicules, qui effrayèrent sous les premiers empereurs romains. Les actions les plus indifférentes devinrent des crimes ; plus les citoyens avaient été libres , plus il fallait se hâter d'étouffer dans les esclaves le sentiment de l'ancienne liberté. Après quelques efforts, le peuple se lasse par paresse, par inconsidération et par ignorance de défendre les anciennes lois. Content de la plus légère satisfaction, après les plus grandes injures, il ne demande pas mieux que d'espérer un avenir heureux pour se consoler du présent qui l'afflige; on dirait qu'il aime à se tromper, et les promesses les plus légères suffisent pour le tranquilliser.
Quand le prince , en divisant les ordres de l'état et les menaçant les uns par les autres, est enfin parvenu à s'emparer de toute la puissance publique et ne plus craindre ses sujets, les ci-
78 de l'étude
toyens les plus considérables se précipitent audevant du joug par bassesse, par flatterie, par ambition et par avarice. Le peuple accoutumé, par la crainte et par l'exemple des grands, à obéir machinalement, ne sait plus s'il est de la même espèce qu'eux, et croit enfin que sa situation déplorable est son état naturel. Il parvient à regarder sa stupidité comme le fondement et le gage de son repos et de la sûreté publique : il se croirait malheureux s'il lui était permis de se remuer. Si par hasard on lui laisse la liberté de respirer un moment dans sa misère , il croit recevoir une grâce, et emporté par l'engouement de sa reconnaissance, il ne manquera pas de se charger de nouvelles chaînes. Dès lors on ne distingue plus les intérêts de la nation des passions et des caprices de son maître. La vérité proscrite est condamnée au silence. Chaque sujet, aussi indifférent sur l'avenir que sur le passé, blâme et loue tout. Il y a une assemblée d'hommes , mais il n'y a plus de société , parce que le propre de l'esclave est de ne penser qu'à lui. Si l'état subsiste, c'est qu'il n'a pas la force de se dissoudre lui-même; mais qu'il s'élève contre lui un ennemi qui n'ait pas les mêmes vices, et rien ne pourra empêcher sa ruine.
L'aristocratie , qui confère le pouvoir souverain à des familles privilégiées , se conduit avec plus d'ordre , de suite et de méthode que le gouvernement dont je viens de parler, à moins que l'état
DK L HISTOIRE. 70,
ne soit partagé par deux factions qui cherchent mutuellement à se perdre pour dominer. Ses sujets compteront davantage sur la stabilité des lois que les sujets d'un despote. Ses alliés lui sont plus attachés, parce que ses alliances seront moins incertaines. Cependant la république ne sera pas florissante, si les familles patriciennes, par un espèce de prodige , ne tempèrent la rigueur naturelle de leur joug, et n'invitent leurs sujets à croire qu ils ont une patrie.
On n'a point vu l'aristocratie se porter à de certains excès de violence et de barbarie qui ont déshonoré quelques princes; mais les hommes ont-ils besoin d'un Caligula ou d'un Néron pour être malheureux ? Elle est toujours plus défiante, plus jalouse, plus soupçonneuse, plus timide que le gouvernement d'un seul, et par conséquent plus injuste. Des patriciens qui ne sont pas séparés de leurs sujets par un #long intervalle , souffriront-ils patiemment que des plébéiens , faits pour obéir, osent avoir des vertus, des taiens, du crédit et de la considération? La société fleurira-t-elle sous une tyrannie sourde, et d'autant plus accablante qu'elle s'exerce par le ministère même des lois, ou du moins des formes juridiques?
Si les institutions particulières de ce gouvernement autorisent les patriciens à avoir des taiens , et donnent l'essor à leur génie , les passions seront plus libres; et l'état, continuellement \
80 de l'étude
par les cabales, les intrigues et les partis des grands, sera* dans le trouble, jusqu'à ce qu'enfin l'oligarchie ou la tyrannie de plusieurs fasse place à la tyrannie d'un seul. Si l'aristocratie a pris des mesures efficaces pour prévenir l'ascendant qu'une famille patricienne pourrait prendre sur les autres par ses services , ses richesses et son mérite , l'état n'évitera les désordres d'une révolution domestique, que pour tomber dans la langueur et préparer à ses ennemis une conquête plus aisée. On ne conservera cette égalité nécessaire à l'aristocratie , qu'en gênant tellement les nobles qu'ils ne puissent avoir ni montrer impunément des talens supérieurs. Les voies sourdes et détournées de l'intrigue seront seules en honneur. Personne n'osera se montrer tel qu'il est. Dès lors tout doit s'affaisser, se dégrader, s'anéantir; et au premier orage qui s'élèvera, la république qui a craint les talens, manquera de pilotes pour la conduire.
Dans la démocratie, le citoyen, toujours disposé à confondre la licence et la liberté , craint de s'imposer un joug trop dur par ses propres lois, et ne regarde ses magistrats que comme les ministres de ses passions. Le peuple sait qu'il est véritablement souverain ; il aura des complaisans , des flatteurs , et par conséquent tous les préjugés et tous les vices d'un despote. Dans les deux gouvernemens dont j'ai d'abord parlé , on manque de mouvement; dans la démocratie, il est conti-
de l'iiistojrf. 81
miel et devient souvent convulsif. Elle offre des citoyens prêts à se dévouer au bien public, elle donne à l'âme les ressorts qui produisent r héroïsme; mais, faute de règle et de lumière, ces ressorts ne sont mis en mouvement que par les préjugés et les passions*. Ne demandez point à ce peuple prince d'avoir un caractère, il ne sera que volage et inconsidéré. Il n'est jamais heureux, parce qu'il est toujours dans un excès. Sa liberté ne peut se soutenir que par des révolutions continuelles. Tous les établissemens , toutes les lois qu'il imagine pour la conserver, sont autant de fautes par lesquelles il répare d'autres fautes; et par-là il est toujours exposé à devenir la dupe d'un tyran adroit, ou à succomber sous l'autorité d'un sénat qui établira l'aristocratie.
Si la démocratie est plus sujette que les deux gouvernemens dont je viens de parler, à- éprouver des troubles et des révolutions domestiques, elle est aussi plus propre à résister aux entreprises dises ennemis. Tant que les citoyens préfèrent leur liberté aux richesses et aux voluptés, ils ne se laissent point accabler par les plus grands malheurs. Le danger suspend leurs dissensions et réuni? leurs forces. Chaque homme ayant tout à perdre, si la patrie CSl vaincue, devient un héros pour sa défense. Aucun bras n'esl inutile, aucun talent n'est perdu. Les ressou multiplient, et l'a-
mour de la patrie tient lieu des lois qui manquent,
et supplée au pouvoir trop faible des magistrats. A mesure que le gouvernement incline davantage vers la démocratie , la république a plus de défenseurs. L'aristocratie, n'ayant pour citoyens que ses nobles, se défendra avec beaucoup moins de fermeté que le gouvernement populaire, mais avec beaucoup plus de courage que le despotisme où une seule personne est intéressée à la conservation de l'état.
Voilà , Monseigneur, un tableau fidèle des trois gouvernemens les plus ordinaires ; et puisque vous les avez rencontrés chez presque tous les peuples de l'antiquité, devez-vous être surpris de cette longue suite de calamités dont l'histoire ancienne vous offre le tableau tragique ? Puisque les passions ont été l'âme du monde, les peuples ont dû éprouver au dedans les révolutions les plus effrayantes, et se dévorer mutuellement par les guerres les plus cruelles. Partout la servitude a dû s'établir sur les débris de la liberté ruinée; partout vous devez rencontrer des empires envahis, subjugués et détruits.
Mais gardez -vous de croire que la différence des climats exige, de la part des peuples, une politique différente. Il est faux que le despotisme convienne aux pays chauds, la barbarie aux pays froids i et la bonne police aux régions intermédiaires. Il n'est pas vrai que les rayons du soleil, plus ou moins perpendiculaires, plus ou
de l'histoire. 83
moins obliques, décident du gouvernement que chaque peuple doit avoir, et le portent à l'établir sans qu'il s'en aperçoive. Il n'est pas vrai que la forme de gouvernement qui serait la meilleure dans un pays , fût la pire dans un autre. Ces erreurs sont combattues par des faits dont il est impossible de douter. Est-il arrivé des révolutions dans l'ordre des corps célestes ou sur le globe que nous habitons , quand les hommes ont vu la servitude s'établir dans les provinces où la liberté avait régné avec le plus de gloire, et des républiques se former dans le sein même de la tyrannie ?
Partout où les hommes seront hommes, partout où ils auront une raison et un cœur capables de s'ouvrir à l'avarice, à l'ambition et aux voluptés , le même gouvernement leur conviendra ; parce qu'ils ont partout le même intérêt de se défendre contre ces passions et d'affermir l'empire de la raison. Je conviens que la différence des climats, influant sur nos organes, donne aux passions plus ou moins d'énergie ou d'activité; mais faut-il conclure de là, que l'Asie, par exemple, est destinée à l'esclavage et l'Europe à la liberté? non ; mais que la politique , en Asie et en Europe , doit employer les mêmes moyens avec différentes proportions, pour affermir le bonheur des peuples, et prévenir les désordres et les ravages des passions. Les passions des Asiatiques sont envelop-
84 de l'étude
pées et, pour ainsi dire , engourdies par la paresse. J'en conclurai qu'on a besoin de beaucoup moins d'institutions chez eux que chez les Européens , pour former et conserver une république. Mais les uns et les autres , quelles que soient leurs passions , ont un égal besoin que leurs lois soient impartiales , et que les magistrats y soient soumis en commandant aux citoyens. Sous l'équateur comme sous le pôle , si on veut être constamment heureux , il ne faut pas moins se tenir en garde contre les passions de ses voisins que contre les siennes propres. Quelque pays qu'habitent les hommes , toute société est placée entre deux écueils; le despotisme et l'anarchie. Les passions des magistrats conduisent à l'un, les passions des citoyens conduisent à l'autre; il n'y a, par conséquent, et il ne peut y avoir de bonne forme de gouvernement que celle qui me garantit tout à la fois des deux dangers dont je suis menacé.
Les peuples les plus célèbres et les mieux constitués de l'antiquité ont dû voir renverser leur république, parce qu'il n'y en a aucun qui n'ait négligé quelqu'une des règles les plus essentielles à la conservation politique. Mais au milieu de cette chute des états qui se succèdent les uns aux autres, je vous prie de remarquer avec quelle facilité sont subjugués les peuples qui ne sont pas libres, tandis qu'une ville qui se gouverne par ses lois , arrête et rend vains quelquefois les pro-
jets des conquérans les plus redoutables. Dès qu'il paraîtra un Sésostris en Egypte, l'Orient consterné doit le reconnaître pour son vainqueur et pour son maître. Ces peuples sont incapables de résister, et il ne faut, pour ainsi dire, qu'un instant de sagesse et de courage de la part de leurs ennemis pour les ruiner. Dès qu'il naîtra un Cyrus, l'Asie doit être soumise à la domination des Perses. Dès qu'un Alexandre succédera en Macédoine à un Philippe, la monarchie de Cyrns doit être renversée. Dès qu'il se formera une république romaine , les rois doivent être humiliés et les nations assujetties. Tous ces peuples vaincus n'avaient subsisté pendant long-temps, que parce qu'ils n'avaient été attaqués jusqu'alors que par des ennemis qui n'avaient ni plus de valeur ni plus de prudence qu'eux.
Avec quelle noble et hère constance les états libres ne défendent-ils pas au contraire leur liberté? La Macédoine a eu plus de peine à soumettre quelques villes de la Grèce que l'Asie entière. L'Asie une fois vaincue a été soumise pour toujours; la Grèce vaincue ne s'est point Jai accabler par ses disgrâces. Tandis qu'Alexandre effrayait L'Asie, la Grèce, indocile sous Le joug, tentait de !<■ secouer. Elle retrouve encore en elle-même assez de courage pour résister à ses
propres vices, et à des princes puissansqiii ;iv;nenJ l'art de la diviser. Le désir délie libre
86 de l'étude
quand la liberté paraît perdue sans retour, et if produit encore la ligue ou la confédération des Achéens, qui ne peut être détruite que par une autre république destinée à tout vaincre.
Avec combien de peines le seul peuple qui ait su être conquérant par principe et avec méthode, ne triompha-t-il pas de l'Italie? Eques, Volsques, Toscans, Samnites, ces peuples toujours défaits n'étaient jamais domptés. Enfin rappelez-vous, Monseigneur, la fin de Carthage. Cette ville si humiliée par la bataille de Zama et par les conditions de la paix qui termina la seconde guerre punique; cette ville, dont les mœurs étaient si corrompues et les lois si vicieuses , que ne fit-elle pas encore de grand et d'héroïque, quand, se voyant sur le bord du précipice, elle osa tenter de résister au génie de la république romaine?