‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 14 sur 51 · ARTICLE VII · texte numérisé non relu

ARTICLE VII

Comment chaque monade est représentative de Tunivers.

L'état actuel d'une monade est relatif à l'état actuel de toutes les autres. C'est là ce qui entretient l'harmonie de tout l'univers. Chaque état d'une monade exprime et représente donc les rap"^ ports qui sont entre elle et le reste des monades :" et, puisqu'elle change continuellemeùt^ elle passe continuellement par de nouveaux états représentati£s< Or les perceptions qui se succèdent dans une monade , et les différens états par où elle passe, ne sont qu'une même chose. Chaque per^ ception est donc représentative ; et, puisqu'elle est l'effet de la force de' la monade, on ne la peut mieux définir qu'en disant qu'elle est un acte par lequel une substance se représente quelque chose.

Mais , tout étant lié , il n'y a pas de fciison pour borner cette représentation. Elle embrasse donc tout , elle tend à l'infini : ainsi chaque perception représente l'état actuel de tout Tunivers; et, parce que cet état est lié avec le passé dont il est l'effet, et avec l'avenir dont il est gros ', la même perception représente le passé , le présent

< Le présent est gros de f avenir. C'est l'expression de Leibnitz. «

et l'avenir. Par conséquent on se ferait l'idée la plus exacte et la plus détaillée de Ji'univers , si on connaissait parfaitement l'état actuel d'une seule monade ',

Cependant tputes les monades ne représentent pas l'univers de la même manière* Chacune le représente suivant le rapport où elle est avec le reste des êtres, et par conséquent sous un point de vue différent. Elle ne représente pas immédiatement des choses qui n'ont avec elle qu'un rapport éloigné. Un corps, par exemple, fort composé, n'est pas représenté immédiatem^it dans un être simple, mais il Test dans un corps moins composé que lui; celui-ci dans un autre encore mains , et ainsi successivement ; en sorte que la représentation se faisant de l'un à Tautre par ks passages les plus petits, parvient de proche en proche jusqu'aux plus petits corps possibles, et se termine dans un être simple.

Cela doit être de la sorte par le principe de la raison suffisante. Car si la représentation passait d'un corps à un autre , qui n'aurait pas avec hû le rapport le plus prochain , il y aurait une espèce de saut dont on ne pourrait rendre raison. De là il faut conclure qu'il y a, dans chaque portion de

'iC'est ce qui a fait dire à Leibnitz que chaque aiibstance, chaqae oK^oade est un nnroir vWanfe, une concentratioD de l'univers.

DES STSTÈMES. Ia3

matière, une infinité de corps, tous plus petits les tins que les autres , et qui décroisseùt par des différences infiniment petites, jusqu'à celui qui a le rapport lephisimmédiatavecrétresimple. C'est la seule hypothèse où les passages brusques n'aient pas lieu. Une monade ne peut donc représenter l'univers, qu'elle ne soit unie à un corps infiniment petit ; et, puisqu'il est de la nature de chaque monade, de le représenter toujours, il est aussi de sa nature de ne pouvoir jamais être séparée de

son corps.

AETidJB vni.

Des différentes sortes de perceptions , et comment chacune en renferme one infinité d'autres.

On demandera peut-être comment une substance peut avoir des perceptions, c'est-à-dire agir, et produire en elle des changemens qui lui représentent quelque chose, sans avoir conscience de ses perceptions, ni de ce qu'elle se représente. C'est, répôndrai-je, que ses peaceptiens sont totalement obscures. Donnez de la clarté à quelques-unes, aussitôt elle en aura cons^ cienee ; donnez - en à quelques autres , sa conscienee s'étendra encore, et ainsi de plus en plus, à mesure qu'un plus grand nombre aura de la clarté.

Quand, par exemple, j'entends le bruit de la mer, j'entends aussi celui de chaque vague. Mais

I a4 TRiLIT^

le Ix^uit total est une perception claire dont j'ai conscience, et le bruit de telle ou telle vague isst une perception obscure qui vient se confondre dans la totale : je ne l'en saurais discerner, et je n'en ai point conscience.

Si le bruit d'une vague se faisait entendre tout seul, la perception n'en serait "plus confondue avec aucune autre; elle serait claire, et j'en aurais conscience. Mais le bruit de cette vague est lui-même composé de celui que fait chaque particule d'eau ; c'est donc encore ici une perception qui résulte de beaucoup d'autres, dont je n'ai pas conscience. Si on décomposait de la sorte toutes nos perceptions , il n'en est point qu'on ne vît se résoudre en plusieurs autres, qui, par l'impuissance où nous étions de les démêler , se confondaient en une seule.

La perception totale qui résulte de la confusion de plusieiu*s autres, je l'appelle confuse. Une perception peut donc être claire et confuse en même ten)ps. Elle est claire par la conscience que j'en ai ; elle est conftise, parce que je ne discerne pas les perceptions particulières dont elle est le résultat. Enfin elle devient distincte, à mesure que j'y démêle un plus grand nombre de perceptions particulières. La perception d'un arbre, par exemple , est distincte , parce que j'y distingue un tronc , des branches , des feuilles , etc.

Mais nous avons beau décomposer nos pçrcep-

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D£$ STSTÈMBS. 125

lions, nous n'arriverons jamais à des perceptions absolument simples. Chacune est comme un point où une infinité de sentimens viennent se réunir et se confondre. «La sensation d'une couleur, par exemple, ne peut représenter l'objet coloré, qu'autant qu'elle se forme dcis perceptions obs-: cures qui représentent les mpuvemens et les figures, qui sont les causes physiques de cette couleur. Ces dernières perceptions ne peuvent représenter ces moiivemens et ces figures , qu'autant qu'elles résultent aussi des perceptions obscures qui représentent les déterminations qui sont le principe des mouvemens et des figtiçes ; et ainsi de suite, jusqu'aux premières déteriùinations des monades. Par conséquent la sensation d'une couleur résulte d'une multitude infinie de perceptions qui se confondent en une seule. Si nous les pouvions distinguer successivement , d'abord la couleur disparaîtrait, et nous ne verrions plus que certaines parties d'étendues figurées, et mues diversement; bientôt après, les phénomènes des figures et du mouvement s'évanouiraient à leur tour, et il ne resterait que les différentes déterminations des êtres simples. C'est ainsi qu'une couleur s'évanouit, quand le microscope nous fait apercevoir les couleurs dont le mélange Ta formée '.

> MélA deux poudres fort fines et de couleurs différènles ,

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On voit que dans ce système les perceptions leprésentent Tétat réel des objets^ ef ne le représentent pas. Elles le représentent par cette multitude infinie de sentimens dont on n'a point conscience. Mais , si qu n'a égard qu'à ce qu'on y démêle, elles ne le représentent pas, elles ne sont que des phénomènes ou des apparences. ^

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