‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 21 sur 51 · CHAPITRE X. . i · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. . i

HCITIÈUE ET .DERiriER. EXEMPLE. , >

Le spinosisme réfuté.

Une substance unique, indivisible, nécessaire J de la nature de laquçHe ti:iutes chosésf's'àïvëtit nécessairement , comme des modifications qui en expriment l'essence , chacune à sa manière , voilà, l'univers, selon Spinosa.

i66 ' TitAiri

L'objet de ce philosophe est donc de prouTer qu'il n'y a qu'une seule substance , dont tous les étre$, que nous prenons pour autant de substances, ne sont que les modifications; que tout ee qui arrive est une suite également nécessaire de la nature de la substance unique, et que, par conséquent, il n*y a point de différence à faire entre le bien et le mal moral.

le n'entreprends pas de faire un extrait de l'Éthique de Spinosa : il ferait difficile ou même impossible d'y réussir au gré de tous les lecteurs. Je vais traduire littéraletâent la |»*emière partie , parce qu'elle renlenpe les principes de tout le système ; j'en pèserai toutes les expressions , j'ana- Userai toutes les proposftions qu'elle renferme. Mon dessein , en faisant des critiques quVm ne puisse éluder, est de d<Miner un exemple setisible de la manière dont se font lé^ systèmes abstraits, et des abus où ils entraînent. On reconnaîtra qu'il n'y a point d'ouvrage ^dà y soit plus propre que celui de Spinosa.

Le titre annonce des démonstrations géométriques. Or, deux conditions sont principalement essentielles à ces sortes de démonstrations, la clarté des idées et la précision des signes. La question est de saToir si Spinosa les a remplies.

DES STSïiMES. i6^^

ARTICLE PREMIER

Des dëfinitions de la première partie de l'Éthique de Spinofa.

PREMIERE DÉVminOlf.

« Par ce qui ^t Cause de soi-même, f entendis « ce dont l'essence renferme Texistence, on ce « dont on ne peut concevoir la nature, quV>n ne « la conçoive existante. »

Cause de soi-même : Texprédsion n'est. pas eitac^ë. Le mot de cause dit relation à quelque chose de distingué de $oi , car on effet ne se produit pas tni-méme; mais le choix d'un mot e^t libre. Je i)e relève dans le moment Spinosa, que pour faire voir que, si p^ là suite je ne dis rieto de bien d'autres façons de parler aussi peu exaétés, ce n'est pas qu'elles m'échappent,, c'est que je néglige d'entrer daus des détails qui pourraieiit paraître minutieux. Qu'il enf e«ide donc par càii^ de soÎHBéme ce dont on lie peut concevoir là nature , qu'on ne la conçoive existante ; maià qtt^l se souvienne de ne se servir de cette expression et de sa définition , que lorsqu'il concevra la nifaire d'une chosef, et qu'il verra que rexistéiicé y est renfermée. Il serait peu raisonnable d'appliquer la dénomination de cause de soi-même à une chose^ dont on ne connaîtrait pas la nature. ^

l68 TRAI'ÇB : ,

DliFIJNITipN II.

« On dit qu'une chose est finie en son genre , « lorsqu'elle peut être terminée par une autre de « même nature. On dit, par exemple, qu'un corps a est fini parce que nous en concevons toujours « un plus grand. . Ainsi une pensée est tenootinée ce par une autre pensée ; mais un corps n'e$t pas <c terminé par une pçnsée, ni une pensée par un a corps. »

Qu'entend Spinpsa par cette remarque? Un cçrps ne p^ut pas, être terminé par une pemsée , ni une pensée par un corps. Veut-il dire , qu'un corps, quoique, fini dans le genre de corps, parce qu'il peut-être terminé par un autre corps., n'est pas fini dans le genre de pensée, parce, qu'il ne peut pas être terminé par une pensée, et qu'une pensée, quoique finie dans le genre de pensée^ n'est pas finie dans le genre de çorpç, parce qu'elle ne peut. pas être terminée par un corps? QueJ .langage ! Faut -il donc t^nj d'effort pour £air^. connaître ce que c'est qu^une cjiose finie ?

D'ailleurs que &it à la limitation d'une chose, qu'elle soit ou ne soit pas terminée par une autre de même nature ? Quelle nécessité pour juger si ym être est fini , d'avoir égard à la nature de ce qui est hors de lui ? Ne suffit-il pas de considérer ce qui lui appartient? Cette .obscurité sera sans doute utile au dessein de Spinosa?

f)nfin un <;pi:ps n'est pas .fini, parce qu'on en peut concevoir un plus grand : mais on en peut concevoir un. plus grand, parce qu'il est fini. ,

DÉFlNITIOir III.

c( J'entends par substance ce qui est en soi ^t « qui est conçu par soi-même, c'est-à-dire ce « dont l'idée n'a pas besoin pour être formée de « ridée d'une autre chose. »

Puisque Spinosa veut prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, il est essentiel qu'il donne une idée exacte de la chose qu'il fait signifier à ce mot : autrement tout ce qull dira de la substance n'en regardera que le nom, et' ne répandra aucun jour sur la nature de la chose. Mais, ni lui, ni personne, ne peut remplir cette condition.

Je ne veux que le jangagë des philosophes pour prouver notre ignoi'ancé à cet égard. Quand ils disent : La substance est ce gui est en soi, etc., ce qui subsiste par soi-même % ce qui peut être conçu indépendàmnient de toute autre chose *, ce qui conserve des déterminations essentielles et des attributs cônstàhs^ peridant que lès modes y và-

-' Cest lA définition^ qu'en donnent les scolastiques. ^

* C'est ainsi que Descartes la définit : Mallebranche s'exprime différemment. La substance, dit-il, est ce à quoi on peut penser sans penser à autre i^hose* Touti^s *ceai définitions ressemblent beaucoup à celle de Spinosà.

1 70 tbaitA

rient èi se succèdent ' ; ces mots ce qtUy ne paraissent41s pas se rapporter à un sujet inconnu , qui est en soi y qui subsiste par soi-même y qui^ etc. Si Ton avait quelque idée de sa nature, Tindiquerait-on d'une manière si vague ? Les noms qu'on donne aux modifications qui sont connues, p(»rtent avec eux la clarté; pourquoi n'en serait -il pas de même de celui qu'on donne à ce sujet , s'il était connu comme elles ?

Mais, répliquera M. Wolf, rien n'est plus imaginaire que le sujet que vous voulez donner aux déterminations essentielles; elles sont elles-mêmes ce qu'il y a de premier dans la substance. Trois côtés déterminent tous les attributs du triangle, et si l'on voulait quelque chose d'antérieur, on le chercherait inutilement. Les trois côtés sont donc le sujet de tout ce qui peut convenir à cette figure* Il en est de même de la substance j il y a en elle une première détermination essentielle : voilà son substratum. Demander quelque chose d'autérievir, c'est visiblement se contredire.

Je réponds, premièrement, qu'il faut donc changer la définition dont il s'agit , et dire la substance est une première détermination essentielle j qui^ etc; et je doute encore qu'elle devienne

' Cette définiticm e»t de M. Wolf. Nous avons tu adlenrs que LeibnitK définit la snbêtance, ce qui a en soi ttpnacipe de ses fondement. » •

îllcure. Je ooDvidns, en second li€u, qu'il y m dans la substance une première détermination essentielle ; mais o'est là un Protée qui prend plaisir à se présenter à moi sous mille formes différentes, et qui me défie de le saisir sous auoune t je m'explique.

On peut dire des figures oomme des substances, qu'elles sont oe qui oonserue des déterminations essentielles et des attribiOs consians , etc. , notion si irague que quelqu'un qui n'en aurait point d'autre, n^aurait dans le vrai l'idée d'aucune figure. Cette Botion varie : ici c'est une détermination, là une autre; et le Protée prend partout différentes formes, Néannmns il ne m'échappe jamais et je pais tcNijours saisir la détermination essentielle de ehaque figure < Mais il est si subtil, quand il se joue parmi les substances^ qu'il disparait toujours au moment que je crois le tenir* Aucun philosophe ne sam*ait le fixer, et montrer la détermination essentielle d'une substance quelconque. C'est ainsi qu'un homme, qui ne connaîtrait les figures que par la notion vague que j'ep viens de donner^ serait hoi^ d'état d'indiquer la détermination essentielle d'une seule.

Mais pourquoi sortir de la métaphysique et aller prendre i dans la g^métrié, des exemples d'une nature toute différente ? Que ne éio«i$ mène-t^n à cette détermination par des analises exactes de la Mbstance ? Les efforts seraient superflues. On

oe oow ccmduira jamais qu'à quelque dftose <pi* fie coatÈàit poioi^ et à quoi on dooiien les noms d'essence^ de déternUnaiion essentkOe^ de Ji^ /»arf« de soutien^ de subsiance : mais ce n'est la que Eure des mots*

Nous remarquons, dans tout ce qui vientà notre connaissance, difUérentes qualités : ces cpiaUtés se partagent, se distribuent diflEeremment, se réunissent en différens points et forment une multitude d'objets distincts : nous leur donnons' les noms de mode 9 modification ^ accident ^propriéié, attribut^ détermination^ essence nature^ suivant les rapports sous lesquels nous les voyons, ou croyons voir. Mais nous ne saurions découvrir ce qui leur sert de base. Or, si par l'idée de la substance, on entend Tidée de quelques qualités réunies quelque part , nous connaissons ce que nous appelons substances : mais si on entend la connaissance de ce qui sert de fondement à la réunion de ces qualités, nous l'ignorons tout-à-fait.

Cette distinction sii£6it pour démontrer que ce n'est ici qu'une question de mot; et, si Ton voulait s'entendre, il n'y aurait plus de dispute. Descartes ne doutait pas qu'il ne connût la substance; cependant il avoue son ignorance quand il prend ce. mot da^s le sens dans lequel je dis que nous n'en avons pas d'idée ^

' • Parce qve aotu apercevons 9 dît-il {^^ép. aux -4 àbj^ }f

• La substance , pour revenir à la définition de Spinosa, ne se conçoit donc pas elle-même; elle iie>së conçoit même pas, mais on l'imagine pour servir de lien^ de soutien aux qualités que Von conçoit ; et l'idée vague qu'en donne l'imagination^. n'aj pu être formée qu'on n'ait préalablement connu plusieurs autres, choses.

• Concluons que Spinosa n'a point donné d'idée de la chose qu'il veut foire signifier au mot subs'^ to/ice. «Par conséquent rien n'est, plus frivole que ies démonstrations qu'il va donner. Ajoutez que l'ambiguité de cette expression scolabtiqœ, en soi, est toute propre au dessein où estSpinosa, de prouver que la substance est de sa nature in+' dépendante.

' DÉFmiTIÔW IV. ^ '^

'•« j'entends pat attribut, ce que Ffentendement <rsfe représente comme constituant Vessene?e dé là Cf. substance. » *• : . :..: ,:n

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«- quelques formes ou attributs qui doivent être 'attachés à « .quelque ( chose f pour eoListeir, nous Sippelom ^subfiamcis cette'' «chose à laquelle; il^^o^t attaché^ J^otis ppurrioi^.enççki^ «jparler de la substance, après l'avoir dénçuillé^ de^tqus.se^. u attributs ; mais alors nOus détruirions toute la connaissance « que nous en avons , et nous ne concevrions pas clairement « et dlstinctem^iii la signification de nos paroles, » 11 slex> prime encore de la même manière.âànslA'S^idéfinition de ses Méditations, disposée^ à la manière des géomètresi

174 TtiMti

Spinoza dit ailleurs < qu'il entend par attribut ioui ce qui est conçu pat soi eê en soi^ en sorM que l'idée qu'on en a ne renferme pas ridée d'une autte chose. V étendue^ ajoute -'t- il, est conçue par elle-même et en elle-même ^ mais non pas le mouvement^ car il est conçu dans un autre j et son. idée renferme celle de l'étendue.

Voilà donc la substance et l'attribut qui ne sont qu^une même chose. Spinosa en convient et dit^ qu'il Ile distingue ce dernier que par rapport à lentendement qui attribue une certaine nature à la substance.

. Le mot essence signifie sans doute encore la même chose que eelui de substance; ai oe n'est par rapport à l'entendement qui considère l'es^ sence comme quelque choseï sans quoi la substance ne peut exister, ni être conçue ^.

Les signes des géomètres ont différentes significations , non^seulement par rapport à l'entendement, mais encore par rapport aux choses :

c'est pourquoi tout ce qu'ils démontrent de leurs signes se trouve démontré des objets mêmes, supposé qu'ils existent. Rien ne serait plus frn vole que leurs démonstrations, si leurs termes n'avaient diiTérens sens que par rapport à l'entendement. Que Spinosa invente pour une même

> Lettre ii des OEm^res p&»thmmeSy fiaf. 397.

' Lett xattii-, paig. 463.

^ Deuxtèmc part.^ )>éf. 11, pcg. 4o.

chose autant de noms qu'il lui plaira, il ne prouvera rien , ou il montrera seulement quelle serait la nature des êtres si elle était telle qu'il l'imagine : ce qui doit peu intéresser son ll^cteur.

Rien ne fait mieux connaître la faiblesse de l'esprit , que les efforts qu'il fait pour franchir les bornes qui lui sont prescrites. Quoiqu'on n'ait aucune idée dé ce qu'on nommé substance^ on a imaginé le mot essence pour signifier ce qui constitue la 'substance; et, afin qû^on ne soupçonne pas té terme d'être lui-même vide de sens , on a encore imaginé celui ^attribut pour signifier ce qui constitué Tessence. Enfin, lorsqu'on peut se passer de ceà distinctions, on convient que la Substance, l'essence et l'attribut ne sont qu'une même chose. C'est ainsi qu'un labyrinthe de mots sert à cacher l'ignorance profonde des métaphy* siciens.

Si, icomiiié Je crois l'avoir prouvé, nous ne connaissons point la substance; et si, corome en convietit Spinosa, la substance, ^essence. et l'attribut ne sont dans le vrai qu*une même chose , ce philosophé n'a pas plus d^iciée de Pattrib.ut et dé l'èsèencé que de la substance même.

On petit remarquer que les autres philo; sophes distinguent l'attribut de l'essençé. Ils le définisseiit, ce qui découle nécessairement de Vessence.

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