‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 45 sur 51 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Du génie de ceux qui, dans le dessein de remonter à la ' nature des choses , font des systèmes abstraits ou des hypothèses gratnite&i

On sera peu surpris du grand nombre d^ isys»

tèmes abstraits et. d'hypothèses gr^ttuitçs qui ont été reçus areq applaudissement, si qu fait attention à la curiosité excessive des hoiiunes, i J'wr gueil qui les empêche d'apercevoir k^ hfèPn^ de leur esprit» et à l'habitude qu'ils CQQ|:raclej9ft dès ren£ance déraisonner sur des cotions Tiques.

L'expérience aurait dû ouvrir les y^uK Pur «t abus. Mais les esprits étaient trop prévi^fis, «t ofg^ a regardé conune un effort de géoi^e, de £»ir^ d^ ces sortes de systèmes, ou d'en renpuvekr quel"qu'un oublié d^uis long-temp&.

£n effet les modèles en ce genre o»t tou|: oe qu'il iaut pour faire Mtusion- Vlm poètes q^ pbi«

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losopheSy ils donnent du corps à tout. Ils ne touchent qu'à la superficie des choses , mais ils la peignent des plus vives couleurs. Ils éblouissent, on croit qu'ils éclairent ; ils n'ont que de l'imagination, et 6n ne balance pas à les regarder comme des hommes d'une intelligence supérieure.

L'imagination a son principe dans la liaison qui est entre les idées, et qui fait que les unes se réveillent à l'occasion des autres. Si la liaison est plus forte, les idées se réveillent plus promptement, et l'imagination est plus vive : si la liaison embrasse une plus grande quantité d'idées, les idées se retracent en plus grand nombre, et l'i-* mag^nation est plus étendue. Ainsi l'imagination doit s£^ vivacité à la force de la liaison des idées, et son étendue à la multitude d'idées qui se rétracent à l'occasion d'une seule.

Par la grande liaison que les notions abstraites ont avec les idées des sens , d'où elles tirent leur origine , l'imagination est naturellement portée à nous les représenter sous des images seiosibles. C'est pourquoi on l'appelle imagination : car imaginer^ ou rendre sensible par des images, c'est la même chose. Ainsi cette opération a pris sa dénomination, non de sa première fonction, qui est de réveiller des idées-, mais de sa fonction qui se repiarque davantage, qui est dç les revêtir des images auxquelles elles sont liées. Les langues fournissent beaucoup d'exemples de cette espèce,

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et elles en foumkraient autant que de mots , s'il nous était possible de remonter jusqu'aux premières acceptions. ^

Le plus grand avantage de l'imagination^ c'est de nous retracer toutes les idées qui ont quelque liaison avec le sujet dont nous nous occupons, et qui sont propres à le développer ou à l'embellir. Voilà le principe auquel l'esprit doit toute la finesse, toute la fécondité et toute l'étendue dont il e^t susceptible. Mais si,;iialgré nous, les idées se réveil] aient en trop grand nombre; si celles qui devraient être le ^oins liées , l'étaient si fort que les plus éloignées de notre sujet s'offrissent aussi facilement, ou plus facilement que les autres; ou même, si, au lieu d'y être liées par leur nature, elles Tétaient par ces sortes de circonstances qui associent quelquefois les idées les plus disparates, on ferait des digressions dont on ne s'apercevrait pas; on supposerait des rapports où il n'y en a point ; on prendrait pour une idée précise , une image vague ; pour une même idée, des idées tout opposées* Il faut donc une autre opération, afin de diriger, de suspendre , d'arrêter rimagination et de prévenir les écarts et les erreurs qu'elle ne manque^ rait pas d'occasioner. Cette seconde opération est l'analise ; celle-rci décompose les choses, et démêle tout ce que l'imagination y suppose sans fondement.

Les esprits où l'imagination domine sont peu

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propres aux recherdies f^Iosophiques« Aocou* tumés à Toir niai, ib n'en jugent qu'avec plus de confiance. Jamais ils ne doutent. Une matière où on leur Êiit voir quelques difficultés ne peut avoir d'attraits pour eux. Toujours superficiels, ils n'estiment que l'agrément, ils le répandent sans discernement; et leur langage n'est qu'un tissu de métaphores mal choisies et d'expressions forcées, que souvent ils n'entendent pas euxHtnémes.

Ceux au contraire qui ont si peu d'imagination, ou qui l'ont si lente, qu'ils sentent faiblement le rapport des notions abstraites aux idées sensibles, ne sauraient goûter le mélange que lés poètes font de ces idées. . Bien ne parait plus puéril à ces esprits froids, que des fictions où Ton donne un corps à la renommée^ à la gloire, et où l'on £9iit mouvoir et agir des êtres aussi abstraits. Ils n'ont égard qu'au fond. des choses; ils aiment à examiœr: ils se décident avec une lenteur extrême: iis voient, et ils doutent encore; et s'ils sont propres à dévoiler quelquefois les erreurs des autres, iis le sont peu k découvrir la vérité, encore moins i la présenter avec ^râce.

Par l'excès ou par le défuit d'imagination, f intelligence est donc très-*imparfaite. Afin qu'il ne lui manque rien ^ .il faut que l'imagination et Ta^ nalise se tempèrent mutuellement et se cèdent suivant les circonstances. L'imagination doit four-* nir au philosophe des agrûnens, sans rien oter à

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la justesse ; et l'a»aUse dbnner de la justesse au poète, sans rien ôter à l'agrément. Un homme où ces deux opérÊ^ons seraient d'accord > pourrait réunir lès talens les plus opposés. Mais on aura des talens contraires, et avec plus ou moins d« défauts, à proportion qu'un s'éloignera davantage de ce juste milieu pour se rapprocher de Tun oU de l'autre des extrêmes*

Il faudrait être dans ce milieu pour montrer sa place à chaque homme* Ne nous.attendons pas k avoit jamais un juge si éclairé : quand nous l'au^ TÎons, serions-nous capables de ie TecooEulaître ? Mais il ek facile de :remarqùer les esprits qui jsont dans les extrémités.

Il est bien visible, par exemple, que les pkâlo* soph^ (|ue je critique, ne sont pas daas ce jusbe mdiiieu, où l'inteiiigeDce est la jdus parfaitCi On voit ^s»core que, s'ils s'en écartent ^ ce n'est pas pour avoir ^n partage cette analise exacte, si utile dans 1^ sciences, et où il ne manque que l'agré*ment. Ils approchent donc de cette ^extrémité o« 4'imagination domine. Par conséquent ils n'oirt pas l'intelligence ifue demandent les matières dont ils s'occupent.

Quoiqu'on entende communément par génie, le plus haut point de per£B<Aie(n' où l'esprit hu- <main puisse s'élever^ rien ne varie plus que les âppKcatbm qu'on fait de ce -mot^ parce qv^ chaaan s'efn sert selon sa £aiçon de pes»er et d'é«

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tendue de son esprit. Pour, être regardé comme un génie par le commun des hommes , c'est assez d'avoir Tart d'inventer. Cette qualité est sans doute essentielle, mais il y faut joindre celle d'un esprit juste, qui évite constamment l'erreur, et qui met la vérité dans le jour le plus propre à la Élire connaître.

A suivre exactement cette notion, il ne £iut pas s'attendre à trouver de vrais génies. Nous ne sommes pas naturellement faits pour l'infaillibilité. Les philosophes qu'on honore de ce titre, savent inventer; on ne peut même leur refuser les avantages du génie, quand ils traitent des matières qu'ils rendent neuves par les découvertes qu'ils y font ou par la manière, dont ils les présentent ; on s'approprie tout ce qu'on traite mieux que les autres. Mais s'ils ne nous conduisent guère au delà des idées déjà connues , ce ne sont que des esprits au-dessus du médiocre , des hommes à talent tout au plus. S'ils s'égarent , ce sont des esprits faux ; s'ils vont d'erreurs en erreurs , les enchaînent les unes aux autres , en font des systèmes, ce sont des visionnaires. L'histoire de la philosophie fournit des exemples des uns et des autres.

Cependant, quand nous entreprenons la lecture de ces philosophes, la réputation que leur imagination leur a fsiite nous prévient en leur faveur. Nous comptons qu'ils vont nous faire part de

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mille et mille connaissances; et«, plus, portés à

croire que nous manquons d'intelligence qu'à les

soupçonner eux-mêmes de n'en pas avoir, nous

faisons tous nos efforts pour les comprendre.

Peut-être serait-il plus avantageux pour nous et

pour la vérité de les lire dans une disposition

d'esprit tout opposée. Au moins est-il , certain

que, si Ton veut les enteiidre, il faut mettre une

grande différence entre concevoir et imaginer,

et se contenter d'imaginer la plupart des choses

qu'ils croient avoir conçues.. Il serait aussi peu

raisonnable de prétendre aller au delà,. qu'il le

serait en lisant ces vers de Malherbe :

Le pauvre en sa cabane , où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend pas nos rob.

de vouloir concevoir comment des gardes pouïxaiënt éloigner la. mort du trône et en garantir nos rois. Nous pouvons concevoir avec Malherbe que tous les hommes sont mortels; mais la mort personnifiée, et des gardes mis en opposition avec elle, parce qu'ils sont préposés pour écarter du trône toute personne qui pourrait attenter à la majesté des rois, voilà des choses qu'il n'a pu qu'imaginer ainsi que nous.

Cet exemple est d'autant plus propre à éclaircir ma pensée, que la plupart des .erreurs des phi«-

los&pbeei vienpcjlt de ce qvêih nWt pas distingué soigneiifieBieDt ce qu^ Von imagine de ce que l'mi conçoit, et de ce qu'au contraire ils ont cm concevoir des choses qui n'étaient que dans leur imagination. Cest }e défaut qui rè^ie dans leors raiîsonnemens.

Ce n'est pas que je veuille refuser à ceux qui font des systèmes abstraits tous les éloges qu'on L3ur d(Mine. Il y a tels de ces ouvrages qui nous forcent à les admirer. Ils ressemblent à ces palais tya le goût , les commodités , la grandeur, la ma^ .gnificence concourraient à faire un chef-d'œuvre de l'art , mais qui porteraient sur des fondemens si peu solides, qu'ils paraîtraient ne se soutenir que par enchantement. On donnerait sans doute des éloges à l'architecte, mais de^ éloges bien contrebalancés par la critique qu'on ferait de son imprudence. On regarderait comme la pltis insigne folie d'avoir bâti sur de si faibles fondemens un si supeAe édifice; et, quoique ce fat l'ouvrage d'un esprit supérieur, et que les pièces en fassent di/iposées dans un ordre admirable , perscB^ne ne serait assez peu sage pour y vouloir k^er. '

On peut conclure de ces considérations, qu'il fiwit apporter beaucoup de précaution dans la lecture des philosophes. Le riioyen le plus sûr pour être en garde contre leurs systèmes , c'est d'étudier comment ils les ont pu former. Telle

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est la pierre de touche de Terreur et ide la vérité : remontez k Torigine de Tune et de Fàutre, voyez ^somment elles sont entrées dans l'esprit, et vous les dintinguerefei parfaitement. C'est une méthode dont les philosophes que je blâme œnnaissent peu i'usage*

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