‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 47 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

t>e la nécessité des systèmes en politique , des \ues et des précs^utioBS avec lesquelles on les doit faire.

S'il y a un genre où Ton soît prévenu contre les ftystèmes, c?est la politique. Le public ne juge jamais que par révénement; et, parce qu'il a été souvent la victime des projets, il ne craint rien tant que d'en voir former. Cependant est-il possible de gôxiverner un état si on n'en saisit pas les parties d'une vue générale, et si on ne les lie les Unes aux autres , de manière à les faire mouvoir de concert , et par un seul et même ressort ? Ce ne sont pas les systèmes qu'on doit blâmek» en pareil cas, c'est la conduite de ceux qui les font.

Lés desseins d'un ministre ne sauraient être utiles, ils seront même souvent dangereux, s'ils n'ont été précédés d'un mûr exameil de tout ce qui concourt au gouvernement intérieur et extérieur : ime circonstance qui n'aura pas été prévue , suffira pour les faire échoua.

Un peuple est un corps artificiel ; c'est au magistrat, qui veille à sa conservation, d'entretenir l'harmonie et la force dans tous les membres. 11 est le machiniste qui doit rétablir les ressorts , et remonter toute la machine aussi souvent que les circonstances le demandent. Mais quel est

rhomme sage qui hasarderait de réparer Touvrage d'un artiste s'il n'en avait auparavant étudié le mécanisme ? Celui qui en ferait la tentative , ne courrait-il pas risque de le déranger de plus en plus?

Un ministre qui n'embrasse pas toutes les parties , qui ne saisit pas l'action réciproque des unes sur les autres, fera donc naître de plus grands abus que ceux auxquels il voudra remédier. Pour favoriser un ordre de citoyens, il nuira à un autre. S'il veille aux manufactures , il oubliera l'agriculture; s'il multiplie la noblesse, il détruira le commerce. Bientôt, il n'y a plus d'équilibre, les conditions se confondent, le citoyen n'a de règle que son ambition , le gouvernement s'altère de plus en plus , enfin l'état est renversé.

L*épée, la robe, l'église, le commerce, la finance, les gens de lettre, et les artisans de toute espèce : voilà les ordres de citoyens. Il faut que, dans le système de celui qui gouverne, chacun soit aussi heureux qu'il peut l'être; sans que le bien général du corps soit altéré. C'est là ce qui donnera à l'état la constitution la plus robuste. Cela renferme deux choses : la conduite qu'on doit tenir envers, le peuple auquel on commande, et celle qu'on doit avoir avec les puissances voisines. , .

Pour conduire le peuple, il faut établir une

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discipline qui entretienne un équilibre parfait entre tous les ordres, et qui par-là fasse trouver l'intérêt de chaque citoyen dans l'intérêt de la société. Il faut que les citoyens, en agissant par des vues différentes, et se faisant chacun des systèmes particuliers, se conforment nécessairement aux vues d'un système général. Le ministre doit donc combiner les richesses et l'industrie

des différentes classes, afin de les favoriser toutes sans nuire à aucune; c'est à quoi il réussira, si sa protection n'est jamais excliisive. De là dépend uniquement, l'union qui peut entretenir l'équilibre entre toutes les parties.

- L'ordre ainsi établi , le ministre verra sensiblement les forces et les ressources de Tétat : mais il ne saura point encore avec quelle précaution il en doit faire usage contré les ennemis. Ce qui rend un peuple puissant, c'est autant la faiblesse de ses voisins que ses propres forces. Le ministre apprendra, par la combinaison de ces choses, là conduite qu'il, doit tenir avec lesétrangers. . ' .

Ce n'est pas seulement d'après les ; richesses, naturelles des pays voisins , ni d'après l'indtijstrie de leurs habitans, qu'il doit faire ses combinaisotis; c'est principalement d'après la nature de leur gouvernement : car c'est là ce qui fait la force ou la faiblesse d'un peuple. Il est donc nécessaire pour lui de connaître les vues de ceux

qui gouvernent , leurs systèmes , s'ils en oat , et quelquefois même les pétiteè intrigues de cour. Souvent les plus léger» moyens sont le principe des grandes révolutions; et, si on remontât!: à la source des abus qui ruinent les états , on ne ver- ^ rait ordinairement qu'une bagatelle contre laquelle on n'avait pas songé à se tenir en garde, parce qu'on n'en avait pas prévu toute l'influence.

Ces connaissances acquises , un roi ne' doit pas se faire, par rapport à son peuple, et par rapport aux étrangers, deux systèmes à part et comme séparés l'un de l'autre* Il ne doit avoir qu'une seule vue dans toute sa coiuluite^ et son système pour l'extérieur doit être si fort subordonné à Celui qu'il s'est prescrit pour l'intérieur, qu'il ne s'en forme qu'un seul des deux. Par-là il acquerra autant de puissance que les eircoustances le pourront permettre,

Il e^ évident qu'un système forme suivant ces règles, est absolument relatif à la situation des choses* Cette situation venant à changer^ il faudra donc que le système change daiis b tnème proportion , c'est-à-dire que le» changemens in-t troduits doivent être si bien combinés avec les choses conservées, que l'équilibre continue à se maintenir entfe toutes lés parties de la société, C*est ce qui ne peut être exécuté avec succès , que par celui qui a imaginé , ou du moins^ p$rf$(i-» tement étudié le svstème.

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Mais ceux qui présideut au gouvernement n'ayant pas toujours toutes les connaissances néœssaires, le public soufïre souvent des changemens qui se font. Il se prévient aussitôt contre tdute innovation; et, parce que les nouvelles vues d'un ministre n'ont pas réussi ^ on juge que celles, des autres ne réussiront pas mieux. Il faut s'en tenir 9 dit-<»n, aux établissemenis de nos pères; ils suffisaient de leur temps , pourquoi ne «uifiraient^ils pas aujourd'hui?

Ceux qui adoptent de pareils préjugés ne veulent pas . apercevoir . que des ressorts suffisans pour faire mouvoir une . machine fort simple, ne le sockt plus si (elle devient fort composée.

Dans leur oidgine, les sociétés n'étaient formées que d'un petit nombre de citoyens égaui^^. Les magistrats et les généraux n'avaient de supériorité que pendant l'eKeroice de leurs fonctions : ce temps passé., ils rentraient dans la dasse des autres. Le citoyen n'avait donc de supérieur que la loi. PadT la $uite les sociétés d'a^andirent, les citoyeils se multiplièrent) let l'égalité s'altéi^a. Alors on vit Aaître peu à peu différons ordres; celiib'des gens de guerre, œlui des magistrats, celui des négooians , etc. ; ei: chacun de ces ordri^s prit son rang^ d'après l'autorité qu'il avait obtenue. Dans le temps d'égalité, les citoyens n'avaient tous qu'un même intérêt, et im petit

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nombre de lois fort simples sufiGisaient pour gouverner. L'égalité détruite , les intérêts ont varié à proportion que les ordres se sont multipliés ^ et les premières lois n'ont plus, été suffisantes. Il ne faut que cette considération pour sentir qu'avec le même système , on ne peut pas gouverner une société dans son origine, et dans les degrés d'accroissement ou de décadence . par où elle passe. .

On ne peut donc blâmer ceux qui veulent introduire des changemens dans le gouvernement; mais il les faut inviter à acquérir toutes les connaissances nécessaires pour n'en faire que conformément à la situation des choses.

L'occasion la plus délicate pour un roi ou pour un ministre, c'est quand un état ayant été mal gouverné pendant plusieurs règles, il. paraît qu'on n'a plus de plan ni même de principes.

Pour lors, les abus naissent en abondance^ et

plus on attend à y remédier, plus on aura d'obstacles à surmonter.

Pour se faire un système en pareil cas , il ne £siut pas chercher dans son imagination le gouvernement le plus parfait : on ne ferait qu'un rcHman. Il faut étudier le caractère du peuple, rechercher les usages et les coutumes , démêler les abus. Ensuite on conservera ce qu'on aura trouvé bon, on suppléera à ce qu'on aura trouvé mauvais : mais ce sera par les voies qui se confor*

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mei^ont davantage aux mœurs des citoyens. Si le ministre les choque, ce ne doit être que dans les occasions où il aura assez d'autorité pour prévenir les inconvéniens qui naissent naturellement des révolutions trop promptes. Souvent il ne tentera pas de 'détruire brusquement un abus; il paraîtra le tolérer, et il ne l'attaquera que par des voies détournées. En un mot il combinera si bien-lçs changemens avec tout ce qui sera conservé, et avec la puissance dont il jouira, qu'ils se feront sains qu'on s'en aperçoive , ou du moins avec l'approbation d'une partie des citoyens « et sans rien craindre de la paît de ceux qui y sé^ raient contraires.

Ceux qui n'apportent pas toute cette circonspection dans /la réfprme- du. gouvernement, s'ex^ posent à précipiter la ruine de l'état. Ne combinant ' qu'une partie dés vcboses auxquelles ils devraient avoir égacd, leurs projets sont nécessairement défectueux.

Mais avant tout, il faudrait bien voir, je veux dire voir sans préjugés, et voilà ce qui est difiBcile» surtout aux souverains ; car, dans là démocratie ' le souverain n'a que des caprices; dans l'aristocratie il est tyran ; dans la monarchie, d'ordinaire il est faible, et sa faiblesse ne le garantit ni des ^caprices ni de la tyrannie. Si vous parcourez les siècles de l'histoire, vous vous confirmerez dans )a maxime que V opinion' gouverne le monde ;

or qu'est-ce que Topinion, sinon les préjugés? voilà donc ce qui conduit les souverains.

Chaque gouvernement a des maximes , ou plutôt chaque gouvernement a une allure, qui suppose des maximes que souvent il n'a pas ou qu'il ne sait pas avoir. Il va à son insu , par habitude ; et » sans se rendre raison de ce qu'il doit faire , il fait comme il a &it. Cest ainsi qu^en général les nations s'aveuglent sur leuis vrais intérêts, et se précipitent les unes sur les autres. L'expérience, qui instruit tous les hommes , ne les instruit pas. Rien nç peut donc les instruire. Je ne prétends pas néanmoins qu'il ne faille pas tenter de les éclairer; car la lumière produira toujours quelques bons effets. Elle en. produira du moins chez les nations qui auront conservé des mœurs.

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