CHAPITRE IV
Premier et second exemple sur l'abus des Systèmes abstraits.
Les philosophes doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent, plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. Peu de personnes
< Logique.
DES STSTiMES. 35
sont en droit d'avoir du mépris pour l'aveuglement qui leur feit foire si fréquemment des tentatives au-dessus de leurs forces ; et le commun des hommes les croit grands, parce qu'ils s'appliquent à de grands objets. Dans cette prévention, on écarte totis les soupçons qu'on pourrait avoir sur leurs lumières ; on suppose contre toute raison , qu'il y a des connaissances qui ne peuvent pas être à la portée de tout esprit intelligent ; et l'oii rejette, sur la profondeur des matières, l'obscurité des écrits qu'on n'entend pas. D'ailleurs il failt tant d'attention pour être en garde contre une notion vague ^ contre un mot vide de sens , contre une équivoque, qu'on a plus tôt feit d'admirer que de critiquer. Aussi, plus les questions que les philosophes agitent sont difficiles , plus leur réputation est à l'abri. Ils le sentent euxmêmes ; et, sans trop s'en rendre raison , ils sont portés , comme par instinct , à fouiller parmi les choses que la nature s'efforce de nous cacher. Mais retirons-les , pour quelques momens, de ces abîmes , où ils ne peuvent que se perdre ; appliquons leur manière de raisonner à des objets familiers, les défauts de leur conduite deviendront sensibles. Dans cette vue, j'ai choisi pour ce chapitre deux exemples dont le ridicule sautera aut yeux de tout le monde. Les préjugés les plus populaires m'en fourniront pour le suivant. Dans un autre , je rapporterai des erreurs qu'il semble
que le peuple et les philosophes se disputent. Enfin j'exposerai des opinions qui, pour n'appartenir qu'à ces derniers , ne sont ni moins fausses, ni moins ridicules. Mon objet, dans ce plan, est de faire sentir que le philosophe et l'homme du peuple s'égarent par les mêmes causes. Ce sera une confirmation de ce que j'ai déjà prouvé ailleurs ï. J'apporterai un grand nombre d'exemples , parce que rien ne me parait plus important que de détruire la prévention où Ton est pour les systèmes abstraits.
Un aveugle-né, après bien des questions et bien des méditations sur les couleurs crut enfin apercevoir dans le son de fa trompette l'idée de l'écarlate. Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire connaître combien sa confiance était mil fondée.
Si nous voulons rechercher la manière dont il avait raisonné, nous y reconnaîtrons celle des philosophes. J'imagine que quelqu'un lui avait dit que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante ; et il fit ce raisonnement. J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette; l'écarlate est une chose brillante et éclatante : donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la trompette.
Sur ce principe, cet aveugle aurait également
■ Jrt tle penser y ii* part., chap. i. Voyez aussi la Logique.
pu se former des idées de toutes les autres couleurs et établir les fondemens d'un système dans lequel il aurait démontré, i° qu'on peut exécuter des airs avec des couleurs cofiame avec des sons ; 2° qu'on peut faire un concert avec des corps différemment colorés comme avec des instrumens ; 3<* qu'on peut voir des airs comme on les peut entendre; 4** qu'un sourd peut danser parfaitement en mesure; et peut-être encore mille choses, toutes plus neuves et plus curieuses les unes que les autres.
Il ne manquerait pas de faire valoir son système par les avantages qu'on en pourrait retirer ; il exagérerait l'inconvénient dû défaut d'oreille dans ceux qui font profession de danser et de chanter; il n'oublierait à ce sujet aucun lieu commun, et il nous apprendrait comment nous pourrions faire suppléer les yeux aux oreilles. Que ne dirait -il pas sur la manière de mêler ces deux harmonies, sur l'art d'apprécier le rapport des couleurs aux sons, et sur les effets merveilleux que devrait produire une musique qui irait tout à la fois à l'âme par deux selïis ? Avec quelle sagacité ne conjecturerait-il pas qu'on en trouvera vraisemblablement une qui arrivera encore à elle par un plus grand nombre ? et avec quelle modestie ne laisserait- il pas à de plus habiles que lui le succès de cette découverte? Il admirerait sans doute qu'il n'eût été donné qu'à lui de découvrir des
fW
38 TBAITi
choses échappées h tous ceux qui voient. Il se confinerait dans ses principes en considérant les conséquences qu'il en aurait tirées , et il ne manquerait pas d'être regardé comme un génie par ceux qui j comme lui , seraient privés de la vue : mais son triomphe neserait que parmi des aveugles.
U y a de l'harmonie dans les couleurs, c'est-àdire que les sensations que nous en avoi^» se font avec certains rapports et certaines proportions agréables. Par cette raison il y en a aussi dans les choses du toucher, de l'odorat et du goût : mais quiconque voudrait £gLire des airs pour chacun de ces sens , ferait conixaitre qu'il s'attache plus au son d'un mot qu'à sa signification.
En vérité , l'établissement d'un pareil système aurait à peinte de quoi surprendre. On a toujours été port^ à supposer une véritable musique partout où l'on a pu faire usage du mot harmonie. N'est-ce pas sur ce fondement qu'on a cru que les astres fp^^maient par leur mouvement un concert parfait ? On ne manquerait pas même de raisons propres à confirmer cette vision pour peu qu'on voulût appliquer son imagination à découvrir quelques rapports entre les élémens de la musique çt les parties de ce monde> Je le vais&ire, et je tirerai de là mon second exemple.
C'est une chose éyidentç, remarquerai-je d'abord , que s'il y a sept tons dans la musique , il y a s^issi sept planètes. En second lieu, je puis sup-
DES SYSXàVES. 3^
poser que qai apwcevrait la grandeur de ces planètes, leturs distances ou d'autrea qualités, trouverait entre elles une proportion semblable à celle qui doit être entre sept corps sonores qui sont dans l'ordre diatonique. Gel» posé, (car on peut supposer tout ce qui n'est pas impossible : et qui d'ailleurs pourrait prouver le coniraire ? ) rien n'empêcherait de reconnaître que les corps célestes fonncait un eoncert parËiiL
Kous devrions même être d'autant pki& port^ k recevoir cette proposition pour vraie, qu'elle deviendrait un principe riche et fécond qm nous menerail; à des découvertes où sans ce secours nous n'aurions osé aspirer.
Tout le monde convienk que les étoiles fixes sontaijLtant de soleiisrje n'ai garde de rien avancer qi»v'on puisse me comtester. Or U serait sans doute cujrieux de savoir combien chaque étoile édaijre de plunètes. On avouera avec moi- que^jitsqp'ici^ aucun astronome ni physicien n'a pu être capable* de résoudre cette question : mais dans mon système la chose s'expliquerait .d'une façon toute sii:Qple et toute naturelle. Car s'^t y a une harmonie parfailîe parmi les corps célestes, et s'il n'y a que sept tons fondamentaux dans la musique , il ne doit y avoir que sept planètes fondamentales autour de chaque étoile.
Qu^ si quelque esprit inquiet et peu accoutumé à saisir et à goûter ces sortes de. i/iérités, sfa^irisait
4o TAAITi
de penser qu'il peut y en avoir davantage, je lui réponds que ce qu'il prend pour des planètes fondamentales ne sont que des satellites.
Au reste, pour qui serait cette musique? Je vois ici qu'il y a des créatures dont la taille est prodigieusement au-dessus de la nôtre.ySans doute que celles qui sont destinées à jouir de cette harmonie céleste, ont des oreilles proportionnées à ces concerts , et par conséquent plus grandes que les nôtres, plus grandes que celles d'aucun philosophe. Heureuse découverte ! Mais encore leurs oreilles sont en proportion avec les autres parties de leur corps. La taille de ces créatures surpasse donc la nôtre autant que les cieux surpassent les salles de nos concerts. Quelle taille immense! Voilà où V imagination s'étonne; voilà où elle se perd : preuve convaincante qu'elle n'a point de part aux découvertes que je viens défaire. Elles
sont l'ouvrage de t entendement pur, ce soitt des vérités toutes spirituelles^,
' Je joins ici les conjectures d'an homme célèbre sur les habitans des planètes ; elles prouvent qu'il n'y a rien d'exagéré dans le ridicule des systèmes que je yiens d'imaginer.
L'analogie fait juger que les planètes sont habitées. On sait avec quelle grâce cet argument est développé dans la Pluralité des Mondes. Mais M. de Fonlenelle est trop philosophe pour tirer d'un principe des conséquences auxquelles il n?condait pas. MM. Huyghens et Wolf n'ont pas été aussi sages. Selon eux', les astres sont peuplés d'hommes comme
Raillerie à part , car je ne sais si l'on nie pardonnera ce badinage dans un ouvrage si sérieux,
nous , et le dernier croit même avoir de bonnes raisons pour d<^ter miner jusqu'à la taille de leurs habitans. « Il est, à mon «égard (dit>il, Élém, astronom., Genève, i735, part, ii), « pres<|ue hors de dopte que les habitans de Jupiter sont « beaucoup plus grands que ceux de la terre ; il faut que ce « soient des géans. En effet, la prunelle se dilate ou se ré-, « trécit^ suivant que la lumière est plus vive ou plus faible. Cl Or, la lumière dans Jupiter est, à la même hauteur du so-^ « leil , plus faible que sur la terre , car Jupiter est beaucoup « plus éloigné du soleil; par conséquent, les habitans de ce te « planète doivent avoir la prunelle plus grande que ceux 'de t la terre. Or rexpérience montre sensiblement que la pru- «nelle est en proportion avec l'œil , et l'œil avec le reste du « corps; en sorte que les animaux^ qui ont de plus grandes « prundHes, ont de plus grands yeux, et qu'ayant de plus « grands yeux , ils ont le corps plus grand. Les habitans de « Jupiter sont donc plus grands que nous. Je nié manque pas « même de raisons pour prouver qu'ils sont de la taille d'Og, « roi de Bazan, dont le lit, au rapport de Moïse, avait en « longueur neuf coudées et quatre en largeur ; car la distance « de Jupiter au soleil est , à la distance de la éerre au soleil , « comme a6 à 5. La quantité de la lumière solaire dans Jupiter « est donc à la quantité de la lumière solaire sur la terire, «r comme 5 fois 5 à 26 fois a6. Mais l'expérience apprend que « la prunelle se dilate à proportion moins que la quantité de « la lumière ne diminue , autrement un objet éloigné et un « plus proche pourraient paraître également édaîrés; le pre- «> mier cependant le parait beaucoup moins. U faut donc que « la prunelle des habitans de Jupiter, dans le plus grand « rétrécissement comme dans la plus grande dilatation/ sîoit
4 a TRAITJÉ
ce n'est qu'avec beaucoup de précaution que les hommes devraient ^e servir d'expressicms métaphoriques. Bientôt on oublie que ce ne sont que des méthaphores ; on les prend à la lettre et on tombe dans des erreurs ridicules.
£n général rien n'est plus équivoque que le langage que nous employons pour parl^:* de nos sensations. Le mot douXj par exemple, ne présente rien de précis. Une chose peut être douce
« iaoin$ grande par rapport à odle des kabiteos de la terre , « f|ae %S loii %& ne l'est par rapport à 5 fois 5. » (J'ai étendu un peu ici le caisomieinentderaiitevp, parce qu'il ne m'a pas paru as9i»f9 bîjen développé): «t d'où il s'ensuit qne le diamètre de nia pruAeUe des habitans. de Jupiter sera moins grand par « vai^poçt à eelui de la prunelle des babitans de la terre, que « ^Q. ne l'est paK.rappqct 4 5; car les grandeur» des pmaelles « sont oomme les (purrés des diamètres.
« Imaginons donc que le rappoiit des deux diamètres soit « cehii de %o à a6 ou de 5 à i3; eela posé y la taille des ba- « bitsDA de la terre étant ordinairement de cinq pieds pari- « iliens ^ OH de 75x5. particules, dont le pied parisien en « çojp^9t i44.o(je me trouve de cette grsfideur^là), on -verra « que lu taîAe ordinaire- «nx babitans de Jnptter doit ènse «dQ 19539. particules, ou de i3. pieds -jSj»^. Or, suivant « M. Eî^epscbmid^ la pouiée béhcaîque contient 2389 pavti- « 4ules. de pied- parisien; la longueur du lit du géast dont « panle Moïse eal dune de ai 456 particules. Retrancbone-en « un pied où i44o particules, il en reste pour la tiille d'<^ « 10016 <ia i3i pieds f|f|. Oa.¥oit combien approcbe de cette n mesure: la tailte des babitaiis de Japiter, puisqu'elle est de
en biien des manières ; à la vue, au goût, à Todoral;; à l'omie, au toucha, à l'espirit, aii cœur, à Timagiiiatîop. Dana tous oes cas , c'est un sens si dit- £éxen\ qu'on né saurait juger de l'un par l'autre. Il en est de méoie du mot harmonie et de beaucoup d'autres.