TROISIEME EXEMPLE
Oe Torigioe et des pix>gcès de k Divination.
L'esprit du peuple est sy^^oiatiqu^ comme celui du philosophe, mais il n'est pas aus^i facile dé démêler les principes qui l'égarent. Ses erreiirs s'accumuleoit en si grand nombre et se tiennent pai: des analogies quelquefois si fines , qu'il n'est paa lui-même capable d^e reconnaître son ouvrage d^ns. les systèmes qu'il a formés. L'histoire de la divination en est un. exemple bien sensible. Je vais eisposer par quelle suite d'idées tant de superstitions ont pu prendre naissance.
Si la vie de l'homme n'avait été qu'une sensationi non interrompue de plaisir ou de douleur, hiiur^ux dans un ca&sans au^upe idée de malheur, malheureux dans L'autre sans aucune idée de bonheur, îJi eût jou de son bonheur ou souffert son
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malheuf sans regarder autour de lui pour découvrir si quelque être veillait à sa conservation ou travaillait à lui nuire. C'est le passage alternatif de l'un à l'autre de ces états qui l'a fait réfléchir qu'il n'est jamais si malheureux que sa nature ne lui permette d'être quelquefois heureux ; et qu'aussi il n'est jamais si heureux qu'il ne puisse devenir malheureux. De là l'espérance de voir la fin des maux qu'il souffre et la crainte de perdre un bien dont il jouit. Plus il remarque cette alternative, plus il voit qu'il ne dispose pas des causes qui la produisent. Chaque circonstance lui apprend la dépendance où il est de tout ce qui l'environne; et quand il saura conduire sa réflexion pour remonter nies effets à leur vrai principe, tout indiquera ou lui démontrera l'existence du premier des êtres.
Parmi les maux auxquels nous sommes exposés, il en çst dont la cause se manifeste, et d'autres que nous ne savons à quoi attribuer. Ceux-ci furent une source de conjectures pour ces esprits qui croient interroger la nature lorsqu'ils ne consultent que leur imagination. Cette manière de satis* faire sa curiosité, encore aujourd'hui si ordinaire, était la seule pour des hommes que l'expérience n'avait point éclairés; c'était alors le premier e£fort du génie. Tant que les maux ne furent que particuliers, aucune de ces conjectures ne se répandit assez pour devenir l'opinion générale;
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DE» STSTÉMES. 4^
Mais sont-ils plus communs : est-ce la peste, par exemple ^ qui ravage la terre ; ce phénomène fixe l'attention de tout le monde, et 1^ hommes à imagination ne manquent pas de &ire sTdopter les systèmes qu'ils se sont faits. Or à quelle cause des esprits encore grossiers pouvaient-ils rapporter les maux dont on était accablé , sinon à des êtres qui se trouvent heureux en disant le malheur du genre humain?
Cependant il eût été cruel d'avoir toujours à craindre. Aussi l'espérance ne tarda pas à modifier ce système. Elle fit imaginer des êtres plus favo* râbles et capables de contre-balancer la puissance des premiers. On se crut donc l'objet de leur amour, comme on se croyait l'objet de la haine des autres.
On multiplia ces deux sortes d'êtres suivant les circonstances. L'air en fut rempli ; ce furent les esprits aériens et les génies de toute espèce. On leur ouvrit les maisons ; ce fut les dieux Pénates. Enfin on les distribua dans les bois, dans les eaux, partout, parce que la crainte et l'espérance accompagnent partout les hommes.
Mais ce n'était pas assez de peupler la terre d'êtres amis ou ennemis. L'influence du soleil sur tout ce qui existe était trop sensible poui; n'être pas remarquée. Sans doute cet astre fut mis de bonne heure au nombre des astres bienfaisans. On ne tarda pas non plus à supposer de l'influence
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à la lune; peu à peu on en dispensa à toutes les étoiles qu'on eut occasion d'obserVér plus pârtîculièrement^ ensuite l'imagination donna à son gré un caractère de bonté ou de malignité & cette influence ; et dès lors les cieux parurent concerter le bonheur ou le malheur du genre humain. Il ne s'y passa plus rien qui ne devint intéifessant : on étudia les astres , et on rapporta à leurs diffé^ rentes positions des effets différens. On ne manqua pas d'attribuer, par exemple, les plus gtands événemens, les famines, les guerres, là mort des souverains, etc. , aux phénomènes les plus rares et les plus extraordinaires, tels que les éclipses et les comètes : l'imagination suppose volontiers un rapport entre ces choses.
Si les hommes avaient pu considérer que tout est lié dans l'univers, et que ce que nous prenons pour l'action d'une seule de ses parties, est le résultat des actions combinées de toutes ensemble depuis les corps les plus grands jusqu'aux moindres atomes , ils n'auraient jamais songé à regarder uneplanète ouune constellation commejeprincipe de ce qui leur arrivait; ils auraient senti combien il était peu raisonnable de n'avoir égard dans l'expltcation d'un événement qu'à la moindre partie des causes qui y ont contribué. Mais la crainte , premier principe de ce préjugé, ne p^met pas de réfléchir : elle montre le danger, elle le grossit, et on se croit trop heureux de le pouvoir rap-
porter à une cause quelconque; c'est une espèce de soulagement aux maux qu'on soufire.
L'influence des astres fut donc reconnue et il ne fut plus question que de partager entre eux la dispensation des biens et des maux. Toici sur quel fondement on fit ce partage.
Les hommes, familiarisés avec le langage des sons articulés , jugèrent que rien n'avait été plus naturel que de donner aux choses les noms qui leur avaient d'abord été donnés. Ils pensaient ainsi parce que ces noi;nB leur paraissaient naturels : ils n'avaient pas d'autre raison , et c^est ce qui les égara : d'ailleurs , il n'est pas douteux que cette opinion n'ait fait un fondement. En effet , il est certain que, lorsqu'on a voulu nommer les choses, on a été forcé, pour se faire entendre, de choisir les mots qui avaient le plus d'analogie sott avec les idées qu'on se faisait, soit avec le langage d'action ^i présidait à la formation des langues '. Mais on s'imagina que ces noms ret Açaient ce que les objets sont en eux-mêmes, et en conséquence on jugea que les dieux seuls avaient pu'^les enseigner aux hommes. Les philosophes , de leur c6té^ trop prévenus ou trop vains pouriâoupçonner les bornes de l'esprit hiumain , ne doutaient pas que les premiers inventeurs des langues n^eussent connu la nature des êtres. L'étude des noms de-
» GtAmmaire , part, première.
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vait donc paraître un moyen très-propre à découvrir Tesftence des choses; et ce qui confirma dans cette opinion , c'est que parmi les dénominations on en voyait plusieurs qui indiquaient encore sensiblement les propriétés ou le caractère des objets. Ce préjugé étant généralement répandu , il n'était pas difficile de déterminer l'influence qu'on pouvait attribuer à chaque planète.
Des hommes qui s'étaient rendus célèbres avaient été mis au rang des dieux , et on leur avait conservé, après leur apothéose, le même caractère qu'ils avaient eu sur la terre. Soit que de leur vivant on eût par flatterie donné leurs noms à des astres, soit qu'on ne l'eût fait qu'après leur mort et pour marquer le lieu destiné à les recevoir, les mêmes noms furent communs aux divinités et aux étoiles.
Il ne /allait donc plus que consulter le caractère de chaque dieu pour deviner l'influence de chaque planè|p« Ainsi Jupiter signifia les dignités, les grands soips, la justice, etc.; Mars, la force, le courage, la vengeance, la témérité, etc. ; Vénus, la beauté^ les grâces, la volupté, l'amour du plaisir , etc. : en un mot, on jugea de chaque planète par l'idée qu'ion s'était formée du dieu dont elle portait le nom. Quant aux signes, ils durent leur vertu aux animaux d'après lesquels ils avaient été nommés.
On ne s'arrêta pas là. Une vertu étant une fois
DES SYSTJSHES. 49
attribuée aux astres , il n'y avait plus de raison pour borner leur influence. Si cette planète pro*^ duit tel effet, pourquoi ne produira- 1 -elle pas cet autre qui a quelque rapport avec le premier? L'imagination des astrologues passant de la sorte d'une analogie à l'autre, il n'est plus possible de découvrir les différentes liaisons d'idées dont se sont formés leurs systèmes. Il faudra enfin que la même planète produise des effets tout différens, et que les planètes les plus contraires en produisent de tout-à-£ait semblables. Ainsi tout sera confondu par la même manière de raisonner qui avait d'abord départi à chaque astre une vertu particulière.
On ne pouvait pas accorder indifféremment de l'influence à toutes les parties des cieux. 11 était naturel de croire que celles où l'on ne remarquait point de variation n'influent pas, ou que, si elles influent , elles tendent à conserver toujours les choses dans le même état. C'est pourquoi les astrologues, boi^nant tout aux révolutions du zodiaque, n'ont communément attribué de l'influence qu'aux douze signes et aux planètes qui les parcourent.
Chaque planète ayant dans ce système une vertu qui lui est propre, il était naturel d'inférer qu'elles tempèrent mutuellement leur action suivant le lieu du ciel qu'elles occupent et les raptports où elles se trouvent.
*Sfi TRAITÉ
Dm là oa éftt dû conclure qne la vertu d'une plsorte change à chaque instant : mais il n'eût {ftins été possible de déterminer cette vertu , et l'astrologie fût devenue impraticable.
Ce n'était pas lé compte des astrologues qui avaient intérêt à abuserde la simplicttédes peuples, tii même de ceux qui, agissant de bonne foi, étaient ies premiers trompés. On établît donc que pour juger de l'influence des planètes il n'était pas nécessaire de les observer dans tous les points du «odiaque , et on se borna aux douze lieux principaux qui avaient été partagés entre les signes.
Une autre dilBoulté fut levée de 1^ même ma* nière. Ce n'était pas assez d'avoir déterminé la constellation où l'on doit observer chaque astre ; il fallait encore décider si l'on dodt avoir égard au lieu que nous occupons sur la terre. Sur quel fondement aurait-on supposé qu'une planète produit de semblables effets sur un Chinois et sur un FÎTctnçais, puisque la direction de ses rayons n'est pas la même pour l'un et pour l'autre ? Mais tant d^exactiude eût renéu les calculs trop tmbairassans^ Dans la distance ou la terre est dfs cieux, on la considéra comme un point, et il fiit arrêté que la différente direction des rayons est si peu de chose <pi'on doit la compter pour rien.
Mais ce qui pouvait surtout embarrasser les a^ trotogues , <fesH que dans leur système les astres devraient influer sur un animal à chaque instant^
DES SYST^IfTSS. . 5l
c'estrà^ire depuis c^lui ou il esK coi^u^jiii^qu'^ celai où ii cesse de vivrç : ils ne voyaient pas de raisons pour suspendre çetXe açtioa ju$qi|'à UU certain temps piarqué après la conception, ni pour l'arrêter entièrement avant te tnojpent de la mort*
Or les planètes, p^^ssant alternativement d'un état où elles exercent toute leur puissance , à up état où elles ne peuvent rien , amraient donc détruit successivement l'ouvrage l'une de l'autre j nous aurions éprouvé toutes les vicisûtudçs que ce comj^t n'eût pas manqué de produire, et la suite des çvénemens eût été à peu près la méine pour chaque l^pmme* S'il y eût eu quelque différence , ce n'eut été qu'au^ut que les astre$ dont on aurait d'abord éprouvé l'influence eussent fait des ine^res^ions si profondes , qu'elles ^'auraient ja^QQals pu être entièrepient effacées. Alors , pour d^erminer cette différence , il eût fallu s'assurer du tnoment de la conception, il eût même fallu remonter plus haut ; car pourquoi n'eût-on pas dit qqe l'action des autres préparait le germe longtemps avant que l'animal fût conçu ?
On ne devine pas comment les astrologues auraient aurmpnté ces dif&cultés si un préjugé ne fût veim k l^W secours. Heureusement pour eux on a de tout temps été persuadé que nous ne sommes dan^ le cours de la vie, que ce que nous sommes nés. Eln conséquence, ils établirent pour principe
5 a ïRAiri
qu'il suffisait d'observer les astres par rapport au moment de la naissance. On sent combien cette maxime les mit à leur aise.
Cependant il était encore bien difficile de connaître exactement le moment de la naissance d'un homme. L'astronome le plus exact l'cût-il observé, on ne pouvait pas s'assurer qu'il n'y eût quelque eiTcur. Or une erreur d'une minute, d'une seconde, ou de quelque chose de moins, suffit pour que l'influence ne soit pas la même. Mais les astrologues n'avaient garde de rechercher une précision qui aurait rendu leur art impraticable; et ceux qui les consultait, curieux qu'on leur dit l'avenir, étaient contens pourvu qu'on leur prédît quelque chose. On se bornait donc ordinairement au jour et à l'heure de la naisssance,' comme si les événemens devaient être les mêmes pour tous ceux qui sont nés le même jour et à la même heure. Si quelques-uns paraissent se piquer de plus d'exactitude, c'est pour accréditer leur cKarlatanerie.
A mesure que ce système d'astrologie se formait, on faisait dés prédictions. Dans le grand nombre quelques-unes furent confirmées par l'événement, on s'en prévalut; les autres ne portèrent point coup à l'astrologie. On rejetait tout sur les astrologues qu'on supposait ignorans; ou, s'ils passaient pour habiles , on les excusait en attribuant à quelque méprise de calcul ce qui
provenait du vice même de l'art; plus souvent encore on n'y faisait point d'attention. Quand une fois les hommes se livrent à la superstition, ils ne font plus de pas que pour aller d'égaremens en égaremens. Sur mille observations, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pourraient les tirer d'erreur ; ils n'en font qu'une , et c'est celle qui les j retient.
Il y a un artifice qui a souvent réussi aux astrologues, c'est de rendre leurs oracles d'une manière obscure et équivoque, et de laisser à l'évé-^ nement le soin de les éclaircir» Mais ils n'ont pas besoin toujours de tant d'adresse, et quelquefois
ils n'attendent l'accomplissement de leurs prophéties, que de l'imagination de ceux qui en sont l'objet. Celles qui menacent de quelques malheurs s'accomplissent plus communément que les autres^ parce que la crainte a bien plus d'empire sur nous que l'espérance. Les exemples en sont communs. Il y a donc du danger à faire tirer son horoscope quand on. croit à l'astrologie. J'ajoute qu'il y a même de l'imprudence quand on n'y croit pas. Si l'on me prédit des choses désagréables qui
aient quelque liaison avec les différentes circonstances ou me fait naturellement passer le genre de vie que j'ai embrassé, chacune de ces circonstances me les rappellera malgré moi. Ces images tristes me troubleront plus ou moins, à proportion de la vivacité avec laquelle elles se retraceront.
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L'impresaton sera grande surtout si dans l'enistnoi^ j'ai cru à l'aétrologie : car IHmaginatioii cotiser- ▼erÀ sur moi, devenu raîsonRable, l'empire qu'elle arait quand je ne l'étais pas. En vain ^me diraije, Il y a de la folie à m'inquiéter : as5e<i& philosophe pour connaître combien mon inquiétude est {)eu fondée, je ne le serai point assift pour la dissiper.
J'ai lu quelque part qu'un jeune homme , destiné par sa naissance et par ses talens à avoir part ^u gouvernement de la république» commençait è y jouir de quelque considération. Par comptaiaance il accompagna deux ou trois de ses amis ^ez une devineresse. On le pressait de se faire ^ À son tour, tirer son horoscope^ mais inutilemeM. Aussi convaincu qu'on peut l'être de la futilité de cet art) il ne répondit que par des railleries sur la sibylle. Plaisantez^ plaisarUez^ répliqua cette femme piquée ; mais je vous apprends ^ moi^ que vous perdrez la tête sur un écha/aud. Le jeune homme ne s'aperçut pas que dans le moment ce propos fît la moindre imipression sur lui; il en rit et se retira sans trouble. Cependant scm kni^ùation avait été frappée, et il fut fort étonné qu'à toute occasion la menace de la devineresse se retraçât à lui et le tourtbantàt comme sHl y eut ajouté foi. Il combattit long-tempè cette foiie, mais le moindre mouvement de la r^ubUque la réveillait et rendait tous ses efforts inutiles*
DES STSXàVES. &5
Enfin il: n'y trouva d'autre remède que de re^ ooncer aux affaires , et de s'exiler de sa patrie pour allCT vivre dans un gouvernement phia tranquille*
On pourrait conclure de là que la philosophie consiste plus à ^ous méfier assez de nous-mêmes pour éviter toutes ies occasions où . notre esprit peut être frapgé, qu'à nous flatter, que nous se* rona toujours les maîtres d'écarter les inquiétudes dont l'imagination peut être cause.
 peine les astrologues purent-ils citer quelques prédictions jus.tifiées par l'événement, qu'ils se vantèrent qu'une IcHigue suite d'observations dé*^ posait en leur faveur.
Je ne m'arrêterai pas à détruire une pareille prétention ; sa fausseté eçt ms^nifeste. On ne peut disconvenir que l'exactitude des observations as* trologiques nedépende des connaissances acquises en astronomie. Les progrès que les modernes ont faits dans cette dernière science, montrepit dona sensiblement pendant combien de siècles les astrologues ont été dans l'ignorance de bien des choses nécessaires à leur art.
Cependant on n'a pas hésité à faire des systèmes. Les ChaldéejQS et les Égyptiens avs^ent chacun leurs principes : les. Grecs, qui reçurent d'eux cet art ridicule , y firent des ehangepaens, comme ils en ont fait à tput ce qu'ils ont empnittté des étrangers : les Arabes, à leur tour.
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traitèrent l'astrologie des Grecs avec la même Kberté, et transmirent aux modernes des systèmes, auxquels chacun ajoute et retranche comme il lui plaît. Les astrologues ne conviennent plus que sur un point , c'est qu'il y a un art pour connaître l'avenir pai* l'inspection des astres. Quant aux lois qu'on doit suivre, chacun en prescrit qui lui sont particulières, et condamne celles des autres.
Le peuple cependant, qui ne voyait pas combien il régnait peu d'intelligence parmi eux, croyait que toutes les fables qu'on lui débitait étaient autant de vérités qu'une . longue expérience avait confirmées. Il ne-doutait point, par exemple, que les planètes ne se fussent partagé les jours, les nuits, les heures, les pays, les plantes, les arbres, les minéraux, et qu'enfin, chaque chose étant sous la domination de quelque astre, le ciel ne fut un livre, où, l'on pouvait lire ce qui devait arriver aux empires , aux royaumes, aux provinces, aux villes et' aux particuliers. On peut voir dans les ouvrages d'astrologie , que ce partage n'a d'autre fondement que quelque rapport imaginaire entre le caractère qu'on a donné aux astres, et les choses qu'on a voulu mettre ^6us la protection de chacun d'eux.
C'était beaucoup que d'avoir pourvu de la sorte au gouvernement du monde : mais il restait encore un inconvénient, grand, sans doute, aux yeux des astrologues , c'est que les astres bien^
faisans txouvaient quelquefois des obstacles à nouâT £siire éprouver Ye&ei de leur influence. On songea à y remédier ; et , comme on croyait que les astres étaient des dieux, ou. qu'au moins ils étaient animés par des intelligences auxquelles le soin de notre monde était confié , on imagina qu'il n'y avait qu'à appeler à nous , et qu'à faire descendre ces esprits sur la terre : c'est ce qu'on nomma évocation.
On fit donc réflexion que les astres se plaisaient d'avantage dans les lieux d'où ils exerçaient une plus grande puissance, et qu'ils avaient une inclination particulière pour les objets qui étaient sous leur protection. En conséquence, on le^s invoqua au nom de ces ch<^es ; et , pour prier avec plus d'espérance, on se saisit d'une baguette, avec laquelle on traça les figures de ces objets autour de soi, dans l'air, sur la terre et dur les murs. Telle est, je pense, la première ori^ gihe Tie la magie. Cette superstition ayant vraisem'blablement pris naissance dans un temps où le langage d'action était très-familier, il a été naturel qu'on attachât à certains môùvemens toute la vertu magique* V
On fit plus : on considéra que , s'il était important de pouvoir évoquer ces êtres, il l'était encore plus d'avoir toujours sur soi quelque chose ^ qui nous assurât continuellement de leur pro« tection. On raisonna sur les mêmes principes
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qu'on airait eu& jmqu'alors, et on conclut qu'il suiEsaît de graver le^ mêmes figures qu'on avait coutome de trader pour les évoquer, et les prière» qu'on prononçait..On ne douta point que cet ar* tifîoe.ne réussît, pourvu qu'on eût la précaution de choisir la pierre et le n^al sympathiques à la planète dont on voulait avoir le secours, de les graver le jour et l'heure qui lui sont consacrés , et de prendre surtout le moment qu'elle est dans reudroit du del où elle jouit de toute sa puissance. Tel est l'origine des abraxas et des talismans.
Une autre cause contribua encore beaucoup à entretenir et à répandre de plus en plus ces pré* jugés,
L'ét^lissement des lettres alphabétiques ayant entièrement fait oublier la signification des hiéroglyphes , il fut aisé aux prêtres de faire passer aux yeux du peuple ces caractères pour des choses sacrées^ qui cachaient \^ plus grands mystères. Ils leur attribuèrent donc telle vertu qu'il leur plut , et on eut d'autant, moins d'éloignement à les croire , qu'oû ne doutait point que les dieux ne fiassent les 'auteurs de la science hiéroglyphiquéHb'est-à-dire d'une science qui devait tout rdnf^mer, par cette seule raison qu'on ne savait pas. ce qu'elle renfermait. Par-là , tous les caractères hiéroglyphiques passèrent peu à peu dans la »agîe, et ce ayst^^e n'en devint que plus féoond.
DES STSTÈlklJES. Sq
De cette ma^, réunie avec la science mysté-* rieuse des hiéroglyphes, naquirent d'autres su* perstitîonft.
Les bôéroglyphes renfermaîenl des traits de toute es|>èce : il n'y eut donc plus de ligne qui ne devînt un signe. Ainsi les magiciens, au lieu de ocHisulter le ciel, n'eurent plus qu'à observer la maân des personnes qui s'adressaient à eux ; et ils purent leur promettre une bonne ou une mauiraise fortune, suivant le earaclète des lignes qui y étaielit tracées. Mais, parce que leurs principes ne pertnettaient pas qu'il arrivât rien sax» l'in- 'fluence des astres, chaque ligne fut consacrée à quelqu'une des planètes. C'en fiit assesc pour lui attribuer les mêmes présages, et cet art n'en de- -nal que plus facile à pratiquer. On lui donna le nom de chiromancie.
O'un coté, dains l'écrilure hiéroglyphique, le isoleil, la lune et les étoiles servaient à représenter les états , les empires , les rois , les grands : l'écIipse et l'extinction de ces luminaires^, maAquaient des désastres temporels; le feu et l'ino* dation signifiaient une désolation produite par la guerre ou par la famine ; un serpent indiquait qcralqtfie maladie; une vipère, de l'argent; des ^■enouilles, des imposteurs; des perdrix , des pei^ sonnes impies; une hirondelle, des afflictions, mort : en un mot, il n'y avait point dkibjet connu , qui ne servit de pronostic.
D'un autre c6té, rimagination ded hommes n'agit jamais, dans le sommeil, que pour faire différentes combinaisons des choses qui leur sont connues. Elle ne peut donc leur retracer que les mêmes objets qui étaient employés dans l'écriture hiéroglyphique. Cependant ^ on ne pouvait pas encore soupçonner que les songes fussent l'ouvrage de l'imagination : quand il n'était question que des mouvemens que nous faisons avec connaissance et réflexion, on disait, ils sont les effets de notre volonté^ et on croyait avoir tout expliqué; mais les mouvemens involontaires paraissaient se passer en nous sans nous : à qui par conséquent, les attribuer, si ce n'est à un Dieu? Voilà donc les dieux également auteurs des hiéroglyphes et des;songes ; et on ne put pas douter qu'ils ne voulussent , pendant le sommeil , nous faire connaître leur volonté, lorsqu'ils tenaient avec nous le même langage qu'ils avaient établi pour l'écriture. Telle est l'origine de V onéirocritie , nu de l'interprétation des songes ^ • Ce préjugé reçu , que les dieux sont le principe de tous les mouvemens involontaires^ on voit combien les hommes trouvèrent en eux de mo^ ti& de crainte et d'espérance. Un geste, &it sans dessein, un pied avancé, par mégarde, avant
1 M. Warburthon donne à cet art la m^me origine. Essai sur les hiéroglyphes , S 4^. *
DES STSTiMES. 6Ï
Vautre, un éternuement, (out devint pour eux d'un bon ou d'un mauvais {urésage '.
Parmi les figures hiéroglyphiques, il y avait des oiseaux qui dirigeaient leur vol vers diffé^' rentes parties du monde , ou qui paraissaient chanter. Dans les commencemens , c'était-là une écriture dont on se servait poiu* signifier des choses toutes naturelles, telles que les changemens de saison, les vents, etc. Mais, quand les hiéroglyphes furent devenus des choses sacrées » on crut qu'il y avait du mystère ; et c'est vraisemblablement d'après ce préjugé que les augures imaginèrent de découvrir l'avenir par le vol et le chant des oiseaux.
Les dieux toujours occupés à éclairer les hommes sur l'avenir, devaient l'être encore plus particulièrement dans les temps des sacrifices : il était même naturel de peiiser qu'ils firappaient la victime , et imprimaient, jusque dans son sein, des marques de colère ou de faveur. Il ne put donc pas être indifférent d'observer les circonstances des sacrifices , et surtout de fouiller dans les entrailles des animaux qu'on avait immolés. Tels furent les fondemens de l'art des aruspices.
* C'est peilt-^tre de là que Tient l'usage de saluer ceux qui étemnent. Ou aura touIu leur montrer la part qu'on pr£naU à un bon augure, ou prier les dieux d'éloigner les maux dont un mauvais les menaçait. C'est une explication que j'ai vue quelque part.
6) TMêMÉ
Quoiqu'on ne révoquât) en doute aucune île ces manières de connaître l'aTenir, on était trop curieux pour n'en pas sentir souTent l'inBuffi* sance* On souhaita quelque chose de plus prém, et on fut Êivorisé par des circonstances qui donnèrent lieu à des oracles. Quelques paroles, échappées sans dessein à celui qui présidait aux sacrifices , se trouyèrent par hasard avoir rapport au motif qui faisait implorer les dieux ; on les. prit pour une inspiration. Ce suocès donna o<v casion k plus d'une distraction de cette espèce; et, parce que moins on paraksait maître de ses mouvemens^ plus ils semblaient venir d'un dieu, on crut souvent n^ devoir rendre des oracles qu'après être entré en fîiraur. C'est pourquoi on ne manqua pas de bâtir des temples dans le* lieux où les exhalaisons de la terre avaient ia propriété d'jdtéper l'esprit. Ailleurs on employa d'autres moyens pour inspirer la fiireur; enfin, le peuplp , devenu de plus en plus supen»titisux , ne demanda pas qu'on prît tant de précautions» et les piiophéties faites de sang^froid devinrent fort ordinaires '.
■ Les oracles ont pu devoir leur naissance à différentes dsnsfs, 4iHva$ki les Hvftts pay^, Vpici , # ce anjet, iip^ fon-
« Il f wêix Wf U JRaroai^ un Mov d*QÀ il sortait non 4 exhataiHNa qui ftisai Manaeries ehè^ci» et qui mototai^^ U « tète. Peut-être quelqu'un qui en fut «ntété se «ait à parler
I>£S STSTBMES. 63
Il nç oaanquait plus que de Êiire lOouToir et parler les statues des dieux. £n cela , la fpurberie des prêtres contenta la superstition des peuples. Les statues rendirent des oracles ^ .
L'imagination va vite quand elle s'égare , parce qu« riçn n'est si fécond qu'un £au:( principe. Il y
« sans savoir ce qn'il disait, et dit quelque vérité* AxtênîM^ « tlfaut qu'il y ait quelque 4^ose de divîo dans çefM tàb^^ m laisoa, elle contient la sçieoee 4e l'avenir; on coiomence à « ne p}us approcher de ce trou qu'avec respect, les cérémo- « nies se forment peu à peu. Ainsi naquit apparemment « l'oracle de Delplies; et, comme il devait son origine à une « exhalaison qui entêtait , il fallait absolument que la Pythie « entrât en fureur pour prophétiser. Dans la plupart des « autres orades, la fureur n'était pas aéceasaire* Qu'il y en « ait une fois un d'étal^li, vous jugez bien qu'il va s'en établir « mille. Si les dieux parlent bien là , pourquoi pe parleraient- « ils. point ici? Les peuples, frappés du merveilleux de la « chose, et avides de l'utilité qu'ils en espèrent , ne demandent « qu'à voir naitre des oracles en tous lieux ; et puis l'ancien- « neté survient à tous ces oracles, qui leur fait tous 4es biens n du monde, u Histoire des Oracles^ dissertation i, cbap. u* Je ne touche que iégèvement à cette partie de la divination ^ parce que M. de Fontenelle a parfaitement démêlé tout ce qqi la concerne. '
' La chose s'explique encore en disant que les démons rendaient eux-mêmes des oracles; mais cette cause est suk>^ naturelle , et c'est aux théologiens qu'il appartient plus par»* ticulièrement de la développer. Le philosophe ae borne 4Uft causes natoreUes^ mais^ pour. passeir les autres sous ailence . 41 ne. les rejette pas.
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a des dieux partout ; ils disposent de tout : donc , il n'y a rien qui ne puisse servir à faire connaître le destin qui nous attend. Par ce raisonnement, les choses les plus communes, comme les plus rares, tout devint, suivant les circonstances; d'un bon ou d'un mauvais augure. Les objets qui inspiraient de la vénération, ayjint, par-là, quelque liaison avec l'idée qu'on a de la divinité , parurent surtout les plus propres à satisfaire la curiosité des hommes. C'est ainsi, par exemple, que le respect pour Homère fit croire qu'on trouverait des prophéties dans ses ouvrages.
Les opinions des philosophes conjtribuèrent à entretenir une partie de ces préjugés. Notre âme, selon eux, n'était qu'une portion de l'âme du monde. Enveloppée dans la matière , elle ne par* ticipait plus à la divinité de cette substance , dont elle avait été séparée. Mais, dans les songes, dans la fureur, et dans tous les mouvemens faits sans réflexion, son commerce avec le corp9 était interrompu : elle rentrait pour lors dans le sein de la divinité, et l'avenir se manifestait à elle.
Les magiciens surent encore se prévaloir des conjiaissances que la médecine leur procura. Ils profitèrent de la superstition qui attribue toujours à des causes surnaturelles les choses dont l'ignorance ne permet pas de rendre raison.
Enfin, la politique favorisa la divination des prêtres ; car on n'entreprenait rien de considé*
BES StSTèMES. $S
rable sans consulter les augures , les aruspices ou les oracles.
C'est ainsi que tout a concouru à nourrir ces erreurs grossières. Elles ont été si générales que les lumières de la religion n'ont pas^ empêché qu'elles ne se répandissent , du moins en partie , chez les juifs et chez les chrétiens. On a vii parmi eux des hommes se servir , pour invoquer le diable et les morts , de cérémonies à peu près semblables à celles des païens , pour l'évocation des astres et des démons : on en a vu chercher dans l'écriture sainte des découvertes de physique , et tout ce qui pouvait satisfaire leur curiosité ou leur cupidité.
Tel est le système de la divination des astrologues , des magiciens , des interprètes de songes , des augures, des aruspices, etc. Si l'on pouvait suivre tous ceux qui ont écrit pour établir ses extravagances, on les verrait tous partir du même point, et s'en écarter, suivant que chacun est guidé par son imagination. On les verrait même s'en éloigner si fort , et par des routes si bizarres, qu'on aurait bien de la peine à reconnaître ce qui a été .la première occasion de leurs égaremens. Mais, c'en est assez pour faire voir combien il était naturel que les peuples adoptassent ces préjugés , et combien cependant il était ridicule d'y croire.
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