‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 7 sur 51 · QUATRIÈME EXEMPLE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME EXEMPLE

Pe l'orignf et iks mtoa en piéjogié des iAâef nmées.

^le 9iç Gî^is à cjuif du peuplfi ou des philosophes, appartient dftv^^tage le ^ystèpae des idées innées; mai^ jç w puis dputer qu'il n'ait mis de grands ob^t^plçs au3^ prpgrè^ d^ l'art d^ rwonOfer, On reconnaîtra ^i j'aiTaisoQ, pour peu qu'on observe l'psigine et le§ suites dé ce préjugé.

ARTICLES PE£])IJ£R^ De l'origine du préjugé des idées innées.

A la naissance de la philosophie , plus on était impatiçnt d'acquérir des coosaissances , moins çu çlt^seryait ; l'observation paraissait trpfy lente , ^t l^ meilleurs esprits ^e flattèrent de pouvoir dçviner la nature. Cependant ils ne pouvaient pairtir que des connaissances grossières qu'ils part^gesû^nt avec le reste des hommes : c'était là, pour p9f\^X le langage dies géomètres, toutes leurs données : il ne leur restait à se distinguer que par l'adresse à les employer. Ils n'y regardaient pas de près, et ils se contentaient des notions les

DES SYSTÈMES. 6)r

iaioîm feaEttdtes. L''ex|)éTÎeiice n*aS^ potoft emxir« appris, "le tlanger qu'il y » à mal «xtenixiéficer ; à peme]tiéme6ne6fl'«<Hi instrmt de nosjoiirsXespinlotop^s Yoùlaîe]it4is expliquée tsne chose? ik eherchaîent quels rapports «lie pouvait «voir arec les notions communes, ils faisàtfeiil une complElràisàn, se saisissaient d'une expression méta*phorique , et bâtissaiecrt des s;^stèmes. Ils reirarquètent, jpar elemple , que 1^ objets se peignent dans les eaax, et ils imaginèrent ràmîe comme une surface polie , où sont tracées les images de toutes les choses que> nous sommes capables de fX)nnaîtrew

Les images qu'une glace réfléchit , représeiitéot exactement les objets ; il n'en fallut pas davantage polir croire que celles qui sont dans nôtre esprit ne fiissent également conformes aux dioses exté- è

fieures. On en conclut qu'on pouvait en toute ràreté juger des objets sur la manière dont elles les représentent. Où. donne à <^es images les noisfe à* idées ^ de notions, ^atxhétypes^ et plusieurs aittres, propres à se faire illusion à soi^^méme, et faire croire qu'on avait sur ce sujet des connais* sànôes supérieures; Enfin oïi les regarda conmie des. réalités ) qui expriment^ pour ainsi dire, les êtres extérieurs. Comment, en effet, aurait-on batr " lancé là-dessus ? N'était-on pas fondé en principes? Les idées éclairent l'esprit^ elles ont plus ou moins d'étndue, on les peut comparer les unes aux

-66 traït:é

autre», les considérer par différens côtés, trouver entre elles des rapports de toute espèce. Or le néant peut-il avoir tant de propriétés ' ? Que de motifs pour réaliser jusqu'aux notions les plus abstraites! Mais d'où peut provenir un grand nombre d'idées dont l'âme jouit? Pour s'apercevoir qu'elles viennent des sens, il aurait fallu remonter jusqu'à leur origine , en développer la génération, et saisir par quelles transformations les idées les plus sensibles deviennent en quelque sorte spirituelles. Mais cela demandait une pé^ nétration et une sagacité dont on ne pouvait encore être capable. Combien même aujourd'hui de philosophes qui ne peuvent comprendre cette vérité ! D'ailleurs il y a des idées abstraites qui paraissent si éloignées de leur origine y qu'il n'était pas possible de conjecturer alors ce qu'on a démontré de nos jours* Enfin, les idées, suivant la supposition reçue , étant des réalités , comment les sens auraient-ils contribué à augmenter l'être •de l'âme ? On dit donc , comme plusieurs s'obstinent encore à le dire, que les idées sont innées, et on les regarda comme des réalités qui font partie de chaque substance spirituelle. En effet , ne pouvant expliquer comment elles auraient été acquises, il était naturel de juger que nous

*■ C'est la manière dont, à ce sujet, raisonnent les cartésiens inénies.

DBS SYSTÈMES. 69

les avons toujours eues. On ne pouvait pas balancer, surtout lorsqu'on faisait attention à ces idées, qui, ayant été connues avant l'âge de raison , n'ont pas permis de remarquer le temps où on les a eues pour la première fois.

Les images qui se peignent dans les eaux né paraissent que quand les objets sont présèns, et elles ne Mfuvent être pour notre imagination le' modèle oe ces idées qu'on suppose nées avec notre âme et s'y conserver indépendamment de* l'action des objets. 11 fallut donc avoir recours à une nouvelle comparaison. (Les comparaisons sont^our bien des philosophes d'une grande ressource.) On se représenta l'âme comme une pierre^ sur laquelle ont été gravées différentes figures, et on crut s'expliquer clairement en parlant d'idées' ou d'images gravées, imprimées, empreintes dans' l'âme. Parce que l'air et letemps altèrent les ImèiK leures gravures , on s'imagina que les passions et les préjugés altèrent aussi nos idées. Cependant qrfoiqu^il y ait des gravures assez peu profondes oli faites sur des pierres si tendres , que le temple les' efface entièrement, il semble qu'on n'ait pas voulu pousser jusque-là la comparaison, et qu'on ait pensé que nos idées n'étaient pas empreintes assez! superficiellement, ou que nos âmes n'étai^iit |]lâs assez molles pour que les impressions que Dî^tf * a faites en elles pussent entièrement s'effacer.

Pour apercevoir combien une opinion est peu

T19 TJMJI'Ç*

c^îi^oQiîablç , U n'esH pats toujouF^ n^^air^ 4'enl^r 4a^. 4fi gPTf^ncIs. 4é|taiU; il salBrait d'obseri^^ comment on y a été conduit* On vçrrait q,u'à pe^ (le i^àis. on pa;S(SQ pour philosophe, puisque c'«^ souvent asstea^ d'ayoir imaginé une ressembMnC^ tç^e (|iAelle entre les chosesi spirituelles et corpoi^eJles; et si l^'on considérait qiae les peuples, n^ plirl^nt qu'çfî^ si^pppsapl; cet}:e ressen^Upnce, on découvrirai^ d^ns ks; préjugés les plus ^pulairesr» Iç fondement c(e bien des systèo^s philosophiques. Lorsque npus parlons do l'âme, de ses idées»

d?< aes pensées, et de tpqt ce qu'elle éprouve, nou$ ne pouvons ;^voir qgu'un langage %u]fé; J'a^ fait Vfiip siilleurs comn^ent ks;opéral}io9s de l'âme ont été nommée§ d'après les noms mêmes donnés axx^ opérations 4^3 sens.^ Or les philosophes» opt é^ tjr^çqipés p^P: ce langage conugoe le peuple ; et. .c'e«t ppurquoi ils ont cru expUqjuer tout avec d^

I^qS) idées innées étant rétablies sur de pareils ù)n^vi§^s^ il ne fut plus^ question, que d'ea dlé•^ tdiroifîer le nowbre.

QuielquesTuns i^'ont pas fait difôcult;é d'en ad- Tùefitfi\e une infini|;é, et de dire que nous A'avbn» pqinjl d'ifïée^ qui ne soient nées.aveq nous, n^. qpii^fivan^ pas. comment on pourrait sans cela ^pewevio^ oh^uf , objet p«:ticwUw. Maist ceux

BBS STSTàMES. 7I

doat la vue porte trof) loîa poufr é^*e atrétéé par ua si petit ob&tacle, oui tfoavé un heureux: dé^. oaûment dans» les systèmes k la Biodev iiyaoè fait ré£Lexion qfxe tout y dépend de cei^taosiis prineipes féconds, ils ont dit qu'il n'y avait d'inné que ce» principes; que c'est dan$ l^s notiàtts gâaérales que nous voyons les vérités particulières^ et qucr le fini même ne nous est coonu que par Fiîdéé às^ de l'infini*

. Mais qu'est-ce que ces notiotis générales qui seraient seules imprimées dans nds âmes ? Quet les philosophes s'£|dres$ent à un graveur, etqu'ils" le prient de graver un hcunme en général. Ce ne serait pas demander l'in^ossible^ puisqu'il y a, selon eux^ une si grande donforitiité entre nos idées et les images empreintes sur les corpsH, puis* qn^ils conçoivent s* bien comment l'imagp cFun homme çn général est imprimée en. nous. Que ne lui disent-ils que s'il ne saitpas graves^ un homme* en général , il ne gravera jamais un homme en particulier, parce que delui'-ei ne lui est conmir que par l'idée qu'il a de celui-là. Si malgré l'évidenee de ce raisonnement k graveur avoue son incapaGité-, ilsi seront sans doute en^ droit de te' tr^iWÉ comme un homme qui igrtbrel jufequ*aai premiers principes des choses, et de coiicluré qu'on ne saurait être bon graveur sans être bon philosophe.

Mais faisons tous nos efforts pour découvrir

yi' TRAITE

dans leur langage les connaissances qu'ils croient avoir; nous ne verrons; avec eux c^ue des images gravées, imprimées, empreintes, des images qui s'altèrent, qui s'effacent : expressions qui offrent un sens clair et précis quand on parle du corps, mais qui, appliquées à l'âme et à ses idées, ne sont que des métaphores, des termes sans exactitude^ où l'esprit se perd en vaines imaginations.

Locke a fait au sentiment des idées innées bien de l'honneur par le nombre et la solidité des réflexions qu'il lui a opposées. Il n'en fallait pas tant pour détruire un fantôme aussi vain '. Si j'imaginais un système dans la vue de prouver qu'il y a au monde jdes êtres dont je ne saurais rendre raison , il serait bien plus naturel de me conseiller de me faire des idées des choses que je veux soutenir^ que de me réfuter sérieusement. Voilà précisément où l'on en est par rapport à tous les systèmes abstraits. On les réfute mieux avec quelques questions que par de longs raisonnemens. Demandez à un philosophe ce qu'il entend par

* Locke a employé tout le premier livre de son Esseti sur t entendement humain à combattre cette opinion. Ses raisons, po>ir la plupart, me paraissent bonnes; mais il me semble qu'il ne prend pas la voie la plus courte pour dissiper cette erreur. Pour moi , j'ai cru devoir me borner à en montrer l'origine. Si j'avais voulu l'attaquer avec d'autres armes, je n'aurais presque pu les prendre que dans Locke; j'aime mieux f envoyer le lecteur à ce philosophe.

DES SY^TtîABS. ^3

tel OU tel principe ; si vous le pressez , vous découvrirez bieatot T-eudroit faible; vous verrez que son système ne roule que sur des métaphores, des comparaisons éloignées; et pour lors il vous sera tout aussi aisé de le renverser que de l'attaquer.

ARTICLE SSGONI>.

Des suites du préjugé des idées innées.

Si quelques, philosophes ont disputé à des idées particulières le privilège d'être innées, c'est qu'il est aisé de remarquer par quel sens elles se transmettent jusqu'à l'âme* La .difficulté de faite la même observation sur les notions abstraites a empêché d'en porter 1^'ugement. A chaque terme abstrait qu'on a imaginé, il n'y a eu penonne qui n'ait cru qu'on avait &it la découverte d'une iiou^ velle idée innée, c'est-à-dire d'une idée qui ayant été gravée en nous, par un être qui ne peut tromper, est daire, distincte et tout-à^fait conforme à Tessence des choses. Imbus de ce préjugé , plus les philosophes ont cherché la connaissance de la nature dans des idées éloignées des sens, plus ils se soixt flattés qiie le. succès répondrait à leurs soins. Ils ont^multipUé à l'infini les définitions vagues , les principes abstraits ; et grâce aux termes d'être^ substance^ essence, propriété, etc., ils n'ont rien rencontré dont ils n'aient cra repdre raison.

74 TRAITli

C^ quà Les a e&GOTO fait tombeir dafyaeitagiî dali» l'alMJs 4^ termes abstraitâ, c'est le soccès ayéSf lequel om «'ea sert ea géométrie. Comme ce langage suffît pour déterminer l'esseoce des grai»r dents absiraitesy ik oot cru qu'il suffisait aussi pour déterminer celles des substances. Ma cosih jecture est d'autaM plus vraisemblable , que lorsqu'ils veulent expliquer leurs essences , embarrassés d'en tirer des exemples de la métaphysique » ib lios emprunte»! die la géométrite. Mais je leur GOii9eiUe de rapfM^ocher leurs idées de celles que se font les géomM;fes>: cette seule cotnparafison leur fera voir qu'ils soat amsi loin de coanaitre l'-essenee des substances qu'ottest à portée decon* naître: ceiiedies figures. ^

{j'eutétement où ils sont pour leur inéiffaode lesicnvpéche de suivre ce conseil el les embarrasse dàqs un: langage où ils ne s'entendent p» âifBc^mémeB« Gela est au point qu'ils parlenir d'idées et ne Isavent œ que c'est ; d'évidence, ils n'ont poiaft de «signes pour la iteconnaître ; de règles, de principes^ ils ignorent où* ils doivent les prendre; ce sont trois inconvéniens où ils ne poirtaienl mnaquei* de' tomber: En voioî la preuve.

Di^vs le système que toutieg^ nos coiinai^aiyees< viennent des seâs, rieti n'est plus aisé que- die se^ foire un0 notiem etacte des idées : car les àeùsatit^ns sent dés idées sensibles, si nous' les^ considérons' dans les objets auxquels nous les rapportons^; et

DES sT&rkfi/Liîs. 75

91 noi» les coBsidéron» séparément des objets ^ elles sont des idées abstraites ' . C'est ainsi (pi'ent partant ée ce que Ton sent, on part de quelque dkofiie^ de déteinKiiné. La même précision pourra ilono se communiquer à toutes les notions dont on voudra faire Tâiiailiise. Mais dians le sy^ème. des idé^s inaées on ne peut commencer que par qiielque chose de vague. Par ccmséquent il ne sera pas possible de; déterminer exactement ce qu'il £ftut entendre par idée^ Aussi un cartésiçn célèbre ^^t**il pr^ le parti dé dir «< que ce mot est du nombre de ceux qui 90M si c)airs<, qu'oa< lie peut, les ex-^ pliquer par d'autres ^'y et , comme sf iL eut vouki: aussitôt prouveir, par son exemple^ qu'il n'en. est point quîr en puissedéveiopper le sem, il i^<xtfyk une explication tout au moins inintelligiblis;^. Dffscartes fait bien^ des .effort»,, mais rien n'est pdu& embarrassé, ni quelquefois plusabsutvde que. ce qu/iL iaaaguie. Poui! Mal^brandbe, on; sait

' Voyez les leçons préliminaires du Cours d'Études.

*Xogique de Port-Royal.

^ « Je ne donne point ce nom, dit-il [part, i), à des images « peintes en la âiûtaisie, mais à tont ce qui est dans notre • esprit!, lorscf^e aous pouYons dm- à^c v^té que non» <( coaoevQiiy.ufiftcihnMy de- ({Qel^imiivàèDe.qMe qousI» qoo^ «. cevioiis*» Voy^^ussi ce qu'il dit au. même endroit ^ où^ comparant la vérité à la lumière , il assure q^'on la reconnaît à la clarté qui Tenvironne. Voyez encore {part, iv, chap. x) combien sont vagues les signes aiiiquels il veut qu'on recon* mdsseL*évideMce«

quelles ont été à ce sujet les visions qu'il s'est Élites.

Quant à Tévidence puisqu'elle est fondée sur les idées, on voit bien qu'elle ne peut être connue tant que les idées ne le sont pas elles-mêmes. Les tentatives des philosophes pour indiquer un signe auquel on la puisse reconnaître en sont ia preuve. Ils n'ont que des conseils vagues à donner. Évitez ^ dira Descartes, la prévention, la précipitation, et que vos jugemens soient toujours clairs et distincts. Consultez , dit Mallebranche, le maître qui. vous enseigne intérieurement, et ne donnez votre consentement que quand vous ne le pourrez refuser, sans sentir une peine intérieure et des reproches secrefi de votre conscience, car c'est par-là que ce maître tous répond.

Les mêmes raisons qui empêchent de s'assurer de l'évidence, sont cause que les philisophes ne peuvent se faire dy règles qui soient de quelque utilité dans la pratique. En effettles raisonnemens sont composés de propositions, les propositions de mots , et les mots sont les signes de nos idées. Les idées, voilà donc le pivot de tout l'art de raisonner, et tant qu'on n'a pas développé ce qui les concerne, tout est de nul usage dans les règles que les logiciens imaginent pour faire des propositions, des syllogismes et des raisonnemens.

Ici les exemples se présentent en foule, mais je mehorneraî à examiner le principe qu'on regarde

DES STSTàMES. ^^

comme le premier de tous. Il est de Descartes. Je n'en sache point qui ait été mieux reçu; il a en effet de quoi séduire. Le voici.

Tout ce qui est renfermé dans Vidée claire et distincte d*un€ chose ^ en peut être affirmé açec vérité.

En premier lieu, des philosophes tels que lès cartésiens, ne sachant pas ce que c'est qu'une idée, ne sauront pas mieux ce qui la rend claire et distincte. Il paraît dans leur langage qu'elle n'est telle, que parce qu'on voit clairement et distinctement qu'elle est conforme à son objet. Leur principe se réduit donc à dire : qu^ on peut affirmer d* une chose tout ce qu *on voit clairement et distinctement lui convenir.. En ce cas il est vrai ; mais qu'elle en sera l'utilité

Je dis en second lieu que ce principe est d'un dangereux usage.

Nous avons un grand nombre d'idées qui ne sont que partielles ; soit parce que les choses ren* ferment souvent mille propriétés que nous ne connaissons pas, soit parce que les propriétés que nous leur connaissons étant en trop grand nombre pour les embrasser toutes à la fois nous les divisons en différentes idées que nous considérons chacune à part. Dans la suite familiarisés avec ces idées partielles nous les prenons pour autant d'idées complètes, et nous supposons dans la nature autant d'objets qui leur répondent parfaitement

et qui ne re&fermeBit rien àk pli» que ce qn'eUei repréfii^itent. Si ^dans ces occasions iieus wmk servons du principe dés carlésiehs^ il* né fera qot noos cùnfîimer dans l'erreur^ Voyant que ^lu-sieurs idées partielles sont claires et distindses, et ignorant qu'elles n'appartiennent qu'à une wèm chose, nous nous croirons autorisés à multiplier les êtres suivant le nombre de nos idées* J'en don-* nerai un exemple que les cartésiens ne pourront pas contester.

Les philosophes qui admettent le vide se fondent sur le principe de Descartes. Nous avons, disent-ils, Tidée d'une étendue divisible, mobile et impénétrable; nous avons encore l'idée d'une étendue indivisible, immobile et pénétrable. Or il est clairement et distinctement renfermé daM ces idées que l'une n'est pas l'autre ; donc nous pouvons affirmer qu'il y a hors de nous deùlt étendues toutes différentes, dont l'une estleYide et l'autre une propriété du corps.

Quoique ce raisonnement ne soit pas bien dtf^ ficile à renverser, je ne vois pas que les cartésiens y aient encore répondu solidement, ni même qu'ils le puissent. Ceux qui sont un peu versést dans la lecture des ouvrages des philosophes , et surtout des métaphysiciens, remarqueront aisé^ ment combien de chimères naissent de ce principe : Tout ce qui est renfermé dans Vidée claire et dié^ tincte d'une chose en peut être affirmé avec vérité.

DES STSTÀMES. 7^

Il ^st vrai que la fnremîère fois que l^scattes en £sdt usage, il lai <lonxie toute la clarté qu^ou peut désirer, parce qu'il l'applique à un cas par^ lieuliier où on ne peut i^K)rer ce que c'est qu'une idée claire et distincte. Ce philosophe afprès^aroir fait ses efforts pour douter de tout, reconnaît comme une première vérité , qu'il est une chose qui pense. Cherchant par quel motif il adhère à cette proposition , il trouve en lui une perception claire et distincte de son existence et de sa pensée , et il'en in^re qu'il peut établir pour règle générale que tout ce qu'il aperçoit clairement et distinctement est vrai.

Ici l'idée ou la perception clause et distincte n'est que la conscience de notre existence et de notre pensée : consci^bce qui nous est si intimement connue que^^ien n'est plus évident. Il faudra donc toutes les fois que nous voudrons faire usage de la règle , examiner si l'évidence que nous avons égale celle de notre exis^nce et de notre pensée. La règle ne saurait s'étendre à des cas dîfférens de l'exemple qui l'a fait naître.

Si les cartésiens n'avaient pas franchi ces liimité;, on ne pourrait se refuser à la clarté de leur prin-. cipe. Mais ils le rendent bientôt obscur par les applications qu'ils en font , et leurs idées claires et distinctes ne sont plus qu'un |e ne sais quoi qu'ils ne peuvent définir.

Concluons que les philosophes, en partant de

8o TRAITA

la supposition des idées innées, ont trop tnaH commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. Leurs principes appliqués k des expressions vagues ne peuvent enfanter que des opinions ridicules et qui ne se défendront de la critique que par l'obscurité qui doit les envi« Tonner.

' CHAPITRE Vïî.

CINQUIÈMB EXEMPLE.

Tiré de Mallebranclie.

On peut conclure des chapitr^|rprécédens, que pour bâtir un système il ne faut qu'iyi mot dont la signification vague puisse se prêter à tout. Si on en a plus d'un, le système en sera plus étendu et plus digne de ces philosophes qui ne pensent pas qu'il y ait rien hors de la portée de leur esprit. De pareils fondemens sont peu solides, mais l'é^fice en est plus hardi, plus. extraordinaire, et par-là plus hit pour plaire à l'imagination.

Peut-être me soupçonnera-t-on d'avoir cherché à rendre les philosophes ridicules : mais leurs propres raisonnemehs vont montrer si j^ai exagéré les défauts de leur méthode. Je commencerai par Mallebranche, parce que c'est un métaphysicien.

BES ÀTSTÈMES. Si

que là beauté de son esprit a rendu des pins cë^ ' lèbres. Voyons comment il se conduit pour se faire des idées de l'entendement, de la volonté, de la liberté et des inclinations; Ces choses sont touts^fait du ressort de la métaphysique, et elfes më* ritaient bien d'être traitées comime beaucoup d'autres; !;, ^

(c Lhesprit de l%omme, dit ce philosophe^ ^'é^; (ctant point matériel ou étendu, est sansuiôute» a une substance simple et sans aucune composi*- (c tion de parties^; mais cependant on a coutume* ce de distinguer en lui deux facultés, saTOir^ /'e/^-i a tendement et la volonté^ lesquelles il est néces^; ce saire d'expliquer d^abbrd pour âttadher II ce$ «c deux mots une notion exacte; car il semblé que «les notions ou les idées qu-on a de ces deux facul** <c tés ne sont pas assez. nettes ni assez distihctes. x»

Il semble que les cartésiens soient £aits pour r^narquer l'inexactitude* des idées des autres^ ils^ ne réussissent pas également à s'en faire eux-» aiémes d'exactes^ Mallebranche en va être la preuve* -

a Mais, parce que ces idées sont fort abstraites <c et qu'elles ne tombent point sous l'imagination , « il semble à propos de les exprimer par rapport « aux propriétés qui conviennent à ia matière, (c lesquelles se pouvant facilement imaginer, ren-*

' Recherche de la vérité , Ht. x , cfaap^ i.

8st) TRÀITi

a diront les hotioiift qu^il est bon d'attacher à ces « mots enùendement et volonté^ plus distinctes et fii^èfùe plas.&milièreis* »

Plus/àmiUèresj cela est vrai : plus distinctes :, la scd^ £era YoitrqneMalkbrancIie se trompe. Ainsiil a jnanqué leposnt le plus essentiel. La philosophie n'a que trop de notions qui ne sont que familières ; car îl est. difficile <l'accoutumer à des idées exactes, dâSiètommesqui ont contracté l'habitude de se seisvir :des mots,, sans se mettre en peine d'en détei?mxEier le sens autrement que par quelques cornpw^sofliks assez disparates. Aussi les préjugés ne pjrepnent-ils nulle part de plus profondes racines que dans la tête, d'un philosophe.

', fsU fbudra seulement prendre garde que ces <( rapports de l'esprit et de la matière ne sont pas (c entièrement justes et qu'on ne compare en-* « semble ces deux choses que pour rendre l'esprit « pl|2& attentif et faire comme sentir aux autres •t ce que lîon veut dire* »

Quoi ! au moment que Mallebrancbe feit atten^ tion que ces idées ne sont pas assez nettes niasses diBfeinctes et qu'il se propose de les rendre exactes , iljemploie un moyen qui, de son aveu, au lieu dei donner' des notions justes de ce qu'il veut dîriay le fera seulement oomni^Q sentir \ Les comparavsi^M» me donnent point d'idées des choses, elles ne sont propres qu'à nous familiariser avec celles que nous avons.

DES 8lr&ttM£S. >B3

Maid it^ât M§eti otdin^é de prendre pour des tiotkytis etàctes^ det^ nottons qui ne sont que ÊimiHètë^. MaUebranche s'y est laissé tromper lili-même. Il prottiet à la vérité des idées nettes et distitlcteâ, et cependant il ne tà<:;he qu'à nous f endl*e familières les idées vagues qu'il se fait de reutèndeiûéht et de lai volonté. A peine aura^l fini sa comparaison de Fé^pï^it avec la matière^ qu'il croira avoir tenu tout ce qu'il a promis ; et on lé verra se servir des ftiots de voloMé et d'en* tendement avec la même sécurité que s'il avait parfaiteitient démêle totit ce qui concerne la ika^ ture de ces facultés. On voit que le défaut de ce ptilosôphe est celui qne je répt-oche en général à tous ceux qui font desf systèmes abstraits. Il veut se faire Tidée d'une autre doilit la nature est totlte dififéretite. C'est-là un dès moyens qui comme je l'ai dit % contribue à la fécondité de ces sortes de àystètnes. . )>

a La matière ou l'étendue renferme en elle <c deux propriétés ou deux fecultés. Là première <t faailté est celle de recevoir différentes figures , « et la seconde est la capacité d'être mue. Tut il même l'esprit de l'homme reiifermé deui fat^ « cultes : la première, qui est l'entendement, est cc Celle de recevoir plusieurs idées, c^èst - à - dire;

« d'apercevoir plusieurs choses -r la seconde^ cpri

* C)rap. II»

a est la Tolonté , est celle de recevoir plcusieurs in- « clinations ^ ou de vouloir différentes choses »• . Ce début offre-t-il donc des idées si nettes et si distinctes? Peut -on bien se rendre raison de ce qu'on voit, quand on se représente la £siculté:qu'a rame. de recevoir différentes idées et différentes inclinations , par la propriété qu'a la matière de recevoir différentes figures et différens mouve^ mens ? Mais la suite me paraît encore plus inintelligible. Mallebranche va d'abord expliquer les mpports qu'il trouve entre la faculté de recevoir différentes idées, et la faculté de recevoir différentes figures;

I « L'étendue est capable de recevoir deux « sortes diefigures. Les unes sont seulement exté'- <t;riieur;es, coi^me la rondeur à un morceau de ^ cire : les autres so^ Antérieures , et ce sont celles « q^i sont propres à toutes les petites parties dont « la cire est composée ; car il est indubitable que a les petites parties qui composent un morceau de «{ .cire , ont des figures fort différentes de celles qui (ccQmppsent un içorceau de fer. J'appelle donc « simplement figure celle qui est extérieure, et « j'â({>pelle configuration la figure qui est inté- « rieure, et qui est nécessaire à toutes les para ties dont.la cire est composée, afin qu'elle soit « ce qu'elle esti».

<c On peut dire de même que les perceptions a que l'âme a. des idées , sont de deux sortes. Les

é premières 9 que l'on appelle perceptions pures, «sont, pour ainsi dire, superficielles à Tàme; « elles ne la pénètrent et ne la . modifient pas « sensiblement. Les secondes, qu'on appelle sen** « sibles, la pénètrent plus ou moins vivement. « Telles sont le plaisir et la douleur, la lumière «c et les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. « Car on fera voir dans la suite , que les sensa- « tions ne sont rien autre chose que des manières « d'être de l'esprit ; et c'est pour cela que je les •c appellerai des modifications de l'esprit ». ' Dans les premières éditions de la Recherche de la vérité , le rapport des idées aux figures est exprimé d'une autre manière. Après avoir distingué de deux sortes de figures, dont l'une est intérieure , et appartient à toutes les petites par** ties dont un corps est composé, et l'autre est extérieure , on y remarque que les idées de l'âme sont de deux sortes. Les premières représentent quelque chose hors de nous, comme un quarré, une maison, etc. Les secondes représentent ce qui se passe en nous, comme^nos sensations, la douleur, le plaisir ». •

Sans doute Mallebranche sentit dans la suite quelque inquiétude , et craignit de n'avoir pas donné des idées assez exactes. En effet, quel rap*

» C'est ainsi qu'il s'exprime encore dans la quatrième (édition.

%B THAiriÉ

poit y a-t-il entre la figure extérieure d'un, corps et une idée qui représente oè qui est hors de nous ; entre les figures intérieures, propres aux petites parties d'un corps , et les idées qui se passent en nous-mêmes ? Il a donc cru mieux marquer ce rapport, en considérant les idées comme étant, pour aifisi dire, superficielles à l'âme ; et les sensations , comme la pénétrant plus vivement» Mais en vérité qu'est-ce que les idées et les sensations, quand on les imagine de la sorte ! ,

Mallebranche s'efforce de mettre entre les idées et les sensations plus de différence qu'il n'y en a. Il n'a garde de penser que les idées soient des modifications de l'âme ; comme si les mêmes sensations qui modifient l'esprit , ne suffisiiient pas pour représenter les choses qui sont hors de nous. L'entêtement des cartésiens à ce sujet , vient de leur ignorance sur l'origine des idées , et on ne saurait croire combien ils ont contribué à embrouiller toute la métaphysique.

« La première et la principale des convenances « qui se trouvent entre la faculté qu'a la matière a de recevoir différentes figures et différentes con- <c figurations , et celle qu'a l'âme de recevoir dif- <( férentes idées et différentes modifications , c'est « que de même que la faculté de recevoir dif- « férentes figures et différentes configurations «dans le corps, est entièrement passive et ne « renferme aucune action ; ainsi la faculté de re-

DES SnTÈMES. '8^

« cèvoîr di£Kreiite& idées et différtotes modiftca- « lions dans Tesprit, est ei^tièr^ment passive et <( ne renferme aucune aotion ; et j'appelle cette <r lacalté ou cette capacité qu'a l'âme de i^ecevoir « toutes ces choses, entendement ».

L'esprit ne forme donc par lui-^mème aucûiies idées, elles viennent à lui toutes ^tes. Voilà le^ conséquences qu'cm adopte, quand on ne rài<^ sonne que d'après des comparaisons; mais quand on voudra consulter l'expérience, on vet*ra que l'entendement n'est passif que par rapport aux idées qui viennent immédiatement des sens , et que les autres sont toutes son ouvrage. C'est ce que je crois avoir prouvé ailleurs '.

a L'autre convenance entre la feculté passive « de l'âme et celle de la matière^ c'est que^ comme <c la matière n'est point véritablement change <K par le diangement qui arrive à sa figure % w. ., « ainsi l'esprit ne reçoit poiilt de changement « considérable par la diversité des idées qu'il « a ..•••• ».

C'est sans doute parce qu'il ne change que dans sa superficie. Mais serait-ce à dire que l'esprit de Mallebranche , après s'être instruit de tout ce qu'il a mis dans la recherche de la vérité, était k peu près Ip même qu'auparavant?

'Leçons préliminaires-, Grammaitey Tmité des^ &nsé-i

SS TRAITli

(K, De plus , comme Ton peut dire que la matière « reçoit des changemens considérables , lorsque a. la cire perd la configuration propre à ses par* ft ties pour recevoir celle qui est propre au feu « et à la fumée . • . . , ainsi l'on peut dire que «;râme reçx>it des changemens fort considérables, il lorsqu'elle change ses modifications , et qu'elle asouffi^e de la douleur après avoir senti du « plaisir ».

, L'âme change autant par le passage d'une ignorance parfaite à une véritable science, quepar celui du plaisir k la douleur.

«( Il faut conclure que les perceptions pures sont ft à l'âme , à peu près ce que les figures sont à la « matière ; et que les configurations sont à la macc tière, à peu près ce que les sensations sont à (ç l'âme ».

. U ajoute dans les dernières éditions :

<! Mais il ne faut pas s'imaginer que la compa* ff raison soit exacte .......

Il est assez singulier qu'après avoir, blâmé les autres, de n'avoir pas donné de l'entendement une notion assez nette et assez distincte, il n'en-* treprenne d'y s'uppléer que par une comparaison qu'il avertit bien de ne pas prendre pour exacte. Il n'appartient qu'à l'imagination de se représenter les idées par les figures , et les sensations par Içs configurations. Si on veut concevoir nettement les choses, chacun sent que cette méthode

DES STSTjkVES. 89

n^ea fournit pas les moyens. Cependant Mallebranche ne voit rien à ajouter à ce qu'il a dit, et il passe à la. seconde faculté de Tàme, pour la comparer avec la seconde faculté de la matière.

<c De même que l'auteur de la nature est la (c cause universelle de tous les mouvemens qui ce se trouvent dans la matière , c'est aussi lui qui flc est la cause générale de toutes les inclinations a naturelles qui se trouvent dans les esprits : et, tf de même que tous les mouvemens se font en «( ligne droite, s'ils ne trouvent quelques causes « étrangères et particulières qui les déterminent, ce et qui les changent en des lignes courbes par a leurs oppositions; ainsi, toutes les inclinations « que npus avons de Dieu sont droites, dles ne « pourraient avoir d'autre fin que la possession <c du bien et de la vérité , s'il n'y avait une cause «( étrangère qui déterminât l'impression de la-^na* ce ture vers de mauvaises fins ».

Qu'aurait fait Mallebranche, si cette expression métaphorique , des inclinations droites , n'a* vait pas été firançaise ? Sa comparaison aurait sans doute beaucoup perdu i le mouvement des corps en ligne droite est certainement une image bien sensible et bien nette des inclina-» tions droites des esprits. Aussi, ce philosophe va-t-il substituer le mot de mouvementé celui d'inclination ;^^c' est apparemment pour plus d'cMCtituik.

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ff II y a une différence fort considérabie entre « l'impression ou le mouvement que l'auteur de 4c la nature produit dans la matière , l'impression <c ou le mouvement vers le bien en général , que « le même auteur imprime sans cesse dans l'es- « prit. Car la matière est toute sans action; elle (( n'a aucune force pour arrêter son mouvement, a et le détourner d'un côté plutôt que d'un autre. « Son mouvem^it, comme l'on vient de dire, se ft fait toujours en ligne droite^ et, lorsqu'il est « empêché de se continuer en cette manière, il « décrit une ligne circulaire , la plus grande qu'il a est^.possible , et par conséquent , la plus appro- « chante de la ligne droite ; parce que c'est Dieu ic qui lui imprime son mouvement, et qui règle <c sa détermination. Mais il n'en est pas de même a de la volonté. On peut dire, en un sens, qu'elle «c est agissante , parce que notre âme peut détera miner diversement l'inclination et l'impression « que Dieu lui donne. Car, quoiqu'elle ne puisse «( pas arrêter cette impression, elle peut en ^un a sens la déterminer du côté qu'il lui plaît, et « causer ainsi tout le dérèglement qui se ren- « contre dans ses inclinations , et toutes les mi- « sères qui sont des suites nécessaires et certaines a du péché ».

Dieu seul règle les déterminations du mouvement de la matière , parce qu'elle est sans force et sans action : les esprits, au contraire, déterminent

DES SYSTÈMES. gi

eux-mêmes le nk>uve¥neQit qui leut est imprimé* il y a donc en eux une force, une action. Mais qu'est-ce que cette force et cette action, demandera*t-^on à Mallebranche ? N'est-ce que le mou* Tement qui vi^nt de Di^u ? L'esprit n'agit donc pas plus que la matière, et le mouvement demeure tel que Dieu l'aura lui-même déterminé ? Est - ce quelque chose de différent de ce mouvement ? Il y a donc dans l'âme une force, une action, qui ne viennent pas de Dieu?

En Vivant les comparaisons que Eût Malle* branche, il n'est pas possible d'expliquer pourquoi l'âme aurait plutôt que la matière le pou^ voir de déterminer l'impression que Dieu lui donne. En vain a-t-il recours au sentiment inté* rieur et à la foi ' , pour s'en convaincre. Plus il prouvera par-là que nous sommes maîtres de nos déterminations, plus il fera voir que ces principes sont défectueux; si, au lieu de rendre raison de la chose , ils jettent dans des absurdités. Voyons donc les explications que donne ce philosophe.

Quand l'âme détermine le mouvement qu'elle reçoit de Dieu, ce n'est pas selon lui qu'elle fasse quelque chose ; c'est qu'elle s'arrête , se repose , et qu'elle ne suit pas toute l'impression de ce mouvement. Il y a en elle un acte , mais il est d'ime nature toute singulière. « C'est un acte im<>

' Éclaircissement i.

« manent, qui ne produit rien de physique dans «c notre substance; un acte qui dans ce cas n'exige «c pas même de la vrai cause quelque effet phy- «sique en nous, ni idées, ni sensations nouvelles; ce c'est-à-dire, en un mot , un acte qui ne fait rien, « et ne fait rien faire à la cause générale , en tant « que générale. ..•'».

Qui l'aurait cru, qu'il y eût des actes qui con-* sistent à se reposer, à ne rien Êiire? Mais quand l'âme est occupée de son inaction , . qu'elle agit sans rien faire , le mouvement que Dieu luf donne, diminue-t-il ? Point du tout; Dieu la pousse tou-» jours vers lui d'une égale force, et cela conduit à découvrir une différence merveilleuse entre le mouvement de l'âme et celui de la matièi*e. Le mouvement de l'âme ne cesse pas y même par le repos ^ dans la possession du bien^ comme le mouvement du corps cesse par le repos^.

(K J'avoue, ajoute Mallebranche, que nous n'aa vous pas d'idée claire, ni même de sentiment ce intérieur de cette égalité d'impression ou de « mouvement naturel vers le bien ». Il faut qu'il soit bien prévenu en faveur de ses principes, pour soutenir une chose dont, de son aveu, il n'a point d'idée, et dont il n'a pas même cons<>

' Éckircissemeiit i.

'Éclaircissement!.

DES STSTÈMES. 93

cience. Mais, tous ceux qui font des systèmes abstraits, en sont réduits là.

Dans la matière tout se fait par le mouvement. L'idée du mouvement est donc une des plus fa-» milières. Ainsi il était naturel que Mallebranche l'employât pour expliquer ce qui se passe dans l'âme , mais les difficultés où il s'embarrasse font voir combien les idées qu'il se fait sont peu exactes^

Le mouvement tel qu'il appartient à la matière n'est autre chose à notre égard que le passage d'un corps d'un lieu à un autre* Mallebranche définira- t-il de même le mouvement qu'il attribue à l'âme? Non, sans doute. Quelle idée en donnera-t-il donc ^ ? L'âme sent les besoins de son corps , elle sent le mouvement qui le porte vers les objets destinés à sa conversation. Il arrive de* là que le mouvement du corps n'est point sans le sentiment de l'âme. Voilà pourquoi on les a confondu sous un même nom : mais ce mot est bien éloigné de faire connaître la nature de ce sentiment*

Pour passer aux différentes inclinations à la vo^ lonté et à la liberté, voici les principes que Mallebranche établit.*

Dieu ne peut avoir d'autre fin principale que lui-même. Il a pour fin moins principale les créa**

' n ne définit nolle part ce qu'il entend par le moaTement de l'àme.

* Liv. IV, cbap. i.

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ttires; il veut leur cotiservation , il les aime, mais c'est pour lui , et il ne peut proprement y avoir en lui d'autre amour que l'amour de hii-même. Les indinations naturelles des esprits étant certainement des impressions continuelles de la volonté de celui qui les a créés et qui les conserve, fl est ce me semble nécessaire, dit Mallebranche , cjue ces inclinations soient entièrement semblables à celles de leur créateur et de leur conservateur. De ce principe, où il y a un ce me semble^ il conclut positivement que Dieu n'imprime eu nous qu'un amour qui est celui du bien en général. Mais pourquoi substituer l'amour du liett en général à l'amoUr de Dieu ? Il me paraît que , pour l'exactitude de Ist conséquence, il feiHait dire que Dieu n'imprime en nous que FamOûr de lui* même; sans doute que Mallebranche a mieut aimé être peu conséquent qilede contredire tnajj visiblement l'expérience.

Ce mouvement vers le bien en général est selon lui le principe de toutes nos inclination^, de toutes nos passons et de tous uos amours *. Pour le comprendre il suffit d'imaginer que Tâme le détermine Vers des objets particuliers ; de là ce philosophe tire ies idées qu'il se fait de ïa volonté et de ïa liberté. « Par ce mot de volonté, dit-il *, je pré-

* Liv. !▼, cliap. I.

* ïAv. I , chap* I.

DES STSTÈULES. gS

«tends désigner fknpression ou le mouvement «c naturel qui noM porte vers le bien indéierminà « et en général; et par celui de liberiéfje n'entetidé «c autre chose que la force qdà F esprit de détcfur-* (c ner cette impression vers les objets qui nous plai^ a sent y et faire ainsi que nos inclinations nasu-ce relies soient terminées à quelque objet particu- <t lier, lesquelles étaient auparavant vagues et in*- « déterminées vers le bien en général ou uni-* a versel, c'est-à-dire, vers Dieu qui est le seul bien ff en général, parce qufil est le seul qui renferme <c tous les biens, i»

Premièrement, est-îl raisonnable, sous prétexte que Dieu renferme tous les biens, de le cony fondre avec. quelque chose d'aussi vague, d'aussi imléterminé et d'aussi abstrait que le bien eni général'?

En second lieu ^ quelle idée peut-on se faire de la volonté, si par ce mot on entend un mouve-^ naent qui porte l'âme vers un bien indiéterminé ? It secait à souhaiter que Mallebrianchè eut trouvé uit corps oni vers un po^nl; en général. Ce philosof^ ne comprend pas qu'il pût y avoir en Jious des amours particuliers si nous n'étions mus vers le bien en général. lime parait au contraire qu'il n'y a point en nous d'amour qui ne se borne à des objets bien déterminés. Ce qu'on appelle amour dtt bieneisi^ généi<al n'est pas prt)prement un amour, ce n'est qu'une manière abstraite de con^

^ TBAltE

sidérer nos amours particuliei*s. Mallebranche^ prévenu pour les principes abstraits qu'il regardait comme la source de nos connaissances, a cru que nos amours devaient avoir la leur dans un amour abstrait. Mais on voit ici bien sensiblement combien cette manière de raisonner est peu solide. Tel est le système que Mallèbranché s'est fait pour expliquer la nature de l'entendement et de la volonté. Le fondement sur lequel il porte se réduit proprement à ce principe : les idées et les inclinations sont à Vâme ce que les figures et le moui^ement sont à la matière : principe qu'il doit à la comparaison qu'il fait de deux substances toutes différentesi II ne faut donc pas s'étonner s'il a si peu réussi à se faire des idées exactes. Ces notions influent dans bien des endroits de ses ouvrages ; mais il serait trop long d'en suivre toutes les con-^ séquences. Pour montrer sensiblement où elles peuvent conduire, je me bornerai à les faire ser-f vir de principes à une proposition évidemment fausse , mais dont je donnerai une démoilstra-' tion géométrique comme les métaphysiciens en donnent.

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