‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 5)Chapitre 15 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je n'ai pas essayé, Monseigneur, de vous peindre Marc-Aurèle ; cette entreprise eût été audessus de me$ forces. Heureusement il s'est peint lui-même dans ses réflexions morales. Je' vais vous en feire connaître le premier livre. C'est celui qui

aie plus dé rapport à vous ; il vous apprendf a ce

que vous devez être^

PREMIFR LIVRE.

Des réflexions morales de Marc-Aurèle.

Tai appris de mon aïeul Vérus à avoir de»

mœurs simples , honnêtes et toujours biçn réglées.

De la réputîitjon que mon père a laissée et dç la mémoire que j'en conserve , à être d'un caraq^ tére mâle et modeste.

De ijaa mère, à avoir de la. piété, à ne attire à personne , à ne pas n^ême ,ep avoir la pensée, à éviter toute espèce de luxe, et à vivre d'une manière simple et frugale.

De mon bisaïeul , à ne rien éparg^jer pour avoip 4e bons maîtres.

Pe mon gouverneur, à ne prendre aucun partjk

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dans les factions qui partagent le peuple aux combats des gladiateurs et aux courses des chevaux ; à Soutenir le travail , à être patient dans les Êitigues, à savoir me servir ihoi-même,- à me contenter de peu , à ne point me mêler des affaires des autres, k ne jamais écouter les délateurs.

De Diognétus , à ne pas m'occuper à des choses vaines et frivoles , à souffrir qu'on parle de moi avec, liberté, à ne pas ajouter foi aux prestiges, aux enchântemens , aux imposteurs. ♦

Je lui ai encore l'obligation de m'être adonné à la philosophie , d'avoir su faire des dialogues dans mon enfance, de m'étre accoutumé à coucher sur un grabat , couvert d'une simple peau , et à me conformer en tout aux moeurs austères des vrais stoïciens.

Je dois à Rusticus d'avoir pensé à me corriger de mes défauts , et d'avoir senti le besoin d'y donner toute mon attention. Il m'ap^^t à goûter la poésie sans passion, à. mépriser les subtilités de la rhétorique et de la dialectique , à ne pas m'étudier à parler avec une élégance qui est toujours vicieuse quand elle est recherchée , à éviter l'ostentation des sophistes et toute affectation de savoir et d'austérité. Il me montra comment je devais écrire mes lettres , d'un style simple; av^c quel soin je devois faire mes lectures , combien il est nécessaire de ne pas se contenter d'entendre les

choses superficiellement. Je lui ai l'obligation d*avoir lu les Commentaires d'Épiiitète, dont il m'a Élit présent , de vivre chez moi sans faste , et de pardonner facilement les fautes ou les offenses.

J'ai appris d'Appollonius (de Chalcis) à me conserver libre, à ne pas flotter dans mes desseins , à consulter la raison jusque dans les plus petites dioses, à être toujours le même dans ks douleurs les plus aiguës , dans les longues maladies , dans les adversités de toute espèce. Je voyais en lui un modèle d*un caractère sévère ou indulgent snivant les circonstances, et d'un esprit qui, se comniuniquant sans contrainte, regardait ses connaissances ej; le talent d'en faire part comme Ip moindre de ses avantages. Enfin j'ai appris de lui comment une âme honnête reçoit des bienfaits sans être ingrate ni servile.

Sextus m'a montré , par son exemple , à gouverne^ ma maison en père de fa Aille, à me soumettre à la Providence , à être ferme sans chercher à le paraître , à être attentif envers mes amis, à souffrir les ignorans et les personnes inconsidérées qui ne se conduisent que d'après l'opinion, à m'accommoder* à tout le monde. Quoique son commerce eût quelque chose de plus doux que la flatterie même , il inspirait une sorte de vénération à ceux qui l'approchaient. Il avait surtout le talent de mettre dans le meiHetœ ordre et dans le plus beau jour les préceptes nécessaires à la

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conduite de la vie. Il m'apprenait à vaincre mes passions , à me conserver tout entier à l'amitié , à faire du bien sans bruit, et à m'instruire sans en devenir plus vain.

J'ai appris d'Alexandre le grammairien , à ne pas relever d'un ton choquant ce qui ^échappe aux personnes avec qui je m'entretiens ; mais k les reprendre avec adresse, soit en ne paraissant que répondre, soit en feignant d'ajouter de nouvelles raisons, soit en m'occupant plus des choses que des mots, soit par d'autres voies indirectes qu'on ne prend pas pour des leçons , et qui en sont néanmoins.

J'^i appris de Fronton, que la cour est le séjour de l'envie , de la fausseté, de l'hypocrisie, et combien il faut peu compter sur l'affection des grands.

D'Alexandre le platonicien, que les affaires, quelles qu'elles soient , ne doivent jamais être un prétexte pour fli'exempter de rendre à chacun les services dont l'humanité ou l'amitié me la^t un devoir; et que Je n'ai pas le temps est une réponse que la nécessité doit seule m'arracher,

De Catulus, àne jamais négliger les plaintes de mes amis, lors même qu'elles ne sont pas fondées ; mais plutôt à me montrer tel que j'étais lorsque je n'y donnais pas occasion.

De mon frère Sévère , à aimer mes parens , la vérité , la justice. C'est lui qui m'a fait connaître Thraséa Petus, Helvidius, Catdn, Dion, Brutus^

et qui m'a fait concevoii* le plan d'un gouvernement populaire, où l'équité préside, et où le souverain veut et assure la liberté des sujets. Je lui dois mon goût pdur la vie simple, ition attachement constant pour la philosophie, mon plaisir à faire du bien, mon habitude k e^érer jusque dans les revers 5 ma répugnance à douter de l'affecti|p de mes amis^ et ma confiance à çd'ouvrir à eux sur ce que j'approuve ou désapprouve dans leur conduite;

Maximus m'a appris à me rendre makre de moi-même, à ne me permettre ni emportement, ni écart , à conserver du courage dans les accidens les plu^ f^heux, à me former à la douceur sans me rendr^ trop facile ^ et à*traiter toutes les affaires sans impatience et sans humeur. Il ptu^lait et se conduisait lui-même de manière que sa fi:*an* chise se montrait dans tous ses discours, et sa droiture dans toutes ses actions^ Sans jamais s'étonner, il agissait constamment avec la même modération , toujours exempt de précipitation, de lenteur, d'irrésolution , de découragement , d'humeur, de colère, de défiance. Il aimait naturellement à plardonner et à faire du bien. Jamais il n'a donné lieu de croire qu'il méprisât les autres, on qu'il s'estimât lui-même davantage.

*Mon père Antonin m'a appris, par son exemple , à avoir <le la clémence , à être ferme dans les^ partis pr^s après une mûre délibération , à n'être

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pa8 séduit par les honneurs , à trouver du plaisir dans l'assiduité au travail, à écouter volontiers tous ceux qui peuvent proposer quelque chose d'utile pour la répubUque. Attentif à démêler les talens et les vertus, rien ne pouvait l'empêcher de rendre ce qui était dû au mérite. Incapable d'envie, il cédait à ceux qui, dans quelques genres, avaient plus de talens que lui, ou plus de co||paissances , et il aimait à contribuer à leur célébrité.

Son amitié n'était pas, comme celle des grands, un sentiment qui paraît vif aussitôt qu'il commence, et qui passe rapidement. Il choisissait ses amis, et il» n'y avait ni inconsidération dans son choix, ni légèreté dans son attachement. Soigneux à les conserver, il n'exigeait d'eux aucune complaisance.. Soit qu'ils l'eussent prévenu par des attentions, soit qu'ils n'y eussei;i,t pas pensé, ils le retrouvaient toujours le même.

Il ne s'avilissait jamais devant le peuple pour en obtenir la faveur : au contraire , il en réprimait les acclamation». S'il donnait des spectades, s'il faisait des largesses, Su'il élevait des édifices, il ne songeait point à«sa propre célébrité : il ^ voyait, dans tout ce qu'il faisait, que la convenance ou l'utilité publique. Jaloux de fournir a tous les besoins de l'empice, il retranchait sur sçs propres dépensas ; et , souffrant qu'on lui reprochât son éoonoçaie , il n'était recherché ni dans s^t table, ni da^s ses habits, ni d^ais le cb©ix^^

ses esclaves. La robe qu'il portait à Lorium avait été faite dans un village voi§in.

D'un jcommerce facile , il soutenait la conversation avec un enjouement qui ne fatiguait point et qui n'ennuyait jamais. Aux soins qu'il prenait de sa persoane, il ne paraissait ni rechercher, ni négliger l'élégance, ni s'attacher- à la vie, ni s'en dégoûter. Il se conformait aux anciennes mœurs, sans affecter de. s'y conformer. Il s'accommodait aux temps , aux lieux , aux affaires. Il ne changeait jamais, par inquiétude, ni de place, ni d'occopatipn. (1 faisait toujours ce qu'il devait faire ; 1/ était toujours où il devaitrêtre ; et il paraissait Itouver loisir au milieu des plus ^andes occupations, lors même que ses soins se portaient jus^ qae sur les plus pertes choses. En.un mot, dans quelque position qu'il fut, toujours calme , toujours content , il se sevrait des commodités de son état avec une lûodération qui lui permettait de s'en passer comme d'en jouir ; double avantage , dont la plupart des hommes sont privés par faiblesse ou par intempérance.

Je rends grâces aux dieux de m'avoir donné de bons aïeux, un bon père, une bonne mère, une bonne sœur, de boiis précepteurs , de bons domestiques^ de bons amis, et presque toutes les choses, qui sont bonnes.

De n'avoir manqué à aucune de ces personnes , quoique j'en eusse été capable. Heureusement

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itton naturel ne s'est pas décelé, et c'est aux dieiii^ qui ne l'ont pas permis , que j'en ai l'obligation.

Je dois les remercier encore de n'avoir pas été ëlevé plus long-temps auprès de la concubine dé mon aïeul , d'avoir passé ma jeunesse sans^ taches, et de m'avoir donné pour père unf prince qui devait m'inspirer cfe l'éloignemeiit pour le faste, et m'apprendre comment un emperéui* peut, sans luxe, sans pompe, sans garde, vivre comme un simple particulier, et conserver cependant la dignité nécessaire dahâ celui qui commande.

Je les remercié d'avoir fait peu de p»o|rès dans l'éloquence, dans la poésie et dans d'autres études de cette esp^e, qui m'auraient peut-être ten# trop long-temps si j'y avais réussi ; de m'avoir fait connaître Apollonius, Rusticus et Maximus; d'avoir fait naître en moi le désir de choisir le genre de vie lé plus conforme aux oi^dres de la Providence, et de m'avoir éclairé par létœs inspirations. C'est uniquement ma faute, si, ayant été sourd à leurs avertissemens , je ne me suis pas toujours bien conduit.

Je reconnais que c'est par une faveur particulière des dieux qu'avec une santé faible j'ai pii résister long-temps au travaillât à la fatigue ; que j'ai renoncé de bonne heure à l'amour, auquel je na'étais laissé surprendre ; qu'ayant eu de la colère contre Rusticus, il lîe m'ait rien échappé dont j'aie dû me repentir; que ma mère, quoique

insrte jeiine , a passé les dernières années de sa vie avec moi; que, lorsque j'ai voulu foire du bien, on ne m'a pasirépondu une seule fois que les fonds me manquaient ; que je n'ai jamais été dans la nécessité de rien recevoir de personne ; que j'ai trouvé pour mes enfeins des précepteurs habiles; qu'ayant eu là passion de la philosophie, je ne suis pas tombé entre les mains d'un sophiste, qui ne m'aurait entretenu que de choses subtiles et frivoles. Je ne puis devoii* tous ces avantages qu'aux secoui^ que les dieux m'ont donnés.

Voilà, Monseigneur, une idée des réflexions que faisait Marc-Aurèle , pour 3e rappeler continuellement ses dfevoirs : je vous les ai rendues bien imparfaitement ; cependant vous y trouvez une candeur et une simplicité qui vous charment; Jugez du plaisir que vous auriez à le^ lire dans foriginal.

II écrivit ce premier livre dans son camp sur le fleuve Granua, au pays des Quades. Vous voyez donc l'usage qu'il faisait dé quelques moïDens de \misir. Instruisez-vous par son exemple ; prenez de lui ce que des précepteurs plus habiles qiieiûoi lui avaient appris à lui-même; et souvenez-vous surtout que, quoique ce grand prince ftt né avec les dispositions les plus heureuses , et qrfil les eût cultivées de bonne heure avec ^e attention au-dessus de son âge, il crut devoir

travailler tous les jours de sa vie à se former à la vertu.

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