CHAPITRE VIL
Considératioiis sur le second siècle.
Les apôtres se formèrent sur le modèle du Dansiepremier maitre divin qui les avait instruits. Cherchant à i*^c***i,p'|SSÎ se rapprocher des plus ignorans, ils exposèrent ÎS?!^***^*' Tévangile avec simplicité, ils l'annoiicèrent avec courage, ^^e scellèrent de leur sang. Ils n'avaient besoin ni des artifices de l'éloquence , ni des raisonnemens suhtils de la philosophie. Ces arts, plu^ nécessaires au mensonge qu'à la vérité, leur étaient tout-à-fait étrangers. En un mot, ils n'étaient ni rhéteurs ni philosophes : ils étaient pieux, simples, courageux. Leurs disciples prirent leur exemple pour règle, s'attachant à la même simplicité, et ne cherchant pas dans les sciences humaino^ de quoi orner les vérités de l'évangile»
Telle fiitJa religion pendant le premier siède. Simple, pure, sans art, sans aucune couleur étrangère, elle se conservait dans cet état, parce que le plus grand nombre des fidèles étaient des hommes du peuple qui ne pouvaient altérer cette simplicité apostolique, et que les autres, quoique plus versés dans les lettres , trouvaient que les vérités chrétiennes, exposées sans omemens, étaient bien supérieures à toutes les sciences qu'ik avaient étudiées.
Qani le Mais, dès le commencement du second siècle,
deuuinR, ilaU
dl7MTÎÏ!rï*dS l'évangile répandant sa lumière sur tout Fempire, ** les yeux des savans et des philosophes commencèrent à se dessiller. Ils virent quelque chose de divin dans une doctrine dont le caractère était tout à la fois la sublimité des dogmes, la simplicité du langage et la pureté de la morale. S'ils y trouvaient des mystères qu'ils ne pouvaient comprendre, ilsétaient au moins forcés d'avouer qu'ik ne pouvaient ni les combattre, n|p substituer quelque chose de mieux. Ils découvraient enfin le moyen d'arriver à cette tranquillité, à ce bon- * heur qu'on cherchait depuis tant de siècles, et qui avait fait naître tant de systèmes.
Aiorsiesiectes DaDS Ic mcmc temps que l'évangile attirait l'at- !^^*'*rS ' tention des hommes éclairés, c'est alors que la philosophie commençait à perdre beaucoup daxis Tesprit même des païens. On reconnaissait la fatiUté de toutes ces disputes qui divisaient les
ANGIENKB. I9I
sectes, et les détruisaient les unes par les autres. On les méprisait même si fort , qu'on se faisait un jeu de les tpurner en ridicule, et qu'on ne daignait presque plus les examiner sérieusement.
L'hypocrisie, la magie, l'imposture furent les moyens que les philosophes employèrent pour se relever; et ik devinrent ausj^i méprisables par leur conduite que par leurs opinions. Il arriva donc que ceux qui cherchaient sincèrement la vérité se dégoûtèrent enfin de toutes les sectes; et que, portant la vue sur le nouveau culte qu'on leur annonçait, ils le comparèrent avec ce qu'ils avaient connu jusqu'alors. Quand ils n'auraient regardé la religion chrétienne que comme l'on- Trage d'un homme, cette comparaison eût encore été à son avantage. Ils l'étudièrent, et ils se convainquirent de sa divinité, parce qu'ils fiirent • convaincus de la vérité des miracles et de Taccomplissement des prophéties. Voilà quels sont en général les motifs qui firent embrasser le christk- . nisme à plusietirs philosophes. Saint Justin en est un exemple sensible.
Ce n'était donc plu» le peuple seul qui se con- u* kommêi
* ' * * les pins ëclai-
vertissait : les esprits les plus éclairés commen- ,'uU£it?'^*'" çaient à croire; et c'est ce qui soulevait les philosophes qui persistaient dans leurs erreurs. Ils ne pouvaient souffrir de se voir vaincus par une secte à laquelle ils reprochaient de n'avoir pour auteurs que des hommes grossiers et ignorans.
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Ils Tattaquèreat; et, parce que leurs raisons s'é* moussaient contre les armes de l'Église, ils forgèrent des calomnies, et ils soulevèrent les puissances contre les chrétiens, iif conbat- Ce fut alors que les philosophes convertis écri-
Uitnt tontes les , i i »i» i nV^ ■• «i ^
jjttM de phi- yirent pour la detense de 1 Eglise; ils opposèrent
aux absurdités des philosophes grecs, à leurs questions vaines, à leurs inconséquences, à leur finisse sagesse, la simpUcité de la foi chrétienne, la sublimité des dogmes , la sainteté de la morale, la sagesse de l'évangile. Ils ne faisaient grâce à aucune secte, parce qu'elles étaient toutes favorables à l'idolâtrie, et qu'elles pouvaient servir à l'étayer ; en effet, elles ne négligeaient rien pour s'accommodei^ux superstitions vulgaires , puisque les épicuriensmémes admettaient plusieurs dieux. Qw V«^* i<« Cependant les philosophes avaient enseigné des
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h («HH** vérités, surtout en morale : on croyait même entrevoir dans le platonisme des dboses qui pouvaient se rapprocher de nos dogmes. Il semblait qu'il n'y eût qu'à corriger le langage des philosophes, et qu'à interpréter leurs assertions, pour trouver dans leurs écrits des traces du christianisme même.
Et jenmdj- Quelques écrivains ecclésiastiques revendiquè-
2^alfc«u""' r^^^ doïic ces vérités, disant que les philosophes les avaient tirées de Técriture ssdnte , ou qu'elles leur avaient été révélées. Ils pensaient que comme le Verbe, depuis l'incarnation, s'était manifesté
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à tous les hommes, il s'était auparavant manifesté aux plus sagesses païens , c'est-à-dire qu'ils croyaient que quelques philosophes , tels que Socrate et Platon, avaient connu Jésus-Christ, et que , par conséquent, ils pouvaient être sauvés. Saint Justin, entre autres , pensait ainsi: les pères , qui étaient dans cette opinion, jugeaient seulement que les philosophes n'avaient pas exposé ces vérités avec assez d'exactitude, et qu'ils les avaient confondues parmi bien des erreurs.
Lors donc qu'ils condamnent ouvertement cest so«« air-
férFBs points de
toutes les sectes , ils ne rejettent pas absolument l^^^fl^^^^; tout ce qu'elles enseignent, ils veulent seulement bial«ae* mL'
"I mefiectM.
combattre les absurdités qu ils y découvrent en grand nombre. Dans d'autres occasions , ils parlent de quelques-unes avec les plus grands éloges, parce qu'ils les considèrent alors par les vérités conmiunes à la philosophie et à la religion chrétienne. Cest ce qu'il faut remarquer , si l'on ne veut passe méprendre à leur langage, et y trouver des contradictions qui n'y sont pas.
Ils rejetaient surtout Aristote , et parce que ce lu Kj«taiwt philosophe ne reconnaît pas la providence, et parce qu'ils regardaient sa dialectique comme le bouclier des hérétiques ; ils croyaient que la manie de raisonner d'après la méthode des péripatétidens était la vraie cause des hérésies. Ce jugement sur Aristote l'a rendu odieux pendant plusieurs siècles.
194 HISTOiltE
Us f«u«i««t An ccmtraire , on faisait cas du platonisme à
CM d« Platoa.
certains égards : mais c'était le platonisme d'Alexandrie; on ne connaissait même guère TAcadémie; et Alexandrie était alors la première école de philosophie. Or ce platonisnie pouvait quelquefois se raf^ocl^er en apparence de nos dogmes, puisque le sincrétisme avait déjà tenté de concilier Platon avec Moïse. D'ailleurs Platon lui-menae parle si magnifiquement de Dieu , qu'on croit souvent entendre un chrétien ; quoique ses expressions soient hien éloignées de porter des idées saines, lorsqu'on les interprète d'après le système entier, et qu'il faille les en séparer pour - leur trouver un sens orthodoxe.
luoeeroyaieiit Qu a bcaucouD agité si les premiers pères de
#eaMr comme ^ L o F r
«îe'.îeYon'e'iS! l'ÉgUsc Ont été platouicicns. Cette question est ce- ^i ea chtL pendant facile à résoudre. Ils ne l'ont point été , puisqu'ils n'cmt admis ni tous les principes du platonisme, ni toutes ses conséquences; puisqu'ils n'ont pas embrassé le système entier, et qu'au contraire ils l'ont combattu , et même souvent avec mépris. S'ils en ont tiré des choses qu'ils ont approuvées avec éloge, ils les revendiquaient parce qu'ils les regardaient comme des plagiats faits aux Juifs , ou comme des vérités qui avaient été révélées à Platon. En un mot , en pensant quelquefois comme ce philosophe, ils ne se faisaient pas platoniciens : ils le considéraient en quelque sorte comme chrétien lui-même.
AirCIEWITE. 195
Ilest vrai que ces plagiats et cette réyélation p.Màîri«erap. <ftaient deux suppositions bien fausses; et, si on euiosophes. les adoptait, c'était sans trop les examiner, et parce qu'elles paraissaient favorables«à la propagation du christianisme. Après avoir réfuté les erreurs des philosophes, il était juste de reconnaître qu'ils avaient enseigné des vérités. Par-là CD se rapprochait d'eux, on se les conciliait. Lorsque ensuite on faisait voir que toutes ces vé* rites appartetiaient au christianisme, on diminuait leur prévention contre l'Église ^ et on les disposait à se convertir.
Ces moti& étaient pieux : mais cette conduite ç^i q„ei^e^ commençait à s'éloigner de la simplicité aposto- chi/ntiîSFdM lique ; et il était à craindre qu'en voulant se concilier les philosophes, on ne prît chez eux des erreurs, lorsqu'on y cherchait clés vérités. Ce danger devint d'autant plus grand, que les philosophes, ayant remarqué les avantages que la religion avait sur tous les systèmes, s'approprie* pent insensiblement les principales vérités qu'elle enseigne : comme ils voyaient que les chrétiens se prévalaient de ces vérités, il leur importait de faire croire que la philosophie, dans les points essentiels, ne cédait point au christianisme. Ce rapprochement réciproque de la philosophie et du christianisme ne pouvait que répandre beau«> fioup de confusion.
Et on «u«- IL serait à souhaiter qu'on se fût moins mis en
prend de faire «ti*! ili.*
u wlnon ?b! peine, de démêler ce qu il y a de bon dans les phirT^'VeVoe'iî; losophes, et qu'on se fut fait un devoir de ne
Sbilo«ophe« ont 1 1 • •■ 1 1 *
it de mieax. chercher la venté que dans les écrits que les apôtres et leurs disciples avaient laissés. Mais, lorsque les philosophes eux-mêmes se convertissaient, il n'était pas naturel qu'ils renonçassent à toutes les étydes qu'ils avaient faites jusqu'alors; et il y aurait de quoi s'étonner s'ils n'avaient pas conservé les opinions qu'ils croyaient pouvoir s'accorder avec la foi; ils formèrent donc le projet de receuillir les vérités éparses parmi toutes les sectes, et d'en faire un corps de doctrine chrétienne. Ils virent même de l'utilité dans l'exécution de ce projet, parce qu'ils y trouvèrent des armes contre les ennemis du christianisme. En effet, pourquoi se soulever contre cette religion sainte, si ce qu'elle enseigne s'accorde avec ce qi^ les philosophes ont dit de mieux, et si elle ne les combat que lorsqu'ils tombent dans l'erreur?
N'était-ce pas la confirmer que de faire voir que les meilleurs esprits en avaient connu les principales vérités, et qu'elle seule était exempte des erreurs dont ils n'avaient pu se garantir? n'était-ce pas démontrer que, pour éclairer les hommes, il fallait une autre sagesse •qu'une sagesse humaine ? et l'événement ne venait-il pas ^ l'appui , quand on remarquait que douze pêcheurs
ignoraas avaient fait ce que les plus habiles législateurs et les plus grands philosophes n*avaient osé tenter?'
Ainsi, bien loin d'abandonner tout-à-fait les philosophes, les pères en conseillèrent l'étude, et en donnèrent eux-mêmes l'exemple. Il est vrai qu'ils avertissent des précautions qu'il faut prendre ; qu'ils recommandent d'avoir toujours la foi pour guide; et qu'ils exhortent surtout à l'étude de l'Écriture. Ils se servent même à ce sujet d'une comparaison, représentant la philosophie comme une esclave qui doit obéir, et la foi comme une maîtresse qui doit commander.
Cependant ils se rapprochaient des philoso- on p^iMt
•m ri* A qaelquefois de
pnes, et se contondaient même avec eux, autant »« religion com-
* ' ^ me SI elle nVut
qu'il était possible : car ceux qui l'avaient été en iMophre°*piaV conservaient d'ordinaire l'habit et la profession, et ne parlaient quelquefois de la religion chrétienne que comme d'une philosophie plus saine. Par-là ils paraissaient moins étrangers , et ils pouvaient se flatter, qu'en s'accoutumant à vivre avec eux comme avec des philosophes , on s'accoutumerait encore insensiblement à vivre avec eux comme avec des chrétiens. Mais ils ne prenaient plus le mot de philosophie dans toute son étendue , puisque eux-mêmes ils ne s'occupaient que du culte dû à la Divinité, et qu'ils négligeaient d'ailleurs toute autre recherche. En un mot, ce qu'ils
ig\i UISTOIRE
entendaient par philosophie n'en était que la partie que nous nommons théologie.
Il y »ir»it da Malgré les précautions qu'ils conseillaient de Lvîcupwwî? prendre, il y avait des inoonvéniens à se con- ^ * * fondre avec les philosophes , et à chercher dam
leurs systèmes les véritésde la religion chrétienne. Était-il possible que ceux qui, dès leur jeimesse, avaient été prévenus pour quelque secte , fussent toujours en état de bien discerner le vrai du feHx? pouvaiton s'en flatter , siutout dans un siècle ou le sincrétisme avait appris à concilier toutes les opinions , et où l'abus des allégories était plus répandu que jamais? Il est vrai que les allégories, si l'on en faisait un usage sobre, seraient propres à rendre la vérité sensible, et à la mettre à la portée des esprits les plus grossiers. C'est ainsi qu'elles sont employées dans l'écriture sainte. Il n'en est pas de même des allégories des Orientaux, et surtout de celles des Égyptiens : pendant kkt^temps leurs prêtres ne les ont prodiguées que parce qu'ils voulaient faire un mystère de leur ' façon de penser, et pouvoir toujours s*accoifimoder à l'esprit du gouvernement, et, dans la suite , leurs philosophes les trouvèrent commodes pour allier toutes les opinions. De cet abus cc^ pendant il ne pouvait naître que de Tignoraïice et des erreurs.
rwÎM'eT'* ^^ pareils philosophes ne pouvaient donc se
«les
convertif ^ que la doctrine chrétienne ne fôt en danger d'4tre corrompue. Aussi le second siècle de l'Église est*-il Tépoque où les hérésies ont comiseDcé à se multiplier davantage. C'est alors que les gnosttquesy qui auparavant avaient eu k peine quelques partisans^produisirent un grand nombre de sectes, lies philosophes se convertissaient; mais ik ne renonçaient pas à leurs anciennes opinions. Ils ealxeprenaieat de les concilier avec les dogmes de l'Église; ils. voulaient même qu'elles servissent à les expliquer ; et ib rejetaient ^quelquefois ceux (fù ne pouvaient pas cadrer avec leurs systèmes. Les hérésies n'ont pas peu contribué à rendre odieuse toute la philosophie; et les pères, qui les imt réfutées, se sont phis d'une fois élevés contre les philosophes, et leur ont reproché d'être les patriarches de tous les hérétiques. £n effet, la pbilosi^^e dev^t produire bien des erreurs , ou mettre au moins beaucoup de concision dans les * idées» Un philosophe pour être converti ne cessait pas toujours d'être philosophe. Il conservait souvent et ses principes et son langage , et il ne cherchait qu'à pouvoir concilier soi) ancienne façon de penser avec la nouvelle doctrine qu'ij embrassait. Il ne CsLutdonc pas s'étonner si quelques pères de l'Église se sont fait des idées peu saines de la spiritualité;. s'ils se sont |:eprésenté les âmes et Les anges comme formés d'une matière plus subt^, et si Tertullien paraît même donner un.
aOO HISTOIRE
corps à Dieo; il ne faut pas non plus s'étonner si ceux qui sont sortis de l'école d'Alexandrie ont quelquefois adopté le langage des platoniciens^ soit qu'ils aient voulu allier les dogmes de l'Église avec une philosophie pour laquelle ils étaient trop prévenus, soit que plutôt ils aient jugé pouvoir, se servir d'un langage qui leur était familier, et qui, n'étant pas étranger aux gentils, les disposait en faveur de la religion chrétienne. Mais il n'est pas nécessaire que j'expose toutes leurs erreurs, parce qu'il vous est très-permis de les ignorer , et que vous les trouverez, si jamais vous en avez la curiosité, dans Fleury , Tillemont, du Pin, Brucker, etc. Il suffit de vous faire remarquer que les pères ne se sont point égarés sur les principaux articles de notre foi , et que le platonisme, qu'on découvre quelquefois dans leur langage, prouve seulement qu'on ne s'exprimait pas encore avec assez de précaution. La doctrine a toujours été la même. Elle a été transmise de Jésus-Christ aux apôtres, des apôtres à leurs disciples, et elle s'est conservée par tradition jusqu'à nous. Seulement il a fallu du temps pour déterminer avec précision la manière dont chacun devait parler des mystères; les disputes auxquelles les hérétiques ^nt donné lieu ne pouvaient manquer de répandre d'abord beaucoup de confusion dans le langage : ils étaient trop intéressés à brouiller toutes les idées. Cependant de ces disputes mêmes
devait naître un choix d'expressions mieux déterminées. L'Église, qui en était le juge infaillible, ôtait les équivoques; et, en montrant ce qui avait toujours été cru, elle apprenait comment il fallait parler. C'est ainsi qu'elle profitait des hérésies mêmes pour ôter tout prétexte à l'erreur. Elle ne Élisait pas des dogmes : elle proposait ceux qu'elle conservait par tradition; elle empêchait qu'on ne s'égarât par l'abus du langage.