‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 5)Chapitre 34 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La conduite de Constantin par rapport à l'empire.

Rom* croit Aptès la défaite de Maxence, Constantin fut w^uo^*" reçu à Rome comme un libérateur ; il se montra libéral et généreux. Entre plusieurs lois qui en sont la preuve , il en fit urne qui ordonnait de prendre, sur le trésor public ou sur son domaine, de quoi nourrir les enfans lorsque les pères seraient trop pauvres pour les entretenir. Il s'appliqua surtout, pendant trois ans, à rétablir rordre. •

Mais il ne savait pas que la générosité doit s'étendre jusque sur ses ennemis ; car il fit livrer aux bêtes un grand nombre de prisonniers qu'il avait faits sur les Francs : il avait déjà donné un spectacle de cette espèce avant sa conversion. Si pour lors cette cruauté faisait déjà horreur , que dirons-nous de la retrouver encore en lui lorsqu'il est chrétien ? La politique même ne saurait excuser cette barbarie ; elle la condamne au contraire. Si les ennemis sont faibles,* ce moyen est inutile; et s'ils sont puissans^ il ne les contient pas : il leur fait prendre au contraire des mesures pour user un jour de représailles. Pendant ce règne , les Goths et les Sarmates furent défaits

AUGiEirirE. a6i

plusieurs fois; et on abolit les tributs que les autres empereurs avaient payés à ces barbares.

Il n'appartient pas à tous les princes de faire ^^^^^^^*^^i^^ de grands changemens; tandis que les plus sages **'* ne s'y hasardent qu'avec beaucoup de circonspection , d'autres osent exécuter tous les projets ^ qu'ils imaginent; comme si changer c'était toujours réformer. Considérons Constantin d?ins les changemens qu'il a faits.

Aussitôt qu'il fut maître de Rome, il cassa les luteiecom. gardes prétoriennes. Au lieu 'de deux préfets il en SSii*^^" *"*' fit cpiatre, auxquels ,il ôta tout commandement sur les troupes : il ne leur laissa que des fonctions civiles*

Vous avez vu quelle était la puissance des sardes oiieiie .T.it

* * *-' . ëtëla puissance

prétoriennes 9 et vous jugez quelle était celle dies p^iJS^*** ^"^ che& qui les commandaient. Il est vrai que les préfets cédaient le pas aux consuls, parce que le gouvernement conservait la forme, au moins extérieure, de la république : ijciais, par l'autorité qu'ils s^cquirent insensiblement, ils devinrent les seconds après les empereurs. Aussi désignait-on leur puissance par ces mots , imperiwn secundum^ imperium sine purpura y et d'autres semblables : ils étaient auprès du prince ce qu'était auprès du dictateur le général de la cavalerie. .

Leur auto^té s'étendait dans tout l'empire ; leurs édits avaient force de lois dans toutes les provinces : c'est par eux que les ordres du prince

aôi HISTOIRE

passaient aux magistrats : ils s'élaieM arrogé de choisir, de rejeter les juges , de les punir : on appelait à eux des jugemens des autres ; ils jugeaient en dernier ressort; ils pouvaient infliger toutes sortes de peines; ils avaient droit de vie et de mort : en un mot, ils présidaient à tout, et pa- • raissaient les dépositaitres de toute Fantorité. Le symbole de leur puissance était un glaive que l'empereur mettait lui-même entre leurs mains; vous vous rappelez les paroles de Trajan : Recevez ce glaive : si je gouvehne bien, servez^vouS'eHpoiff ma défense; et si je gouverne mal y servez -vouS" en contre moi. .

ponr assurer Les cmpcreurs n'ont élevé leurs préfets que

leur despotis- *" ^ \ *

î^w*"ëîSKï po^^ abaisser les magistrats de la riépt^Uipie;

tre'l'd«nVknn jugeaut qu'îls Seraient bien plus m^âtres lorsque l'autorité serait dans des hommes à eux : mais telle est la nature des moyens qui tendent au despotisme, c'est qu'ils tendent à renverser le des* pote même. La vie des empereurs fut entre les mains dé leurs préfets; elle eût été mieux entie celles du peuple, s'ils eussent toujours été capables de bien gouverner. Il est beau de voir Trajan livrer le glaive à ses préfets, pour s'ea serrô contre lui : mais, s'il ne lea eût pas trouvés en poisession de cette puissance , il ne là leur eut pas donnée : il eût mieux aimé ccgifier sa vie aux magistrats de la république.

Cependant il La coufiauce de Tt^jan est celle d'un homiE^

AnciEiTME. a63

que la mipériorité des talens met au-dessus des n« f.n.it pas

1 /^ 1 5 • r^ • •! » casMrlei garde»

dangei^. Quel qu ait été GoustanUn, il n a pas eu p'<»«rt««ne8. la même cooliaace ; et, pour se défendre contre une autorité qu'il redoutait^ il n'a su que l'abolir : il eut été plus grand de savoir la régler.

C'est en vain que , pour l'excuser^ on exagérerait les désordres causés par les gardes prétori^nes. Ces désordres ne sont point arrivés sous les princes £ûts pour être respectés , pu ils n'ont été qu'une suite du gouvernement des mauvais princes qui avaient pnécédé. Pertinax n'aurait pas été égozgé si Commode n'avait^pas régné avant lui.Cest tour jours la faute du général quand la discipline n'est pas dans les troupes; et certainement l'habileté n'est pas à les casser, mais à s'en faire obéir.

détendant, comme le remarque M. de Mon- coDsémieiice>

* *• qui en devaient

lesquieu, la vie des empereurs fut plus assurée: ils purent mourir dans leur lit ; mais celte sécur rité enfantera la mollesse. Les princes se montreront moins aux gens de guerre : ils seront plus oisifs, plus igDorans, plus livrés à leurs dômes* tiques, plus attachés à leurs palais, plu& séparés de l'empire. Les valets, les femmes, les hypocrites les -gouverneront. Ils flatteront leurs passions; ils les dégoûteront de leurs devoirs; ib ote les occuperont que d'amusemens frivoles; ils épuiseront tout ce que l'art imagine pour chasser l'ennui, qu'ibne chasseront pas, et ils leur jiUront sans cesse : Commandez^ vous êtes maUreSp

qui en devaient résulter.

Les plus honnêtes gens n'auront plus d'accès à la cour : les plus sages représentations paraîtront des crimes; les meilleurs ministres et les meiHeurs capitaines seront à la discrétion des inr trigans , qui ne peuvent ni servir l'état , ni souffrir qu'on le serve. Malheur aux âmes honnêtes qui surprendront le prince pour l'engager dans des entreprises utiles à l'empire, si ces entreprises exigent des soins de sa part ou des fonds qu'il destinait à ses plaisirs! £n effet il ne manquera pas de s'en plaindre à ses favoris. Forcé de £atire le hien, il en rejettera la faute sur ceux qui le lui auront conseillé , et il s'en repentira à temps. On verra des disgrâces; toute la cour applaudira. // faut amascT le prince y ce sera la maxime &vorite , la maxime à laquelle on croira devoir sacrifier le salut des peuples; et cepepdant on ne l'amusera pas.

Le ministère , les armées , les provinces ofiEnront des changemens continuels^ parce que l'intrigue disposera tout. Ce sera le règne de la flatterie, de l'hypocrisie, de l'artifice, en un mot. La tyrannie n'agira plus avec audace; elle se montrera avec les vices des âmes faibles; elle sera sourde, elle minera l'empire insensiblement, elle le détruira.

Voilà, Monseigneur, ce qui doit arriver parce que Constantin a cassé les gardes prétoriennes; c'est en partie les observations de M. de Montes-

en qaa(re gonvcrneincBs , et croit assurer sa

quieu : je me serais borné à les copier, si mon, dessein n'était pas de vous faire lire son ouvrage. Avant Constantin, l'autorité des deux préfets Constantin

' ^ partage lempire

du prétoire s'étendait indistinctement sur toutes les provinces. Cet empereur, qui l'avait affaiblie pSmnce en leur ôtant tout commandement sur les troupes, l'afifaiblit encore en faisant quatre préfets au lieu de deux, et en leur donnant des départemens séparés. L'empire fut partagé en quatre grands gouveirnemens, celui d'Orient, celui d'Illyrie, celui d'Italie, et celui des Gaules. Vous trouverez ailleurs les provinces que chaque gouvernement renfermait.

Vous vous souvenez du partage fait par Auguste. Il a subsisté jusqu'à Dioclétien,- époque où les deux Augustes et les deux Césars partagèrent l'empire entre eux, sans avoir égard aux- provinces qui appartenaient au sénat. Constantin ne les rendit pas, parce qu'il n'aimait pas qu'il y eut mie autre puissance que la sienne : d'ailleurs il était occupé du projet d'avilir le sénat. Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle n'auraient pas pensé comme lui.

Jusqu'alors les dignités avaient toujours été des n croit en-

l 1 / • • 11 core s»assurer.

Charges; et cela était raisonns^ble, parce que les "„a/^Jn honneurs devraient toujours être joints aux ser- ^Jj*»»*»"*^ vices. Lorsque les plus grands titres n'exigent rien, . on les donne à ceux qui ne mutent rien. Dès lors l'émulation s'éteint, et les dignités s'aviliç-

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sent. Qu'est-ce en effet qu'un grand qui n'a que des titres , et qui d'ailleurs ne peut rien par luimême ?

Il semble que Constantin n'eût voulu donner que des dignités sans pouvoirs, soit qu'il craignit de partager sa puissance , soit qu'il aimât à se voir entouré de grands inutiles. C'est dans cette vue qu^il créa des patrices, espèce bien nouvelle dans l'empire puisqu'ils étaient sans fonctions , et que cep^idant ils avaient le rang au-dessus des préfets du prétoire.

On nommait corHites^ d'où nous avons £ut le mot comte j les sénateurs qui formaient le conseil des empereurs ,^t qui les accompagnaient qiielque part qu'ils allassent. Cet emploi était considéré avec fondetnent. Constantin imagina de donner la considération , en accordant le titre sans accorder l'emploi ; et on eut des comtes comine noti» en avons encore.

Il créa le titre de nobiUssime pour deux 4^ ses frères; voulant vraisemblablement les ocmsoler de 1^ avoir tenus long-temps loin des a£Ëaires,loin même de la cour , et comme en exiL Les vains titres se sont multipliés à mesure qu'on ^t devenu plus barbare.

C'est aussi par DcDuis scizc ans, Constantin était maître de

iCette raison qa il * '

feTp/rVà^Snlt Bome,il n'y avait fait aucun séjour considérable. On peut conjectBrer qu il n aimait pas à se trouver dans une ville qui avait été le centre de h Uberté,

dans laquelle au moins on se souvenait d'avoir été libre , et où Fempereur, si Ton en jugeait par des restes des anciens usages, ne paraissait que le dépositaire des pouvoirs que le sénat lui confiait.

Mais ce n'était pas assez pour lui de s'absenter souvent. Jaloux du pouvoir arbitraire , il désirait de ruiner tout-à-fait une puissance qui , quelque faible qu'elle fut déjà , lui donnait encore de l'ombrage. Le moyen le plus prompt était d'établir ailleurs le siège de l'empire : la paix, dont on jouissait , était une circonstance favorable à l'exé* cution de ce projet, et il fonda Constantinople. Tel est vraisemblablement le motif de cette en- ^prise ; à quoi on peut ajouter la petite vanité de donner son nom à une nouvelle ville.

11 est vrai cepend^pt qu'il a publié dans une loi, qu'en cette occasion Dieu l'avait éclairé , et hii avait ordonné de bâtir à Bysanc*. Mais cette rétélation est au moins l'ouvrage d'une imagination crédule : car la suite de l'histoire vous fera voir que cette seconde capitale n'a pas été moins funeste à l'Église qu'à l'empire.

L'empereur y fit bâtir des palais , des fontaines , des' cirques, des places, des églises et des édifices de toute espèce. Il dépouilla les autres villes et Rome même pour l'enridiir ; il y transporta tout ce qui avait orné les temples des idoles : ce qui étonna davantage, c'est la promptitude avec la» quelle tant de bâtimens furent achevés. On revi^^

copendant de cette surprise, lorsque leur peu de durée fit connaître qu'ils avaient été faits avec peu de solidité; et on blâma Constantin de les avoir trop précipités. 11 était si impatient dans ces occasions, que lorsqu'il avait commandé un édifice, il voulait presque aussitôt apprendre qu'il était ^achevé. Cette impatience est l'effet d'une vanité peu raisonnable.

Il ne négligea rien pour peupler la nouvelle ville aux dépens de toutes les autres. Les blés d'Egypte y fiirent portés : Rome en fut privée, et ce fut une nécessité de l'abandonner. Les plus riches citoyens passèrent à Constantinople avec leurs. biens et leurs esclaves, c'est-à-dire avec la plus grande partie du peuple; et l'Italie resta presque déserte. ^

Cette ville jouit de tous les privilèges dont Rome jouissait. L# peuple y fiit divisé par tribus. Elle eut un sénat et deux proconsuls. £n un mot, ces deux villes se gouvernèrent sur le même plan : Tune fut la capitale de l'Orient, etl'autre de l'Occident.

Il semble que, pour les rendre égales, Constantin ait cru devoir transporter à Constantinople jusqu'aux abus de Rome. Il y établit sans nécessité des distributions de blés, d'huile, etc. Une vit pas que cet usage était à Rome un inconvénient que les circonstances avaient introduit, et qu'elles n'avaient pas permis de corriger.

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Constantin mourut avec le surnom de Grand, Monde con«-

Umin.

dans la soixante-quatrième année de son âge et 337. dans la trente et unième de son règne. Il avait reçu le baptême quelque temps auparavant.

Si nous n'avions pas des faits , il ne nous serait pas possible de nous faire une idée de cet empereur ; car les écrivains en portent des jugemens bien différens, suivant qu'ils le trouvent favorable ou contraire à la religion ou à la secte qu'ils suivaient. Mais ses panégyristes mêmes l'accusent d'avoir donné sa confiance avec trop de facilité, et de n'avoir pas eu la force de punir ceux qui en abusaient; ce qui a produit bieu des désordres. Cependant il lui arrivait quelquefois de punir trop légèrement. Je n'en donnerai qu'un exemple.

Fausta, sa seconde femme, jalouse de voir audessus de ses enfans Crispus, né d'un premier lit, calomnia ce prince, et l'accusa de rébellion et d'autres crimes. Constantin , sans examiner , condamna son fils à mort ; et , ayant reconnu quelque temps après son innocence , il fit mourir , avec la même précipitation, Fausta, et avec elle, un grand nombl^ de personnes innocentes et coupables. Il était donc naturellement inconsidéré . et cruel. Sa piété, qui se soutint toujours, autant du moins qu'une piété mal réglée peut se soutenir, occasiona mêine de ^ands maux., parce qu'il n'eut pas assez de discemenaent pour se garantir des hypocrites qu'elle attirait auprès de lui.

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