CHAPITRE XIV
De l'article.
Écr.vainsqui L'articlc , Monseigneur, a fort embarrassé les
on les premiers "
de^aHide''"'' graHimairiens , et c'est la chose qu'ils ont traitée le plus obscurément. M. Du Marsais a commencé * le premier à débrouiller ce chaos , et M. Duclos y a répandu un nouveau jour. Je n'entreprendrai pas de réfuter ce que les autres grammairiens ont dit à ce sujet , parce que de pareilles critiques vous seraient tout-à-fait inutiles. Je me borne à expliquer la nature de l'article, soit d'après les vues des deux écrivains que je .viens de nommer, soit d'après quelques réflexions qui me sont particulières.
On nomme Je uc recouuais d'autre article que l'adjectif
article l'adjectif le, la. le ^ la , les ; et d'abord vous voyez que l'article
est susceptible de genre et de nombre.
ui^^a*rrfve™ra ^'^ ct Vu sc supprimcut lorsquc l'article est joint à un mot qui commence par une voyelle ou par une h non aspirée : au lieu de dire , le homme, la espérance, on dit , r homme , V espérance.
L'article se déguise encore davantage , lorsque étant au masculin et au singulier, il est précédé de la préposition de , et suivi d'un nom qui corn-
l'article.
GRAMMAIRE. 5lî5
mence par une consonne ou par une h aspirée. Alors de le se change en du : du mérite , du héros. Mais il ne s'altère jamais , soit au masculin soit au féminin , lorsque le nom commence par une voyelle ou par une h non aspirée : de V homme , de la fatigue. Quant à de les , il se transforme toujours en des ; aie ^ en au ; à les , en aux : des vertus , au mérite , aux honneurs.
Pour saisir la nature de l'article , il faut vous Lanide est
un adjectif qui
souvenir. Monseigneur, qu'un nom peut être pris détermine u»
7 O 7 1 F r nom jsoil parce
déterminément ou indéterminément. 3re /anT Kë
son étendue, soit
11 est déterminé, lorsqu'il est employé pour J^^^tTie «"désigner un genre , une espèce , ou un individu. ^"^"^ "' Dans les hommes , le nom est genre , parce qu'il se prend dans toute son étendue. Dans les hommes savans , le nom est espèce , parce qu'il est restreint à une certaine classe , ou à un certain nombre d'individus. Dans V homme dont je vous parle , le nom est pris individuellement , et cette expression est l'équivalent d'un nom propre.
Un nom est pris indéterminément , lorsque ne voulant ni le faire considérer comme genre , ni le restreindre à une espèce ou à un individu , on ^ ne détermine rien sur l'étendue de la signification. C'est ce qu'on voit dans cet exemple, il est moins qu homme. Car alors je ne veux parler ni de tous les hommes en général , ni de telle classe , ni de tel homme en particulier. Je veux seule-
ment réveiller l'idée indéterminée , dont ce mot est le signe , lorsqu'il n'est modifié par aucun adjectif.
Or vous vous rappelez , Monseigneur, que les adjectifs modifient de deux manières. Ils modifient en expliquant quelqu'une des qualités d'un objet, ou ils modifient en déterminant une chose, c'est-à-dire en indiquant les vues de l'esprit , qui la considère dans toute son étendue , ou qui la renferme dans de certaines bornes.
L'article est donc un adjectif En effet , dans Vhomme est mortel^ il détermine le mot homme à être pris dans toute sa généralité ; et dans Vhomme vertueux , il concourt avec vertueux à le restreindre à une certaine classe.
On dira donc avec l'article , le courage de Turenne , V érudition de Fréret , la sagesse de Socrate ; parce qu'on veut restreindre ces mots , courage , érudition , sagesse. Mais on dira sans article , homme de courage , se conduire avec sagesse , rempli d'érudition ; parce qu'alors il n'est pas nécessaire de distinguer différentes espèces de courage, de sagesse, d'érudition. On ne veut que modifier les mots homme , se conduire , rempli.
L'article se Ou dit, uu courugc surprcnant^ une sagesse sin-
supprime lors- c? 1 O
Sde'fermr/s guUcre , uuc érudUiou vaste ; et pour lors l'adfe^cufs^uT'îes iectif W72 fait l'office de l'article. lien est de même
précèdent,
de tout , chaque , nul , aucun , quelque ; te , cet ,
GRA.MMAIRE. • 627
mon , votre , notre ,. etc. L'article se supprime donc toutes les fois que les noms sont précédés par d'autres adjectifs qui les déterminent. Ainsi vous direz sans article ^ il j a d'anciens philosophes , il y a de grands hommes. Il est vrai cependant qu'on dit avec l'article des sages-femmes y des petits pâtés : mais en pareils cas , les mots sages et petits sont plutôt regardés comme faisant partie du nom que comme ajectifs.
Quelquefois le substantif ne fait, avec l'adiectif ." «« se sup.
^ prime pas lors-
qui le précède, qu'une seule idée qui a besoin SefairquÏÏê d'être déterminée , et vous concevez qu'alors on radfeètirqune
*- précède.
ne doit pas supprimer l'article. Vous direz donc les ouK>rages des anciens philosophes , les actions des grands hommes ; car vous voulez parler de tous les anciens philosophes, de tous les grands hommes; et l'article est nécessaire pour déterminer ces idées à être prises dans toute leur généralité.
Il serait à souhaiter qu'on supprimât l'article .. Proverbe où
J^ A i il est supprime.
toutes les fois que les noms sont suffisamment déterminés par la nature de la chose , ou par les circonstances : le discours en serait plus vif. Mais la grande habitude que nous nous en sommes faite ne le permet pas; et ce n'est que dans les proverbes, plus anciens que cette habitude , que nous nous faisons une loi de le supprimer. On dit ^pauvreté n'est pas vice, au lieu de la pauvreté nest pas un vice.
Quand le, Tout noiTi pioi)re est déterminé par lui-même.
noms propres m. i i
VideTli \lui L'article lui est donc inutile, et on dira, César,
de deux choses
l'osent' employl; ^l^xandre. Mais si, après avoir généralisé ces^ n^roTquu noms , on veut les restreindre , on dira , XAlexan-^
y ait ellipse.
dre de le Brun, En pareil cas, Alexandre est d'abord considéré comme un nom commun, et il est ensuite restreint à un seul individu. C'est par cette raison qu'on dit, sans article, Dieu est tout-puissant y et avec l'article , le Dieu de paix , le Dieu de miséricorde.
Le Tasse , le Dante y VArioste, ne sont pas des exceptions à la règle que je viens d'établir. Car il est du génie de notre langue de regarder le plutôt comme partie du nom que comme article. Il est vrai néanmoins que nous paraissons quelquefois employer l'article avec des noms propres , et surtout avec des noms de femmes ;, mais alors il y a ellipse. Ce n'est pas à ces noms que nous joignons l'article , c'est à un substantif que nous ne voulons pas prononcer, parce que notre dessein est de mettre la personne dont nous parlons dans une classe sur laquelle nous jetons quelque mépris. Ce tour, que nous employons rarement, parce qu'il n'est pas honnête , est plus ordinaire dans la langue italienne , où il indique le titre de la personne dont on parle. Car lorsque les Italiens disent la Malaspina il Tasso , ils veulent dire , la contessa Malaspina , ilsignor ou ilpoëta Tasso,
L'article avec ti i • \ > r ^ *.
les noms desmé- H y a dcs tcrmcs qui, sans être généraux, ont
cependant une signification fort étendue > parce qu'ils représentent une collection de choses de même espèce. Tels sont les noms des métaux. On peut donc déterminer ces noms à être pris dans toute l'étendue de leur signification, et alors on dit, avec l'article, /'or, V argent, c'est-à-dire tout ce qui est or, tout ce qui est argent. Mais si on n'emploie ces mots que pour reveiller indéterminément l'idée du métal , on omet l'article , une tabatière (V or. L'analogie est ici la même que dans les exemples que nous avons donnés.
On dit,ye vous paierai avec de Vor^ et non pas avec d'or ; parce que le mot or, employé par opposition à argent, est un nom qui veut être déterminé. On ne s'arrête plus à l'idée du métal; on se représente l'idée générale de monnaie , dont l'or et l'argent sont deux espèces, et veulent, par conséquent^ l'article : si on dit, je vous paierai en or, c'est que cette préposition emporte toujours avec elle une idée indéterminée, qu'elle communique au nom qu'elle précède.
Ce que nous venons de dire sur l'article employé ou supprimé , est une suite des principes deToyaumel'de que nous avons établis. Mais pourquoi le donnet-on quelquefois aux noms de province et de royaume ? ou pourquoi ne le donne-t-on pas toujours ? L'usage est bizarre , répondent les grammairiens. Peut-être serait-il plus vrai de dire que nous ne savons pas toujours saisir l'analogie qui le règle. . VI. 34
province.
63o GRAMMAIRE.
Les hommes jugent toujours par comparaison, et en conséquence ils ont regardé une ville comme un point par rapport à un royaume. Les noms de ville sont donc suffisamment déterminés par euxmêmes , et on les a mis parmi les noms propres qui ne prennent jamais l'article : Paris ^ Parme, Le Calelet,et d'autres, ne sont pas une exception ; car le Catelet , c^est , par corruption , le petit château.
Mais les noms de provinces et de royaumes ont , comme ceux des métaux , une signification plus ou moins étendue. Ils peuvent donc être pris déterminément ou indéterminément; et par conséquent on dira, avec l'article, la Provence,, la France; et sans l'article, il vient de Provence^ de France,
Dans ces occasions, il faut considérer si le discours fait porter l'attention sur l'étendue d'un pays , ou seulement sur le pays , abstraction faite de toute étendue. On dit je viens d'Espagne^ parce qu'alors il suffit de considérer l'Espagne comme un terme d'où l'on part ; et on dit , V Espagne est fort dépeuplée, parce qu'alors l'esprit embrasse ce royaume avec toutes ses provinces. Une preuve de ce que j'avance, c'est que nous disons les limites de la France ,, les homes de V Espagne, avec l'article; et sans article, la noblesse de France, les rois dFspagne.C^iV pourquoi cette différence , si ce n'est parce que les mots de limites
et de homes obligent de penser à l'étendue de ces royaumes, ce que ne font pas ceux de noblesse et de rois.
Il faut cependant remarquer que la noblesse de la France est un tour très-français ; mais il ne signifie pas la même chose que la nobles se de France. Par celui-ci, on entend la collection des gentilshommes français; et pour les distinguer de ceux des autres royaumes, il suffit de déterminer 1^ substantif noblesse en ajoutant de France. Mais, par la noblesse de la France, on entend les préro^ gatives , les avantages , l'illustration dont elle jouit. Or ces choses s'étendent sur toute la France , et obligent d'en déterminer le nom à toute l'étendue dont il est susceptible.
L'usage, remarque l'abbé Régnier Desmarai^, permet qu'on dise presque également bien : les peuples de VAsie , les villes de l'Asie , et les peuples d'Asie, les villes d'Asie, les villes de France , les peuples de France, et les villes de la France , les peuples de la France. La différence de ces tours vient de ce que , dans ces occasions , Tesprit peut presqu'à son gré donner ou ne pas donner son attention à l'étendue des pays. En pareil cas, on use du droit de choisir. Il me paraît cependant que les tours avec l'article sont les plus usités. On dit , par exemple , toujours les nations de VAsie , et jamais les nations d'Asie.
Il me semble que quand on parle des quatre tide^^axtc' ui
noj^^sdcsfluaire principalcs parties de la terre , on a quelque peine
terre.
à faire abstraction de leur grandeur. C'est pourquoi nous disons , avec l'article , il vient de V Amérique ^ de VAsie^ de V Europe , de V Afrique. Je ne crois pas même que l'usage permette de parler autrement.
Avecif.notns Ccla u'cst uas particulicr à ces noms : car ceux
(le quelques A A
royaumes. j^ quclqucs rojaiimcs veulent l'article , et on doit toujours dire , les rois de la Chine , du Pérou , du Japon. Peut-être en usons -nous ainsi à l'exemple de nos voisins, qui, ayant commercé dans ces pays avant nous , en ont donné les premières relations, et nous ont engagés à en parler avec l'article , parce que c'est ainsi qu'ils en parlent. Peut-être aussi que le vulgaire , qui fait l'usage , rempli de vastes idées qu'on lui a données de ces royaumes , leur attache une idée de grandeur dont il ne sait plus faire abstraction.
Aveciesîioms J^a terre , le soleil, la lune , l'univers^ prennent l'article , et cela est fondé sur l'analogie. Mais on ne le donne point à Mars , Mercure , Vénus , Jupiter., Saturne , parce que , dans l'origine , ce sont là des noms propres d'hommes.
Avec les noms Suivaut Ics vucs Quc uous avons , en parlant
«le rivière et de •*■ ^
""""' des rivières , des fleuves et des mers , nous em-
ployons ou nous supprimons l'article.
Je dirai, y e bois de l'eau de Seine, parce que, pour faire connaître l'eau que je bois , il n'est pas nécessaire que je prenne le mot Seine d'une ma-
nière déterminée. Mais je dirai, teau de la Seine
est bourbeuse^ parce qu'alors j'ai besoin de déter-