CHAPITRE XXII
Des participes du passé.
On dit f ai habillé mes troupes, mes troupes que ^^'-'^'''5'?^' fai habillées , mes troupes sont habillées : voilà suEntifs.sur.
vant la manière
constamment Tusage. Or vous voyez , Monsei- ^"j'.J^^" '" *"" gneur, pourquoi , dans la dernière phrase , le participe se met au féminin et au pluriel , c'est qu'habillées est un adjectif qui modifie un substantif féminin et pluriel.
Mais si dans la seconde phrase , ce participe / modifie également le substantU troupes , il y devra prendre encore la terminaison qu'il a prise dans la troisième , et il faudra dire /nés troupes que fai habillées : or il le modifie. En effet , quel est l'objet du verbe ai^oir^ lorsque je dis , mes troupes que fai , ou , ce qui est la même chose , mes troupes^ lesquelles troupes f ai ? A est évident que c'est mes troupes. Si j'ajoute donc habillées , ce participe ne peut exprimer qu'une des modifications du substantif troupes ; il est donc encore adjectif.
Mais que sera-t-il dans la phrase où il ne prend ni le féminin , ni le pluriel J'ai habillé mes troupes ? M. du Marsais a le premier remarqué qu'en pareil cas , le participe est toujours un substantif. Il
yjO GRAMMAIRE.
en est donc du participe du passé comme du participe du présent : il est substantif ou adjectif , suivant la manière dont on l'emploie.
Le verbe avoir^ dit le grammairien que je viens de nommer , signifie proprement posséder : J'ai une terre. On l'a ensuite étendu à d'autres usages , et on a dit J'ai faim , fai soif. Car quoiqu'on n'ait pas faim comme on a une terre , et que dans l'un comme dans l'autre cas , avoir ne signifie pas absolument la même chose que posséder, il y a cependant quelque analogie qwXvq fai une terre t\j* ai faim. Or nous avons vu que d'analogie en analogie , un mot finit souvent par être pris dans une acception qui a à peine quelque rapport à la première. C'est ce qui est arrivé au verbe ai^oir : il a passé par une suite d'acceptions, dont les deux extrêmes sont, y W une terre, fai habillé; et ces deux extrêmes diffèrent en ce que l'un a pour accessoire un rapport au présent, et que l'accessoire de l'autre est un rapport au passé. J^diWS f ai une terre , l'objet du verbe <2^0i> est un& terre : habillé est donc également l'objet du verbe avoir dans/â!/ habillé. Or un verbe ne peut avoir pour objet qu'une chose qui existe , ou que nous considérons comme existante ; c'est-à-dire qu'il ne peut avoir pour objet qu'une chose que nous désignons par un nom substantif. Habillé est donc, ainsi qu'w/ze' terre, un substantif.
nai?re «leVplr- Ccs sortcs dc subs^autifs participent du verbe ;
(GRAMMAIRE. ^'Jl
ils ont un objet quand le verbe en a un : ines ticipes suisiantroupes , par exemple, est l'objet à' habillé, dans fai habillé mes troupes. Ils n'ont point d'objet quand le verbe n'en a pas. Ainsi, àdiiïs fai parlé, parlé, est un substantif qui n'a point d'objet.
Comme nous avons distingué des verbes d'action et des verbes d'état , on pourrait distinguer deux espèces de participes substantifs : les uns sont des substantifs qid expriment une action , habillé , parlé ; les autres sont des substantifs qui expriment un état, dormi, langui.
Tous ces substantifs diffèrent des aut^-es , en ce qu'ils ne sont ni masculins , ni féminins, ni singuliers , ni pluriels : leur terminaison ne varie donc jamais ; et par conséquent les participes adjectifs sont seuls susceptibles de genre et de nombre.
Dès que les participes substantifs sont invariables dans leur terminaison , vous concevez , Monseigneur , qu'il ne peut y avoir aucune difficulté sur la manière de les employer. Passons donc aux participes adjectifs.
Les participes adjectifs peuvent se construire ^^ ^JJ^","^","! avec le verbe être ou avec le verbe ai^oir. jSsT' io«-
^ qu'ils se cons-
Dans le premier cas , ou le verbe être conserve truisem avec ic
r ' verbe être.
la signification qui lui est propre , ou il ne la conserve pas. S'il la conserve , le participe doit toujours s'accorder avec le sujet de la proposition : il est aimé , elle est aimée, ils sont aimés.
S'il ne la conserve pas , il sera employé à la place du verbe ai^oir; et on dira il s'est tué^ pour il a tué soiy.^X il s'est crevé les yeux ^ pour // a crevé les jeux a soi; alors il y a encore une distinction à faire.
Ou l'action , exprimée par le participe , a pour objet le sujet même de la chose; et vous direz, il s'est tué y elle s'est tuée, ils se sont tués. Car, en pareil cas, le participe est un adjectif qui doit prendre le genre et le nombre du nom qu'il modifie.
Ou Faction a pour objet un nom différent du sujet de la proposition; et vous direz, il s'est crevé les jeux ^ elle s'est crevé les jeux, ils se sont crevé les jeux. C'est qu'ici le participe crevé est un substantif. Dans cette phrase , il s'est crevé , se n'est pas l'objet comme dans il s'est tué : il est le terme du rapport , et on dit se pour à soi.
La règle que l'usage suit dans toutes ces phrases, où le verbe être est employé à la place du verbe avoir, est donc de regarder comme adjectif, tout participe qui a pour objet le sujet même de la proposition , et de regarder comme substantif tout participe qui a un autre nom pour objet. Dans le premier cas , le participe est susceptible de genre et de nombre ; dans le second, il ne l'est pas. Cette règle est constante , et ne souffre point d'exception.
Vous pourrez, Monseigneur, facilement connaître si le participe est substantif ou s'il est ad-
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jectif. Il est substantif toutes les fois qu'il est suivi de son objet; f ai reçu les lettres: il est adjectif toutes les fois qu'il en est précédé ; les lettres que fai reçues.
Vous direz donc , de deux filles qu'elle assoit ^ elle en afiiit une religieuse, et non i^^^ fixité. Car une est l'objet du participe /a;//^, et il ne vient qu'après. Le sens est , elle ajait une d'elles religieuse.
Par la même raison , vous direz , en faisant du participe un substantif, les académies se sontfiait des objections; et, en faisant de ce même participe un adjectif, vous à^wezf ignore les objections que les académiciens se sont faites.
On a demandé sHl faut dire la justice que vous ont rendu ou rendue vos juges. Pendant long-temps , tous les grammairiens se sont déclarés pour rendu, parce que , disaient-ils , ce participe est suivi du sujet de la proposition. Comme cette raison est sans fondement, je crois, avec M. Duclos, qu'il faut dire rendue.
Mais la grande question est de savoir si le par- comment
*-* ^ ^ s'emploient les
ticipe est variable dans sa terminaison , lorsqu'il feST' io«-
. I, , ,, !• 'r 1 qu'ils sont sui-
est SUIVI d un verbe ou d un adiectii ; par exemple , ^^s d'un verbe
•' ' ^ A 7 ou d'un adjectif.
faut-il dire, elle s'est laissée mourir, ou elle s'est LAISSÉ mourir; elle s'est rendue catholique , ou elle s'est rendu catholique. Cette question en renferme deux : il faut d'abord observer le participe , lorsqu'il est suivi d'un verbe : nous l'observerons ensuite, lorsqu'il est suivi d'un adjectif.
Première- Oïl (Ut ellc s'cst V AIT Deindre , et non pas elle s*est SO.U suivis aua ^^YYii^ peindre; parce que ce n'est pas du participe fait que se est l'objet : il l'est d'une idée qui est exprimée par ces mots ^ fait peindre.
De même , quoiqu'on dise, une maison que j'ai FAITE, parce que l'adjectif conjonctif^tte est l'objet du participe y^^^Vé?, on doit dire une maison que f ai F MT faire; parce qu'alors le conjonctif, au lieu d'être l'objet du participe , devient l'objet àe /ait faire.
Vous direz encore , imitez les vertus que vous avez ENTENDU louer, et vous ne direz pas entendues y parce que le conjonctif n'est l'objet ni ^entendre, ni de louer., pris séparément ; il l'est de ces deux mots réunis , ou d'une seule idée qu'on exprime avec deux mots , comme on pourrait l'exprimer avec un seul.
Enfin vous direz , terminez les affaires que vous avez PRÉVU que vous auriez , et non pas prévues ; parce que le conjonctif est l'objet d'une seule idée exprimée par ces mots , prévu que vous auriez.
D'après ces exemples, nous pouvons établir pour règle, que le participe est invariable dans sa terminaison, toutes les fois que nous le joignons à un verbe , pour exprimer , avec deux mots, une seule idée, comme nous l'exprimons avec un seul. Il ne s'agit donc plus, pour ju^er si le participe, suivi d'un verbe, doit être ou n'être pas susceptible de genre et de nombre , qu'à considérer si nous prenons comme deux idées sépa-
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rées celle du verbe et celle du paTticipe , ou si , au contraire , nous sommes portés à les regarder comme une seule idée.
On doit dire , elle a pris un remède qui Va fait mourir^ parce que le pronom la est l'objet d'une seule idée ^fait mourir. Mais, dira-t-on , elle a pris un remède qui Va laissée mourir, ou qui Va laissé mourir? M. Duclos veut qu'on dise laissée. Il considère donc séparément l'idée de laissée et celle de mourir; et , parce que mourir ne peut pas avoir Un objet, il pense que le pronom la est celui du participe laissée. De même il veut qu'on dise : elle s'est présentée a la porte, je V ai\.L\^^t^Ê. passer; quoiqu'on doive dire ,ye Vai vmt passer. Pour rendre la chose plus sensible , il traduit ces phrases , je l'ai laissé passer, je l'ai laissé mourir; par celles-ci ^j'ai laissé elle passer, j'ai laissé elle mourir : mais que veut dire :j'ai laissé elle ? il me semble que nt)us sommes portés à regarder laisser mourir ou laisser passer , comme une seule idée , et que nous sommes choqués de la voir partagée en deux par un pronom placé entre le participe et le verbe.
Autre exemple de M. Duclos : ai^ez-vous entendu chanter la nouvelle actrice ?je l'ai enteiydue chanter : cest-k'dire, j'ai entendu elle chanter: avez-vous entendu chanter la noui^elle ariette ? je l'ai entendu chanter: c'est-k-dire j'ai entendu chanter l'ariette.
Quand il s'agit de l'ariette , M. Duclos considère donc entendu chanter comme une seule idée; parce
qu'en effet l'ariette ne peut être l'objet que de l'idée exprimée par ces deux mots réunis, entendu chanter.
Or je conviens qu'à la rigueur, la nouvelle actrice pourrait être l'objet (^entendu, mais il ne s'agit pas seulement de l'avoir entendue , il s'agit de l'avoir entendu chanter; et il me semble qu'on ne peut pas considérer, comme deux idées séparées, celle du participe et celle du verbe : il faudrait donc dire je l'ai entendu chanter, même en parlant de l'actrice.
ior?S^'sont Considérons actuellement le participe , lorsqu'il jSf! *^"" ''*^" est suivi d'un adjectif; il faut dire , comme l'assure M. Duclos , elle j'^j"^ rendue la maîtresse, elle s'est RENDUE catholique.
Pour résoudre cette question , je considère encore si nous sommes portés à séparer ces idées ou à les réunir ^ans une s^ule. Or il me semble qu'on dira beaucoup mieux , le commerce a rendu riche cette ville, que le commerce a rendu cette ville riche. Ainsi , quoique nous employons deux mots , nous •" ne paraissons voir qu'une seule idée, comme si nous disions a enrichi. L'idée serait -elle donc une , lorsque nous nous servons d'une périphrase , comme lorsque nous la rendons en un seul mot ? mais cette conclusion serait peut-être trop précipitée : car l'oreille est quelquefois la règle de nos constructions, autant au moins que notre manière de concevoir. En effet on dira plutôt, le
commerce a rendu cette ville opulente , que le commerce a rendu opulente cette ville ; j'ai rendu cette personne maîtresse de mon sort, c^^fai rendu maîtresse de mon sort cette personne ; un docteur a rendu ce protestant catholique , qu'w/e docteur a rendu catholique ce protestant. Il semble donc que nous soyons portés à séparer l'idée du participe de celle de l'adjectif; et par conséquent, on peut dire avec M. Duclos : elle s'est rendue catholique, elle s'est rendue maîtresse. Cependant il serait bien plus simple que les participes suivis d'un adjectif fussent assujettis à la même règle que les participes suivis d'un verbe.
Au reste, si nous séparons plus volontiers l'idée du participe de celle d'un adjectif que de celle d'un verbe , c'est qu'un adjectif présente une idée qui , étant plus déterminée , se distingue davantage de toute autre. Celle d'un verbe à l'infinitif, étant au contraire indéterminée , est , par cette raison , plus propre à se confondre avec celle du participe.
Je n'oserais. Monseigneur, vous répondre de l'exactitude des règles que je viens de proposer sur les participes du passé. En fait de langage , quand l'usage ne fait pas lui-même la règle, il est bien à craindre qu'il n'y ait de l'arbitraire dans les décisions des grammairiens.