CHAPITRE PREMIER
Du mouvement et de la force qui le produit. JuE mouvement, c'est-à-dire le transport d'un Lemouve-
' i. ment est le pre-
corps d'un lieu dans un autre , est le premier phé- S. ^ ' nomème qui nous frappe ; il est partout , il est toujours.
L'idée de lieu suppose un espace qui renferme u Heu d'un
* * ^ corps est une
l'univers , et le lieu de chaque corps est la partie p^^'jf ''*' *'"" qu'il occupe dans cet espace.
Nous ne pouvons pas observer le lieu absolu Nous ne con-
A i naissons que le
des corps; nous ne voyons que la situation où ils '•«'^"•*''^sont les uns à l'égard des autres , c'est-à-dire que nous n'en voyons que le lieu relatif.
Il ne nous est pas possible de connaître le mou- Nous ne con-
» * naissons que le
vement absolu. Immobiles dans ce cabinet, nous j^o«vementresommes dans le même lieu par rapport à la terre; mais nous passons continuellement d'un lieu absolu dans un autre, puisque nous sommes trans-
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portés avec la terre qui tourne sur son axe et autour du soleil. Imaginez-vous que la terre est un vaisseau dont cette chambre fait une partie; vous conclurez de cette considération que tout ce que nous pouvons dire du mouvement et du repos doit s'entendre du mouvement et du repos relatifs.
L« force, qui Mais quoiquc nous ne connaissions ni le mouest la cause an J- *^
"ouT'Tsrv« vement ni le repos absolus , c'est autre chose d'être immobile sur la terre , et autre chose d'y être en mouvement. Or quelle est la cause de ces phénomènes?
Quand vous remuez un corps, quand vous changez vous-même de place, la cause de ce mouvement est accompagnée en vous d'un sentiment qui vous fait remarquer quelque chose qui agit , et quelque chose qui résiste à l'action. Vous donnez à ce quelque chose qui agit le nom dejbrce, et à ce qui résiste le nom à^ obstacle. Dès lors vous vous représentez l'idée de force comme relative à l'idée d'obstacle, et vous ne concevez plus que la force fût nécessaire , s'il n'y avait point de résistance à vaincre.
Cependant le sentiment ne vous apprend point quelle est cette cause qui produit votre mouvement : si vous y faites attention , vous reconnaîtrez que vous sentez plutôt le mouvement que la cause qui le produit.
Or si vous ne savez pas ce qui produit en vous le mouvement, vous êtes bien loin de savoir ce
qui le produit dans des corps auxquels vous ne sauriez attribuer rien de semblable à ce que vous sentez.
Dès le premier pas , nous sommes donc obligés de reconnaître notre ignorance. Nous sommes sûrs que le mouvement existe, qu'il a une cause, mais cette cause nous l'ignorons. Rien n^empêche néanmoins que nous ne lui donnions un nom : c'est pourquoi nous lui conserverons celui de force,
La vitesse est la promptitude avec laquelle un ta vitesse est
A » *■ comme l'espace
corps se transporte successivement dans l'espace. S^te^pTaonn" Par-là , vous sentez que nous ne pouvons juger de la vitesse que par l'espace parcouru dans un temps déterminé; et vous jugerez la vitesse de A, double de celle de B , si pendant le même intervalle de temps , il parcourt un espace double.
Vous n'aurez donc des idées exactes de la vitesse, qu'autant que vous en aurez de l'espace et du temps. Mais qu'est-ce que le temps et l'espace ? Ce sont deux choses , Monseigneur, sur lesquelles les philosophes ont dit bien des absurdités.
Il n'est pas douteux que nous n'avons par les Mais nous ne
J J- j \ connaissons ni
sens l'idée de l'étendue des corps, c'est-à-dire d'une pa^el""^"'"'' étendue colorée , palpable , etc. Il n'est pas douteux encore que nous ne puissions , par un abstraction , séparer de cette étendue toutes les qualités visibles , tactiles , etc. ; il nous reste donc l'idée d'une étendue toute différente de celle des corps : c'est ce qu'on nomme espace.
Les qualités tactiles que nous sentons dans les corps, nous lesrepréseytent comme impénétrables, c'est-à-dire comme ne pouvant pas occuper un même lieu , comme étant nécessairement les uns hors des autres. En retranchant ces qualités par une abstraction, il nous reste un espace pénétrable dans lequel les corps paraissent se mouvoir.
Mais de ce que nous nous formons l'idée de cet espace , ce n'est pas une preuve qu'il existe ; car rien ne peut nous assurer que les choses soient hors de nous telles que nous les imaginons par abstraction.
Cependant le mouvement , tel que nous le concevons, est démontré impossible, si tout est plein. Comment donc nous tirer de ces difficultés ? En avouant notre ignorance, Monseigneur, en avouant que nous ne connaissons ni le vide ni le plein. En effet comment en aurions-nous une idée exacte? Nous ne saurions dire ce que c'est que l'étendue. Ni celle du Nous u'cu savous pas davantage sur le temps. Nous ne jugeons de la durée que par la succession de nos idées. Mais cette succession n'a rien de fixe. Si, transportant cette succession hors de nous, nous l'attribuons à tous les êtres qui existent, nous ne savons pas ce que nous leur attribuons. Nous nous représentons cependant une éternité qui n'a ni commencement ni fin. Mais les parties de cette durée ne sont-elles que des instans indivisibles? Comment donc forment-elles une durée?
Et si elles durent, comment durent- elles , ellesmêmes? Tout cela est incompréhensible. Nous ne saurions faire de la durée et de l'étendue qu'avec de la durée et de l'étendue ; c'est-à-dire que nous n'en saurions faire.
Comme en séparant de l'étendue toutes les Njceiiedeia
* matière.
qualités sensibles, on se fait l'idée de l'espace, en conservant à l'étendue l'impénétrabilité, on se fait l'idée de la matière, c'est-à-dire de quelque chose d'uniforme dont tous les corps sont composés: Ce n'est encore là qu'une idée abstraite , et nous n'en savons pas mieux ce que c'est que la matière.
Etendue , matière , corps , espace , tem ps , force , n ne faut
*^ * * donc considérer
mouvement, vitesse, sont autant de choses dont paHesrlpporu la nature nous est tout-à-fait cachée. Nous ne les u^edfesTtavec
nous.
connaissons que comme ayant des rapports entre elles et avec nous. C'est de la sorte qu'il les faut considérer , si nous voulons conserver l'évidence dans nos raison nemens.
Les philosophes ont été de tout temps sujets à réaliser leurs abstractions, c'est-à-dire à supposer sans fondement que les choses ressemblent exactement aux idées qu'ils s'en font. C'est ainsi, par exemple, que transportant au dehors cette force et cette résistance que nous sentons , ils ont cru se faire une idée de ce qui est dans les corps; et en raisonnant sur cette force, ils ont cru raisonner sur une idée exacte. De là sont VI. 5
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nées des disputes de mots, et des absurdités sans nombre. Je ne vous arrêterai point sur toutes ces erreurs : nous avons des études dont il est plus important de nous occuper.