‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 35 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Réflexions sur l'attraction.

Y ous avez vu les lois que suit l'attraction lors- ce serait

■*• erreur de «

qu'elle agit à des distances considérables : mais frac'.lmsuitlo^ il y en a une autre qui agit à de fort petites distances, et dont les lois ne sont pas également connues.

Pourquoi l'attraction se montre-t-elle en général dans tout corps? C'est sans doute parce qu'elle est dans chaque particule, et c'est ce qui a fait remarquer que cette force est toujours proportionnelle à la quantité de matière. 11 semblerait donc qu'elle devrait toujours suivre la même loi, et par conséquent agir toujours en raison inverse du carré de la distance. Or cela n'est pas, et c'en est assez pour vous faire comprendre la nécessité de joindre l'observation au raisonnement : c'est le seul moyen de s'assurer d'une vérité physique.

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aUrron." " Cependant à peine les philosophes ont trouvé raîiwr.'^' ^*'^' Une loi , confirmée par l'expérience dans quelques cas, qu'ils se hâtent de la généraliser, croyant tenir tout le secret de la nature. Si cette manière de philosopher est commode , elle n'est certainement pas la plus sage. Il faut généraliser, sans doute; c'est le seul moyen de saisir la chaîne des vérités , de mettre de l'ordre dans ses connaissances ; mais la manie de généraliser a souvent égaré ; elle est le principe de tous les mauvais systèmes.

Les newto- Lcs newtouicus ne sont pas tombés à cet égard

niens ne sont ^ «^

«emJu'dVre- ^^^^^ ^^^ P^^s grauds cxcès : des expériences trop Jgard!* ^ "' frappantes les en ont garantis ; cependant tous ne sont pas exempts de reproches. En voulant tout rapporter au principe de l'attraction , ils se sont souvent contentés de raisons vagues, et qu'on peut tout au plus regarder comme ingénieuses. ^"îiYu°".?u' ^^ petites parties de matière s'attirent forte-

i)'a lieu qu point du contact

ouquelr^s-prel meijt au polut ducoutact , ou très-près de ce point ;

de ce point. ^ . , . "^ „

mais à une petite distance cette force décroît tout à coup , et devient nulle : des parties d'eau , par exemple , forment une goutte aussitôt qu'elles se touchent ; et pour peu qu'elles soient écartées , elles n'agissent plus l'une sur Tautre. On ne fait pas les mêmes observations à l'occasion des particules d'air , de feu et de lumière. Pourquoi donc ces fluides ne forment-ils pas des gouttes, si , comme on le suppose , l'attraction se trouve éga-

lement dans toutes les parties de la matière ? On ne dira pas sans doute que les particules de ces fluides ne se touchent jamais : on l'avancerait sans preuve : il y a donc ici un mystère que nous ne saurions pénétrer. Je ne prétends pas conclure de là que les particules d'air, de feu et de lumière ne sont pas sujettes à s'attirer mutuellement; je prétends seulement que nous n'en savons pas encore assez pour appliquer également ce principe à toutes les particules de la matière ; s'il est général, il ne produit pas toujours les mêmes effets : son action varie suivant les cas , et il se déguise au point qu'il faudra encore bien des expériences pour le reconnîatre partout. Je vais vous donner quelques exemples de cette attraction, qui agit à de petites distances.

Deux glaces polies , nettes et sèches , s'attachent Exemples de

or' ' cette attraction.

l'une à l'antre, et on ne les peut plus séparer qu'avec effort. La même chose arrive dans le vide ; et c'est une preuve qu'on ne saurait attribuer cette cohésion à la pression de l'air environnant.

Mettez entre ces glaces un fil de soie fort fin , il faudra moins de force pour les écarter. Séparezles par deux fils tordus ensemble, par trois, vous trouverez encore moins d'obstacle. Cela paraît prouver que l'attraction réciproque de ces glaces diminue à proportion qu'elles sont plus éloignées l'une de l'autre.

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Plongez un corps solide dans un fluide, et soulevez-le doucement; la liqueur y restera attachée, et formera une petite colonne entre le solide et la surface du liquide. Elevez le solide plus haut, la colonne se détache et tombe; c'est que l'attraction , qui l'a soulevée , cède à la pesanteur. corabieniai- Je nc VOUS paHcrai pas des expériences qui

«faction agit dit- ^ ^ *

llnu7vl'ri"ié semblent prouver que l'attraction détourne de la ta'nres/"' '"" liguc droitc Ic^ rayons de lumière. Je ne vous parlerai pas non plus de l'attraction du magnétisme, ni de celle de l'électricité, qui agissent à des distances plus sensibles : toutes ces choses * viendront dans leur temps. Je me contenterai seulement de vous faire remarquer que, dans tous ces cas, rien n'est moins uniforme que les lois que suit l'attraction; et que vraisemblablement plus nous ferons d'expériences , plus nous trouverons que ce principe agit différemment.

Ce n'est pas à dire que ce principe ne soit pas général : car l'action d'une cause doit être différente suivant la différence des circonstances. Mais il faudrait voir toutes les circonstances , pour voir comment il agit dans toutes. Or j'ai bien peur que nous n'en sachions jamais assez. Il ne nous reste donc qu'à suspendre notre jugement.

Comment, C'cst Cependant d'après un principe si peu connu que des newtoniens ont entrepris d'explicrufluidîté.'"' quer la solidité , la fluidité , la dureté, la mollesse, l'élasticité, la dissolution, la fermentation, etc.

d'afrès l'attrac tien, les new toniens expl'

DE RAISONNER. l65

Je vais vous donner , en peu de mots , une idée de la manière dont ils raisonnent.

Vous avez vu deux attractions ; l'une qui agit à raison du carré de la distance , et l'autre qui n'agit qu'au point du contact , ou qui du moins s'évanouit à la moindre distance. C'est cette seconde attraction qui convient aux atomes , c'està-dire aux plus petites parties dont on suppose que les corps sont composés.

Dès que ces particules ne s'attirent qu'au point du contact, leur force attractive doit être proportionnelle aux surfaces qui se touchent ; et les parties un peu éloignées des surfaces ne contribuent en rien à la cohésion.

Or il y a , à proportion , plus de surface dans un petit corps que dans un grand. Vous voyez, par exemple, qu'un dé a six faces égales. Placez -en deux l'un sur l'autre, et considérez -les comme un seul corps double du premier, vous remarquerez que les faces ne sont pas comme les masses. Car dans le double dé , elles ne sont pas comme douze , double de six , mais seulement comme dix. Quelque jour la géométrie vous démontrera cette proposition ; il me suffit , pour le présent , de vous en donner un exemple sensible.

Or, supposons des atomes dont les surfaces soient planes, et d'autres dont les surfaces soient sphériques. Les premiers s'attacheront fortement, parce qu'ils se touchent dans tous les points de

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leur surface : voilà les corps solides formés. Les autres ne se touchent que dans un point infiniment petit : ils ne s'attacheront donc presque pas ensemble , et c'est de ces corpuscules que se forment les fluides, dont les parties cèdent au moindre effort.

L*dor«i^. Varions la figure des atomes, la contexture variera dans les corps. Il y aura plus ou moins de vide ., et les surfaces intérieures se toucheront dans plus ou moins de parties. De là les corps plus ou moins durs.

La mollesse. Supposous qu'uu corps soit comprimé par un poids, en sorte que les particules élémentaires, ayant été éloignées de leur premier point de contact, viennent à se toucher dans d'autres points; et , qu'alors se collant ensemble dans une situation différente de celle où elles se trouvaient avant la pression, elles restent dans cette situation : un corps , qui se prête aussi facilement à toutes les formes qu'on veut lui faire prendre , est ce qu'on appelle un corps mou.

Léiasiicité. Mais si la pression , assez grande pour déranger le premier contact, ne l'a pas été assez pour en produire un nouveau , les particules reprendront leur première situation aussitôt que la pression cessera. Tel est le phénomène de l'élasticité.

La dissolution. Si Ics particulcs d'un corps dur, plongé dans un fluide , s'attirent réciproquement avec moins de force qu'elles ne sont attirées par les particules

du fluide, il se dissoudra, et il se répandra çà et là en petites parties. Voilà la dissolution.

Si des corpuscules élastiques nagent dans un ,|„^\^7,T°'*fluide ^ et s'attirent réciproquement , ils se heur- *'°°' teront et s'écarteront après le choc. Ainsi , continuellement attirés et réfléchis , ils seront transportés en tout sens d'un mouvement toujours plus rapide. C'est ainsi que se fait la fermentation et l'ébullition.

Toutes ces explications sont fort ingénieuses; Défaut de ces

explications.

elles le sont même beaucoup plus que tout ce qu'on avait imaginé avant le newtonianisme. Mais nous ne trouvons point ici cette évidence qui résulte de l'accord du raisonnement et de l'observation; et dans cette occasion les Newtoniens imaginent plutôt qu'ils ne raisonnent.

Pourquoi avons-nous regardé l'attraction comme la cause du mouvement des corps célestes ? C'est que l'observation et le raisonnement conspirent s ensemble : l'un et l'autre démontrent les lois suivant lesquelles ce principe agit. Mais lorsque nous considérons les particules de la matière, nous ne : pouvons plus déterminer ces lois avec précision. Or si nous ne pouvons pas les déterminer, comment nous assurer que l'attraction est la seule cause des phénomènes ? Il se peut qu'elle le soit ; mais ignorant la manière dont elle agit, comment nous en assurer? Il n'y a point de règle pour bien raisonner, quand les observations manquent.

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tantôt l'action des corps qui s'attirent est en raison inverse du carré de la distance , tantôt elle n'est sensible qu'au point du contact. Pourquoi cette différence? Je conviens que les circonstances variant, le même principe doit agir suivant des lois qui varient également. Mais, encore un coup, quelle est la variété des circonstances, et quelle variété la différence des circonstances doit -elle mettre dans les lois. Voilà ce qu'il faudrait exactement connaître avant de raisonner sur les phénomènes. '

Il n'y a vraisemblablement qu'un seul principe : mais est-ce l'attraction ? En est-ce un autre ? C'est ce que nous ignorons. Supposons que ce soit l'attraction; il est au moins démontré que nous ne savons pas quelle en est la première loi. Ce n'est pas celle du carré, puisqu'elle n'a pas lieu par rapport aux particules de la matière ; ce n'est pas celle du contact , puisqu'elle ne se manifeste pas dans les phénomènes de ces corps qui roulent au-dessus de nos têtes : ni l'une ni l'autre n'est uniforme , ni universelle. Il y a donc une loi plus générale, dont celles-ci ne sont que des conséquences. Or quelle est-elle ?

Il reste donc à découvrir un principe plus général que l'attraction , ou du moins une loi plus générale que toutes celles qu'on a observées. Qu'on fasse des hypothèses , puisqu'on aime à en faire ; mais que surtout on fasse des expériences ,

et peut-être on parviendra à de nouvelles découvertes. Newton a si fort reculé les bornes de nos connaissances , qu'on peut se flatter de les reculer encore; et il serait aussi téméraire d'assurer qu'on i

ne peut plus rien découvrir, qu'il serait peut raisonnable d'assurer qu'on a tout découvert.

L'attraction existe, on n'en peut pas douter, ^aine ?u"sui?i Mais est-ce une qualité essentielle à la matière? Est-ce une qualité primordiale? Voilà, Monseigneur , une question qui tourmente les philosophes. Eh! qu'importe qu'elle soit essentielle ou primordiale? c'est un phénomène; et c'est assez. N'ètes-vous pas étonné de voir des hommes vouloir décider de ce qui est essentiel à une chose dont ils ne connaissent pas l'essence? Toujours les philosophes s'occupent à disputer sur ce dont ils n'ont point d'idées : s'ils employaient le même temps à observer , la philosophie ferait plus de progrès.

Qu'est-ce donc enfin que l'attraction? C'est un phénomène qui en explique plusieurs autres ; mais qui est encore bien éloigné de les expliquer tous , et qui suppose lui-même , ou paraît au moins supposer un principe plus général.

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