‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 36 sur 131 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la force des conjectures.

uiiiiiit Hc» Les conjectures sont le degré de certitude le

conjectures. '' G

plus éloigné de l'évidence ; mais ce n*est pas une raison pour les rejeter. C'est par elles que toutes les sciences et tous les arts ont commencé : car nous entrevoyons la vérité avant de la voir; et l'évidence ne vient souvent qu'après le tâtonnement. Le système du monde , que Newrton nous a démontré, avait été entrevu par des yeux qui n'avaient pu le saisir, parce qu'ils ne savaient pas encore assez voir , ou , pour parler avec plus de précision , parce qu'ils ne savaient pas encore regarder.

L'histoire de l'esprit humain prouve que les conjectures sont souvent sur le chemin de la vérité. Nous serons donc obligés de conjecturer, tant que nous aurons des découvertes à faire ; et nous conjecturerons avec d'autant plus de sagacité, que nous aurons fait plus de découvertes. si'jîïi

Exc^sàéviter. Il y a ici , Monseigneur, des excès à éviter ; car les philosophes peuvent être crédules par présomption, et incrédules par ignorance.

Les uns, parce qu'on a l'évidence dans quelques cas , ne veulent plus rien croire lorsque l'évidence

manque. Quelques-uns même se refusent à l'évidence ; et parce qu'il y a des opinions incertaines, ils veulent que tous les systèmes soient incertains. D'autres enfin s'abandonnent aux plus petites vraisemblances : la vérité leur parle toujours ; ils la voient, ils la touchent. Ce sont des hommes qui révent éveillés, et qui sont fort surpris lorsqu'on ne rêve pas comme eux.

Les hommes se sont trompés de tant de façons, n faut quei-

* * quefoisfairedes

qu'on serait presque tenté de croire qu'il ne reste arn'er^rîëvïplus de nouveau chemin pour s'égarer. La philosophie est un océan, et les philosophes ne sont souvent que des pilotes, dont les naufrages nous font connaître les écueils que nous devons éviter. Etant venus après eux , nous avons l'avantage de voguer avec plus de sûreté sur une mer où ils ont été plus d'une fois le jouet des vents. Sondons cependant avec soin , et craignons de nous exposer dans des parages où nous ne saurions quelle route tenir.

Quand le temps est serein, un bon pilote ne s'égare pas : l'étoile polaire paraît placée dans les cieux pour lui montrer par où il doit diriger sa course. Mais s'il n'a plus de guide sûr quand les nuages obscurcissent les airs , il ne désespère pas pour cela de son salut : jugeant par estime du lieu où il est , et du chemin qu'il doit prendre , il conjecture, il avance avec plus de précaution, il ne précipite pas sa marche , il attend que l'astre qui doit

I^a N DE LART

le guider se montre à lui. C'est ainsi que nous devons nous conduire. L'évidence peut ne pas se montrer d'abord; mais en attendant qu'elle paraisse, nous pouvons faire des conjectures; et lorsqu'elle se montrera , nous jugerons si nos conjectures nous ont mis dans le bon chemin.

Qufi est le Le plus faible degré de conjecture est celui où fure.'^" "°^"' n'ayant pas de raison pour assurer une chose, on l'assure uniquement parce qu'on ne voit pas pourquoi elle ne serait pas. Si l'on se permet ces conjectures , ce ne doit être que comme des suppositions , et il ne faut pas négliger de faire les recherches propres à les détruire ou à les confirmer.

Usage qu'on Si OU uc vcillc oas sur soi, on donnera à cette

en doit taire. 1 '

manière de raisonner plus de poids qu'elle n'en a ; car nous sommes portés à croire une chose quand nous ne voyons pas pourquoi on la nierait.

C'est ainsi qu'aussitôt qu'on fut assuré que les planètes tournent autour du soleil , on supposa que leurs orbites étaient des cercles parfaits dont le soleil occupait le centre , et qu'elles les parcou- • raient d'un mouvement égal. On n'en jugeait ainsi que parce qu'on n'avait pas de raison d'en juger autrement ; et on le croirait encore , si les observations n'avaient pas obligé de déplacer le soleil, de tracer de nouvelles routes aux planètes , de précipiter et de ralentir tour à tour leurs mouvemens. Avant ces observations , personne n'avait prévu

DE RAISONNER. lyS

qu'on dût jamais changer rien aux premières suppositions; non qu'on eût des raisons pour les préférer, mais parce qu'on n'en avait pas pour les rejeter. Des cercles parfaits , un centre et des mouvemens toujours égaux, sont des idées si claires, si faciles à saisir, que, croyant qu'elles sont les plus simples pour la nature , parce qu'elles sont les plus simples pour nous, nous jugeons qu'elle les a choisies comme nous les aurions choisies nous-mêmes, et nous les adoptons sans soupçonner qu'elles aient besoin d'être examinées. Mais si à tout cela on veut substituer des mouvemens inégaux, des orbites excentriques, elliptiques , etc. , l'esprit ne sait plus sur quoi se fixer ; il ne peut plus déterminer ces mouvemens et ces orbites ; il n'est plus si à son aise dans cette opinion , et il demande pourquoi il la préférerait.

Les conjectures du second de^ré sont celles où, ^ second degré

J <-) 'de conjecture.

de plusieurs moyens dont une chose peut être produite, on préfère celui qu'on imagine le plus simple , sur cette supposition que la nature agit par les moyens les plus simples.

Cette supposition est vraie en général; mais sur quoi ii dans l'application elle peut faire tomber dans l'erreur. Il est certain que si une première loi suffit pour produire une suite de phénomènes, Dieu n'en a pas employé deux; que s'il en a fallu deux, il les a employées, et qu'il n'en a pas employé une troisième. Ainsi les premières lois de l'univers

est peu sur,

sont simples, parce que toutes sont également nécessaires, relativement aux phénomènes qui doivent être produits.

Combien il Mais ccttc loi agit différemment suivant les cir-

neu sur. C»

constances , et de - là il arrive qu il y a nécessairement une multitude de lois subordonnées, et qu'il y a des effets compliqués, c'est-à-dire produits par une multitude de causes qui se croisent, ou qui se modifient.

Le système le plus simple est certainement celui où une seule loi suffit à la conservation de l'univers entier. Or la simplicité de ce système ne subsisterait plus, si chaque phénomène était produit par une cause particulière et unique. Ce serait compliquer le tout, que de supposer autant de causes que de phénomènes ; et il est plus simple que plusieurs causes concourent à la production de chacun , lorsque ces causes existent déjà , et qu'elles sont autant de conséquences d'une première loi. Il doit donc y avoir dans la nature beaucoup d'effets compliqués, et qui, par cette raison même, n'en sont que plus simples et plus réguliers. Erreur. «i. il Maïs le philosophe , à qui il est impossible de voir le rapport d'un effet au tout, tombe dans l'inconvénient de juger compliqué ce qui ne l'est pas, ou du moins ce qui ne l'est que par rapport à lui ; et, jugeant témérairement de la simplicité des voies de la nature, il suppose qu'une cause qu'il a imaginée , est la vraie et l'unique , parce

ft'it tomber

qu'elle suffit, selon lui, pour expliquer un phénomène dont il cherche la raison.

Ainsi ce principe , la nature a^it toujours par les voies les plus simples , est fort beau dans la spéculation , mais il est rare qu'on puisse l'appliquer.

Ce degré de conjecture a d'autant plus de force, ^^ ^-^"a"' la qu'on est plus sûr de connoître tous les moyens "'''''"^'* dont une chose peut être produite, et qu'on est plus en état de juger de leur simplicité ; il en a moins , au contraire , si on n'est pas sûr d'avoir épuisé tous ces moyens, et si on n'est pas capable de juger de leur simplicité; c'est le cas ordinaire aux philosophes.

Les conjectures ne sont donc fondées qu'à proportion , qu'en comparant tous les moyens , on a lieu de s'assurer de plus en plus combien celui qu'on a préféré est simple, et combien les autres sont compliqués.

Il est évident, par exemple, que la révolution du soleil peut être produite par son mouvement ou par celui de la terre , ou par tous deux à la fois : il n'y a pas un quatrième moyen.

Or le moyen le plus simple, c'est de faire tourner la terre sur elle-même , et autour du soleil. Vous en serez convaincu ; mais vous remarquerez que ce principe n'est pas ce qui démontre le mieux la vérité du système de Copernic.

On veut toujours rapporter tout à une seule cause : ce défaut est général. Il semble qu'on

1^6 DE l'art

entende les philosophes crier de tous côtés : les moyens de la nature sont simples. Mon système est simple, mon système est donc celui de la nature. Mais, encore un coup, il est rare qu'ils soient juges . de ce qui est simple et de ce qui ne l'est pas. Le. conjec- Qu uc doit s'arrétcr à des conjectures qu'autant

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chemin à lave- connaissanccs. G est a elles a mdiquer les expériences à faire : il faut qu'on ait quelque espérance de pouvoir un jour les confirmer, ou de pouvoir y substituer quelque chose de mieux ; et par conséquent il n'en faut faire qu'autant qu'elles peuvent devenir l'objet de l'évidence de fait et de l'évidence de raison.

Rien n'est donc moins solide qu'une conjecture qui est de nature à ne pouvoir jamais être confirmée ni détruite. Telles sont, par exemple, celle des newtoniens pour expliquer la solidité, la fluidité , etc.

i\ i^'hi?'»^^*^ L'histoire est le véritable champ des conjec-

f si le véritable 1 J

*è'Ss?' '""' tures. Le gros des faits a une certitude qui approche beaucoup de l'évidence , et qui , par conséquent, ne permet pas de douter. Il n'en est pas de même des circonstances. Les règles qu'il faut suivre en pareil cas sont très -délicates : mais, comme je vous l'ai dit , vous n'êtes pas encore en état d'entrer dans cette recherche.

BE RAISONKER.

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