‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 37 sur 131 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De l'analogie.

L'analogie est comme une chaîne , qui s'étend ^ diff^^^^^^l^! depuis les conjectures jusqu'à l'évidence. Ainsi fude.*^"' "''" vous voyez qu'il y en a plusieurs degrés , et que tous les raisonnera ens qu'on fai t par analogie n'ont pas la même force; essayons de les apprécier.

On raisonne par analogie , lorsqu'on luge du Analogie des

*■ D ' 1 J D effets a la cause,

rapport qui doit être entre les effets , par celui auA'ffas.*^''"'^ qui est entre les causes , ou lorsqu'on juge du rapport qui doit être entre les causes , par celui qui est entre les effets.

Que les révolutions diurnes et annuelles , et la „ Exemple où ' l'analogie prou-

variété des saisons sur la terre soient, par exemple, l'Sluren'p^

1 rr I -1 ? • même el autour

les eiiets que nous remarquons, et dont il s agit dusoieii. de chercher la cause par analogie.

Nous ne sommes pas dans les autres planètes pour y remarquer les mêmes effets : mais nous en voyons qui décrivent des orbites autour du soleil , qui ont sur elles-mêmes un mouvement de rotation , et dont l'axe est plus ou moins incliné. Voilà des causes. Ainsi, d'un côté , en observant la terre, nous remarquons des effets; et d'un autre côté en observant les planètes , nous remarquons des causes.

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Or il est évident que ces causes doivent produire dans ces planètes des périodes qui répondront à nos années , à nos saisons et à nos jours. Ainsi nous descendons des causes aux efFets.

Mais, puisque ces effets sont de la même espèce que ceux que nous observons sur la terre, nous pouvons remonter des effets à la cause, et donner à la terre un mouvement de rotation et un mouvement de révolution autour du soleil.

D'un côté , les effets sont : années , saisons, jours; d'un autre , les causes sont : rotation autour de raxe y révolution autour du soleil, inclinaison de Faxe,

Nous remarquons ces causes dans Jupiter; et, considérant qu'elles y doivent produire des années, des saisons et des jours, nous concluons par analogie que la terre , qui est , comme Jupiter, un globe suspendu , n'a des années , des saisons et des jours , que parce qu'elle a deux mouvemens , l'un de rotation autour de son axe incliné , l'autre autour du soleil. Voilà la plus forte analogie.

C'est juger d'après l'évidence déraison, que de juger d'une cause par un effet qui ne peut être produit que d'une seule manière : lorsque l'effet peut-être produit de plusieurs , c'est en juger par analogie que de dire : là il est produit par telle cause; donc ici il ne doit pas être produit par une autre.

En pareil cas, il faut que de nouvelles analo-

DE RAISONNER. ijg

gies viennent à l'appui de la première. Or il y en a deux qui prouvent le mouvement de la terre autour du soleil.

Yous verrez dans la suite comment l'observation démontre que la terre est à une plus grande distance du soleil que Vénus, et à une moindre que Mars. Cela étant, rappelez- vous les principes que nous avons établis, et vous jugerez qu'elle doit employer à sa révolution moins de temps que Mars, et plus que Vénus. C'est précisément ce que l'observation confirme; car la révolution de Vénus est de huit mois, celle de la terre d'un an, et celle de Mars de deux.

La dernière analogie est tirée de cette règle de Kepler : les carrés des temps périodiques sont proportionnels aux cubes des distances. Disons donc :

Comme 7^9, carré de 27 , qui est le temps de la révolution de la lune, est à 1 33,2^5, carré de 365 , qui est le temps de la révolution supposée faite par le soleil; ainsi 216,000, cube de 60, qui est la distance de la lune en demi-diamètres de la terre, est à un quatrième terme. Or cette opération nous donnerait 39/160, 356, dont la racine cubique est 34o. La terre ne serait donc éloignée du soleil que de 34o rayons. Or il est démontré par l'observation, que sa distance est au moins trente fois plus grande. Il est donc également démontré que ce n'est pas le soleil qui tourne.

Sur quel fondement voudroit-on que la terre

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fût une exception à une loi que l'observation et le calcul rendent générale? Le préjugé n'aurait pour lui que l'apparence , et , par conséquent , il est sans fondement. Transportons-nous successivement dans toutes les planètes ; elle nous paraîtront tour à tour chacune immobiles; et le mouvement du soleil nous paraîtra plus ou moins rapide, à mesure que nous passerons de l'une dans l'autre. De Saturne nous jugerons qu'il achève sa révolution en 3o ans; de Jupiter en 12, de Mars en 2 , de Vénus en 8 mois, de Mercure en 3, comme nous jugeons qu'il l'achève autour de la terre en un an. Or le soleil ne saurait avoir tous ces mouvemens à la fois , et il n'y a pas plus de raison pour lui attribuer celui qui est apparent de la terre , que celui qui le serait de tout autre planète. Comme nous voyons d'ici l'erreur où serait un l)Labitant de Jupiter, qui se croirait immobile, il voit également que nous nous trompons, si nous jugeons que tout tourne autour de nous.

De toutes les planètes, il n'y a que Mercure dont la révolution autour du soleil échappe aux yeux des observateurs. Le voisinage où il est de cet astre en est cause r mais l'analogie, soutenue par les principes que nous avons établis , ne permet pas d'en douter. Cette planète tomberait dans le soleil, si elle n'était emportée d'un mouvement rapide autour de cet astre.

quin'efâolriée Satumc ct Mcrcurc sont les deux seules pla-

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nètes dont on n'a pas encore pu observer la rotation ; mais nous pouvons la supposer par analogie.

Peut-être la rotation doit-elle être l'effet de la révolution de Saturne autour du soleil, et de celle de ses satellites autour de lui-même ; cependant cela n'est pas démontré. Ainsi l'analogie ne conclut point ici de l'effet à la cause, ni de la cause à l'effet : elle ne conclut que sur des rapports de ressemblance : elle a donc moins de force.

Il pourrait absolument se faire que Saturne tournât autour du soleil , comme la lune autour de la terre, en lui présentant toujours le même hémisphère, et alors son mouvement de rotation seroit extrêmement lent. Mais il y a une considération qui semble détruire cette supposition : c'est que , dans l'éloignement où il est du soleil , ses hémisphères ont encore plus besoin d'être successivement éclairés. Ce besoin est même une preuve d'autant plus forte , qu'on ne peut pas imaginer que l'auteur de la nature ne l'ait pas fait tourner plus rapidement sur son axe , lui qui a pris les précautions de lui donner plusieurs satellites et un anneau lumineux.

Quant à la rotation de Mercure, elle est également fondée sur l'analogie, et sur ce que d'ailleurs le voisinage du soleil semble demander que le même hémisphère ne soit pas continuellement exposé à l'ardeur des rayons.

Ajoutons à ces considérations que la rotation

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dans les planètes où nous l'observons, est l'effet de quelque loi qui agit également sur toutes. Quelle que soit donc cette loi, elle doit, à peu de choses près, produire dans Mercure et dans Saturne les mêmes phénomènes qu'elle produit ailleurs. Car tout système suppose un même principe qui agit sur toutes les parties, et qui par conséquent produit partout des effets du même genre.

Nous avons vu une analogie qui conclut de port a la hn. l'çffgç ^ [^ causc , OU dc la cause à l'effet : nous en avons vu une autre qui conclut sur des rapports de ressemblance : il y en a une troisième qui conclut sur le rapport à la fin.

Elle nronvc Si la tcrrc a une double révolution , c'est afin

que les planètes '

sont haïjiiees. ^^^ g^g partics soicnt successivement éclairées et échauffées : deux choses qui ont pour fin la conservation de ses habitans. Or toutes les planètes sont sujettes à ces deux révolutions. Elles ont donc également des habitans à conserver.

Cette analogie n'a pas autant de force que celle qui est fondée sur les rapports des effets aux causes; car ce que la nature fait ici pour une fin, il se peut qu'elle ne le permette ailleurs que comme une suite du système général. Cependant sur quoi jugeons-nous que tout est subordonné à la terre? Sur les mêmes raisons que nous jugerions tout subordonné à Saturne, si nous l'habitions. Or des raisons qui prouveraient que tout est également et exclusivement subordonné à chaque planète,

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ne prouveroient rien pour aucune. Il ne faut donc pas croire que le système de l'univers n'ait pour fin qu'un atome qui paraît se perdre dans l'immensité descieux; et ce serait attribuer des vues bien petites à la nature, que de penser qu'elle n'a placé tant de points lumineux au-dessus de nos têtes, que pour faire un spectacle digne de nos regards. D'ailleurs pourquoi en a-t-elle créé que nous avons été si long-temps sans apercevoir, et tant d'autres vraisemblablement que nous n'apercevrons jamais ? Ces opinions sont trop vaines et trop absurdes.

Il est donc prouvé que les cieux ne sont pas un immense désert , créé seulement pour une vue aussi courte que la nôtre. L'analogie ne permet pas de douter, lorsque vous considérez la chose en général : mais si vous voulez juger de telle planète , de Vénus , par exemple , l'analogie n'a plus la même force ; car rien ne vous démontre qu'il n'y a pas d'exception, et que l'exception ne tombe pas sur Vénus. Cependant il serait encore plus raisonnable de la supposer habitée.

Mais quel jugement porterons - nous des co- riieneprfoimètes? Il me semble que l'analogie ne nous en iTson '/"'"'"' approche pas encore assez : nous les connaissons trop peu. Les grandes variations qui leur arrivent dans leur passage de l'aphélie au périhélie , ne nous permettent pas de comprendre comment les habitans pourraient s'y conserver.

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Quant au soleil , ou plutôt à tous les soleils que nous nommons étoiles fixes, on peut se borner à juger qu'ils sont subordonnés aux mondes qu'ils éclairent et qu'ils échauffent.

lesîi" "J!l!i*.- Je joindrai encore un exemple, afin de vousfaire fontrendirsse.1! micux scntif tous Ics différens degrés d'analogie. Je suppose deux hommes qui ont vécu si séparés du genre humain , et si séparés l'un de l'autre , qu'il se croient chacun seul de leur espèce. Il faut me passer la supposition, toute violente qu'elle est. Si la première fois qu'ils se rencontrent , ils se hâtent de porter l'un de l'autre ce jugement, il est sensible comme moi ^ c'est l'analogie dans le degré le plus faible : elle n'est fondée que sur une ressemblance qu'ils n'ont point encore assez étudiée.

Ces deux hommes, que la surprise a d'abord rendus immobiles, commencent à se mouvoir, et l'un et l'autre raisonnent ainsi : le mouvement que je Jais est déterminé par' un principe qui sent : mon semblable se meut. Il y a donc en lui un pareil principe. Cette conclusion est appuyée sur l'analogie qui remonte de l'effet à la cause ; et le degré de certitude est plus grand que lorsqu'elle ne portait que sur une première ressemblance : cependant ce n'est encore qu'un soupçon. Il y a bien des choses qui se meuvent, et dans lesquelles il n'y a point de sentiment. Tout mouvement n'a donc pas , avec le principe sentant , le rapport nécessaire de l'effet à la cause.

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Mais si l'un et l'autre 'dit : je remarque dans mon semblable des mouvemens toujours relatifs a sa conservation; il recherche ce qui lui est utile ^ il évite ce qui lui est nuisible, il emploie la même adresse^ la même industrie que moi, il/ait, en un mot, tout ce que je fais moi-même avec réflexion. Alors il lui supposera, avec plus de fondement, le même principe de sentiment qu'il aperçoit en lui-même.

S'ils considèrent ensuite qu'ils sentent et qu'ils ^e meuvent l'un et l'autre par les mêmes moyens, l'analogie s'élèvera à un plus haut degré de certitude; car les moyens contribuent à rendre plus sensible le rapport des effets à la cause.

Lors donc que chacun remarque que son semblable a des yeux, des oreilles, il juge qu'il reçoit les mêmes impressions par les mêmes organes; il juge que les yeux lui sont donnés pour voir , les oreilles pour entendre, etc. Ainsi, comme il a pensé que celui qui fait les mêmes choses que lui est sensible, il le pense encore avec plus de fondement , lorsqu'il voit en lui les mêmes moyens pour les faire.

Cependant ils s'approchent, ils se communiquent leurs craintes, leurs espérances, leurs observations , leur industrie , et ils se font un langage d'action. Ni l'un ni l'autre ne peut douter que son semblable n'attache aux mêmes cris et aux mêmes gestes les mêmes idées que lui. L'analogie a donc ici une nouvelle force. Gomment supposer que

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celui qui comprend l'idée que j'attache à un geste, et qui par un autre geste en excite une autre en moi, n'a pas la faculté de penser?

Yoilà le dernier degré de certitude, où l'on peut porter cette proposition , mon semblable pense. Il n'est pas nécessaire que les hommes sachent parler, et le langage des sons articulés n'ajouterait rien à cette démonstration. Si je suis sûr que les hommes pensent, c'est parce qu'ils se communiquent quelques idées, et non parce que qu'ils s'en communiquent beaucoup : le nombre ne fait rien à la chose. Qu'on suppose un pays où tous les hommes soient muets, jugera-t-on que ce sont des automates?

Les bétes sont-elles donc des machines ? il me semble que leurs opérations, les moyens dont elles opèrent , et leur langage d'action , ne permettent pas de le supposer ; ce serait fermer les yeux à l'analogie. A la vérité, la démonstration n'est pas évidente ; car Dieu pourrait faire faire à un automate tout ce que nous voyons faire à la béte la plus intelligente, à l'homme qui montre le plus de génie ; mais on le supposerait sans fondement.

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