‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 39 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premières tentatives sur la figure de la terre.

Comme la H faut d'abord dans ces sortes de questions dis-

lerre parait im- -l

î^î/'ùnèîurfrce" tingucr l'apparence de fait de l'évidence de fait. Sans cela on précipitera ses jugemens, et on pren-

dra une erreur pour une vérité. La révolution, par exemple, du soleil autour de la terre, n'est qu'une apparence de fait, et c'est une évidence de raison, que ce phénomène peut être produit de deux manières : par le mouvement du soleil , ou par celui de la terre. De là naissent naturellement deux systèmes , et il faut observer , jusqu'à ce qu'on ait des motifs suffisans de préférer l'un à l'autre.

Comme les apparences nous trompent sur le mouvement de la terre, elles nous trompent aussi sur sa figure. En effet , elle paraît d'abord comme une surface plate, sans mouvement, et placée dans le lieu le plus bas du monde , en sorte qu'on n'imagine pas ce que le soleil devient, lorsqu'il se couche, et comment, au bout de quelques heures, il reparaît vers un point diamétralement opposé : mais quelques observations ont insensiblement détruit des préjugés que plusieurs philosophes partageaient avec le peuple.

On remarqua que la sphère céleste paraît tourner autour d'un point fixe, qu'on appela le pôle du monde. Or cette apparence peut provenir , ou de ce que les cieiix se meuvent en effet sur l'axe de la terre , ou de ce que la terre se meut sur ellemême, en dirigeant toujours son pôle vers le même point du ciel. Mais il n'était pas encore temps de former des conjectures sur cette question ; il fallait auparavant en former sur la ligne de la terre.

commeiu on Jl faut considércr que si vous é\e\ez circulaire-

a )U({e que sa *

vexe" " rn',"*"." raent un corps sur une surface plane , le moment

direction du le- | , l < . ...

Chili *" *"""" *^ P grande ou de sa plus petite élévation sera le même pour tous les points de sa surface ; au lieu que si vous le faites mouvoir autour d'un globe , le moment de sa plus grande élévation , par rapport à un point, sera précisément celui de sa plus petite élévation par rapport à un autre. Or on remarqua facilement que le moment de la plus grande élévation du soleil n'est pas le même pour tous les lieux de la terre ; on vit , au contraire, qu'il arrive plus tôt pour ceux qui sont vers le côté où le soleil se lève, et plus tard pour ceux qui sont vers le côté opposé ; et on conclut avec fondement que la terre , dans la direction du levant au couchant , est une surface convexe. Comment, Qu obscrva Ic cours du soleil , et on n'eut pas

au-dessus de ' r

«n^raçY^^unè dc pciuc à Tcmarqucr qu'en faisant chaque jour

l>orlion des tro- . , 1 1 i*

piques. une révolution, il va alternativement dans la di-

rection d'un pôle à l'autre. Je dis enjaisaut^ car alors il ne s'agissait pas encore de distinguer l'apparence du fait.

On observa dans les cieux le point où le soleil , s'étant approché du nord , rétrograde vers le midi ; et celui , ou s'étant approché du midi , il rétrograde vers le nord. On vit que cet astre arrivé au point du nord , décrit, en une révolution diurne, un arc dans les cieux ; on vit , qu'arrivé au point du midi , il en décrit un semblable et parallèle ,

DE RAISONNER. igi

et on eut la moitié de ces deux cercles que nous nommons tropiques^ d'un mot qui signifie retour.

A une éffale distance des tropiques , et dans Et «ne porune direction parallèle , on traça de la même ma- '*^"'' nière la moitié de ce grand cercle , qu'on nomme équateur, parce qu'il partage la sphère céleste en deux parties égales.

On ne tarda pas d'observer que le soleil, au Etunepor-

* -•■ ' tion tiu niéri-

moment de sa plus grande élévation , est à l'oppo- '^''"* site du pôle du monde. Alors on eut deux points opposés; et en tirant une ligne de l'un à l'autre, on traça une partie du méridien. C'est ainsi qu'on nomme un grand cercle qui partage le ciel en deux, et auquel le soleil arrive à midi. Le méridien tombe perpendiculairement sur l'équateur, et coupe les tropiques à angles droits.

L'objet de ces observations était de tracer dans i» faillît t^a-

" cer des routes

les ci eux des routes qu'on ne pouvait pas encore ^vr^t'a-en*"''' tracer sur la terre , et de distinguer les différentes saisons de l'année par le cours du soleil. Vous sentez qu'il fallait pour cela avoir des points fixes dans les cieux. Car la terre étant inconnue à ses habitans, on ne pouvait juger de la position de ses différentes parties, qu'en cherchant dans les cieux les points auxquels chacune correspondait. Dès qu'on eut la méridienne, on put aller directement au nord ou au midi, en suivant directement cette ligne; et on put aller partout ailleurs , en remarquant le degré d'obliquité avec

cer sur la terre.

phère,

lequel elle était coupée par les diflerens chemins qu'où voulait prendre.

Comment on Of cn vova^eaut daus la dircction du méridien ,

jugpaquff Ia5ur- J o 7

Isiconveïejans on s'apCFçut que les étoiles qu'on voyoit au-

la direction des ,.,,,. 11.

méridiens. dcvant dc SOI, s élevaient au-dessus de la tête , et qu'il en paraissait de nouvelles , tandis que celles qu'on laissait derrière soi s'abaissaient, et que quelques-unes même disparaissaient. De ce fait évident , on tira une conséquence évidente ; c'est qu'on avait voyagé sur une surface courbe. Idée qu'on se C'était uue suitc des observations, qu'il y eût

fait de rhcinis- ' T J

autant de méridiens que de lieux, et que tous les méridiens concourussent au pôle du monde. Parlà il fut prouvé que l'hémisphère est convexe, selon deux dimensions perpendiculaires l'une à l'autre. En conséquence , on abaissa les lignes qu'on avait décrites dans les cieux, et on eut sur la terre des méridiennes et des arcs qui , parallèles à l'équateur, diminuent à proportion qu'ils approchent du pôle, en sorte que le dernier coïncide avec le point où les méridiennes concourent.

Dès que les méridiennes concourent aux pôles, c'est une conséquence qu'elles se rapprochent à mesure qu'elles s'étendent de l'équateur au point du concours. Traçons donc maintenant sur notre hémisphère un certain nombre de méridiennes, et supposons que vous voyagez dans une direction perpendiculaire à ces lignes ,

Comment on

DE RAISONNER. IqS

c'est-à-dire dans un des arcs parallèles à Téquateur.

Il est évident que , suivant la grandeur de ces arcs, qui mesurent la distance d'un méridien à l'autre , le moment de la plus grande ou de la plus petite élévation des astres arrivera ' pour vous plus tôt ou plus tard. Car le chemin que vous aurez à faire sera plus court ou plus long , à proportion que vous voyagerez plus près ou plus loin des pôles. C'est ainsi qu'on se confirma que la terre est convexe dans la direction de la méridienne et dans celle de Téquateur.

Le mouvement diurne et apparent des cieux im^gSrunau"

.... t re hémisphère.

mettait dans la nécessité d imaginer un autre hémisphère à la terre. On le conjectura également convexe, parce qu'on n'avait pas de raison pour l'imaginer autrement. Dès lors on alla vite de conjecture en conjecture. On dit, s'il y a un autre hémisphère , il est tout comme le nôtre ; les cieux tournent pour tous deux , et ils sont également habités: paradoxe qui parut déraisonnable au peuple, hardi au philosophe, impie au théologien, qui crut qu'un autre hémisphère était un autre monde.

A la vérité ce n'était encore là qu'un soupçon. ^n'fX,"^''"^'* Si le lever et le coucher du soleil démontraient l'exis- nJ'co'ïjecture"* tence d'un autre hémisphère , ils n'en démontraient pas la forme. On ne l'imaginait convexe que parce qu'on n'avait pas de raison de le croire différent de celui qu'on habitait ; et on le jugeait

1^4 1^^ l'art

habité, parce que dès qu'une fois Timagination suppose des ressemblances , elle les suppose parfaites. Ce jugement était vrai ; mais on ne pouvait pas encore s'en assurer: il choquait les préjugés; et l'imagination, qui s'était hâtée de le porter, était bien embarrassée à le défendre.

Ce raisonnement , Vautre, hémisphère est semblable au notre, parce que nous n'as^ons pas de raison de r imaginer autrement; et s'il est semblable au notre y il peut être habité, et il l'est en effet : ce raisonnement, dis-je, nous donne l'idée d'une conjecture qui est dans le moindre degré. Cette espèce de conjecture vient immédiatement après celles qui sont absurdes, parce qu'il n'y a rien qui la détruise ; et elle vient immédiatement avant celles qui sont prouvées , parce qu'il n'y a rien qui l'établisse. Elle n'a pour elle que de n'être pas démontrée fausse.

On peut et on doit même se permettre de pareilles conjectures ; car elles donnent lieu à des observations : mais il ne leur faut donner aucun degré de certitude , et il faut les regarder comme des suppositions , jusqu'à ce que l'évidence de fait , celle de raison , ou l'analogie les aient prouvées. Nous allons voir par quelle suite de degrés la conjecture des antipodes va s'élever à la démonstration. / Comment Les Drog^rès de l'astronomie furent lents. On

jugea que la 1 O

fut long-temps sans doute avant de reconnaître

terre est ronde.

conclut que toutes

vers le même

DE RAISONNER. igS

l'ombre de la terre dans les éclipses de lune; et vraisemblablement cette découverte a été faite par un philosophe qui était prévenu que la terre pourrait être ronde : elle ne permit plus d'en douter.

Alors on commença à comprendre que toute Doùon

* 1 •*■ clut que t

la terre peut être habitée. Car dès qu'elle est leni^ïemen'i ronde, il faut que les corps pèsent sur toute sa «ntre surface, comme ils pèsent sur notre hémisphère. Il est évident qu'il n'y a que l'équilibre de toutes ces parties qui puisse lui conserver la rondeur ; et on conçoit que l'équilibre aura lieu , si elles pèsent toutes également vers un même centre.

Aussitôt on regarda comme une chose hors de doute que les corps pèsent partout également, et tendent partout vers un même centre. On le crut ainsi , non qu'on eut des raisons pour assurer cette uniformité de pesanteur et de direction, mais uniquement parce qu'on n'avait point encore de raison pour juger que la direction et la pesanteur variassent suivant les lieux. C'est cette conduite des philosophes qu'il faut observer , si l'on veut apprécier leurs raisonnemens , et être en garde contre les jugemens qu'ils portent avec trop de précipitation. En effet, ils ont conclu à cette occasion plus qu'ils ne devaient conclure : car nous verrons bientôt que l'équilibre peut subsister et subsiste , quoi(^ue la pesanteur et la direction varient d'un lieu à un autre.

comment I au tre liéin peut être

convaincu.

196 DE l'art

Etoncomprit Ccpendaiit quoique leur théorie les eût jetés

mment lau- I x x . j

Ïîbu7. dans une erreur, elle suffisait pour détruire la principale difficulté de l'imagination contre les antipodes : les lois de la pesanteur étaient assez connues pour faire comprendre qu'on n'a pas la tête en bas dans un hémisphère plutôt que dans un autre , et on peut prévoir qu'il serait possible un jour de voyager dans des pays qui paraissaient fabuleux.

On en fut Cependant jusqu'à ce qu'on eût fait le tour de

vaincu. * >> 1 j.

la terre , l'existence des antipodes n'était qu'une conjecture plus ou moins forte; aussi fut-elle condamnée par des théologiens. Mais si c'était un crime de croire aux antipodes, quel crime ne devait pas commettre ceux qui entreprirent d'y voyager ? Ce dernier cependant fit pardonner à l'autre, et on eut la bonne foi de se rendre à l'évidence de fait.

Aiorsoninia- A Dcinc cut-ou Hcu dc juger que la terre est

ginalaterrepar- * J O 1

fai.en.entspbe- r^ndc , qu'ou sc hâta de la juger sphérique. Il parut naturel de lui supposer cette figure : premièrement , parce qu'on n'avait pas de raison pour en imaginer une autre. En second lieu , parce que c'est de toutes les figures rondes, celle que l'esprit saisit le plus facilement. Si de pareils raisonnemens ne prouvent rien , ils persuadent. Aussi n'est-ce que dans ces derniers temps qu'on a commencé à former des doutes sur la sphéricité de la terre.

Un principe , adopté sans preuve , jeta dans „J*t'endo2ne"r! Terreur. On supposa gratuitement que tous les corps pèsent également vers le centre de la terre , et on fit ce raisonnement : si notre globe était composé d'une matière fluide , toutes les colonnes seraient égales , tous les points de la surface seraient à une même distance d'un centre commun, et toutes les parties de ce fluide s'arrangeraient pour former une sphère parfaite.

Ce raisonnement est vrai , dans la supposition où la pesanteur serait égale dans toute la circonférence du globe. On n'en doutait pas; on continuait donc : la mer couvre la plus grande partie de la terre; la surface en est donc sphérique ; et puisque le continent s'élève peu au-dessus du niveau de la mer, il est prouvé que la terre est une sphère.

Tous les esprits sont conséquens ; on te dit du <^". "« «^a'-

r i- ' sonnait pas con-

moins : mais les philosophes semblent prouver "i"'"™'"' souvent le contraire. Si l'on se fût contenté de dire : la terre est à peu près ronde ; son ombre vue sur la lune , et la pesanteur des corps , suffisaient pour le prouver. Mais qu'est devenu l'esprit conséquent , lorsqu'on l'a jugée sphérique ? Cet exemple vous fera voir comment on donne aux conséquences plus d'étendue qu'aux principes ; et plus vous étudierez la manière de raisonner des hommes, plus vous serez conva^incu qu'ils concluent presque toujours trop ou trop peu. Au

iqS de l'art

reste j'ai oublié de vous rapporter une des raisons qui a fait juger que le monde est une sphère ; c'est, dit-on , que la rondeur est la figure la plus parfaite. Ne trouvez-vous pas ce principe bien lumineux ? Mais supposons que la terre est parfaitement ronde , et voyons comment on est parvenu à la mesurer, et à ne savoir plus quelle figure lui donner.

idien,

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