‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 5 sur 131 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Application de la méthode précédente à de nouveaux exemples.

J'ai déjà eu occasion , Monseigneur, de vous faire remarquer qu'on peut distinguer deux sortes d'essences. Mais pour vous développer l'art de raisonner, il faut considérer trois cas différens.

I** Ou nous connaissons la propriété première „a?s"onr'îî! d'une chose , celle qui est le principe de toutes les dw cYoîe^, autres; et alors cette propriété est l'essence proprement dite : je la nommerai véritable ou première,

1^ Ou, ne connaissant que des propriétés se- , ou nous

' X 1 1 11 en connaissons

condaires, nous en remarquons une qu'on peut £2 dire être le principe de toutes les autres. Cette propriété peut être regardée comme essence par rapport aux qualités qu'elle explique : mais c'est une essence improprement dite ; je la nomme seconde.

3° Enfin il y a des cas où parmi les propriétés ^^^ secondaires, nous n'en voyons point qui puisse expliquer toutes les autres. Alors nous ne connaissons ni l'essence véritable ni l'essence seconde , et il nous est impossible de faire des définitions. Pour donner la connaissance d'une chose, il ne nous reste plus qu'à faire l'énumération de ses

en connaissons essence aire.

u nous n en onnaissons au< cune essence.

3o DE l'art

qualités : telle est, par exemple, l'idée que nous nous formons de For.

reîd«?coîin*a*isl Vous avez VU quc lorsque nous connaissons "wt^wd" * l'essence véritable, nous pouvons démontrer tous les rapports avec précision: mais vous jugez que lorsque nous ne connaîtrons que l'essence seconde , il y aura des rapports que nous ne pourrons pas démontrer, et qu'il y en aura même que nous ne pourrons pas découvrir.

Voulez- vous donc juger de la force et de l'exactitude d'une démonstration? Assurez-yous de l'espèce d'essence renfermée dans les définitions sur lesquelles vous raisonnez.

Or, pour peu que vous vous rendiez compte de vos idées, il ne vous sera pas di<ficile de vous assurer si vous connaissez l'essence véritable ou l'essence seconde , ou si vous ne connaissez aucune essence.

Quan.i on L'or pst jaunc, ductile, malléable. Mais pour-

ne connaît au- J l

u'ne r^st'e "qui quoi uu métal a-t-il des qualités qu'un autre n'a

faire l'énunu'- . ^ !• r

ration des qua- pfts T VOUS uc sauricz rcmouter a une qualité première, qui vous en rende raison. Vous ne sauriez donc démontrer avec précision le rapport d'un métal à un métal. Par conséquent il ne vous reste qu'à faire l'énumération de leurs qualités, et à comparer celles de l'un avec celles de l'autre. Nousnecon- Si jc VOUS dcmaudc encore pourquoi le corps

naissons 1 es- *' 111

nlTJloiJs'nl est étendu, et pourquoi l'âme sent? plus vous y

de i'àme. f n ' 1 • 1 >

rerlecnirez et plus vous verrez que vous navez

DE RAISONNER. 3l

rien à répondre. Vous ignorez donc Tessence véritable de ces deux substances.

Cependant vous considérez que toutes les qua- ^J^°^f,/" ^,°°:

■ • . 11 • seuce seconde.

htés que vous voyez dans le corps supposent J'étendue, et que toutes celles que vous aperceverez dans l'âme supposent la faculté de sentir. Vous pouvez donc regarder l'étendue comme l'essence seconde du corps, et la faculté de sentir comme l'essence seconde de l'âme.

Raisonnez actuellement sur ces deux subs- LVssence seconde du corps

tances, vous ne pouvez comparer que l'essence rdentique avec

1 1 IV 15 111' l'essence se-

seconde de 1 une avec 1 essence seconde de 1 autre; condederâme. car vous ne sauriez comparer une essence véritable que vous ne connaissez pas, avec une essence véritable que vous ne connaissez pas davantage. Comparons donc l'essence seconde du corps avec l'essence seconde de l'âme; et commençons par cette définition , le corps est une substance étendue.

Je puis varier l'expression de cette définition ; je puis me représenter le corps comme divisé en petites parties , en atomes. Ce sera une matière subtile, un air très -délié, un feu très-actif. Mais quelque forme que je fasse prendre à cette définition , il me sera impossible d'arriver à une proposition identique avec substance qui sent. Nous pouvons donc nous assurer qu'en partant de l'idée de substance étendue, nous n'a vons point de moyen pour prouver que cette substance est la même que

3 a DE L*ART

celle qui pense. Il nous reste à commencer par ridée de substance qui sent ; et pour lors nous aurons épuisé tous les moyens de faire sur cette matière les découvertes qui sont à notre portée. De iw Dire que Tâme est une substance qui sent, c'est

senee »eroiid« *■ *■ '

tJt^^tUri- dire qu'elle est une Substance qui a des sensations. nuw manière Dirc qu'clle a des sensations , c'est dire qu'elle a

de senlir. T- .

une seule sensation, ou deux à la fois, ou davantage.

Dire qu'elle a une sensation ou deux, etc. , c'est dire , ou que ces sensations font sur elle une impression à peu près égale, ou qu'une ou deux font sur elle une impression plus particulière.

Dire qu'une ou deux sensations font sur elle une impression plus particulière , c'est dire qu'elle les remarque plus particulièrement, qu'elles les distingue de toutes les autres.

Dire qu'elle remarque plus particulièrement ; une ou deux sensations , c'est dire qu'elle y donne son attention.

Dire qu'elle donne son attention à deux sensations , c'est dire qu'elle les compare.

Dire qu'elle les compare , c'est dire qu'elle aperçoit entre elles quelque rapport de différence ou de ressemblance.

Dire qu'elle aperçoit quelque rapport de différence ou de ressemblance , c'est dire qu'elle juge.

Dire qu'elle juge , c'est dire qu'elle porte un seul jugement, ou qu'elle en porte successivement plusieurs.

Dire qu'elle porte successivement plusieurs jugemens , c'est dire qu'elle réfléchit.

Réfléchir n'est donc qu'une certaine manière de sentir ; c'est la sensation transformée. Vous voyez que cette démonstration a le même caractère que celle d'où nous avons conclu, la mesure du triangle est le produit de sa hauteur par la moitié de sa base. L'identité fait l'évidence de l'une et de l'autre.

Il vous sera facile d'appliquer cette méthode à »' s'ensuiten-

A * ^ core que I ame

toutes les opérations de l'entendement et de la tance"shT,pTe^" volonté. Mais remarquez , Monseigneur, que plus vous avancerez , plus vous serez éloigné d'apercevoir quelque identité entre ces deux propositions : Vâme est une substance qui sent ^ le corps est une substance étendue. Je dis plus : c'est que vous prouverez que l'âme ne saurait être étendue. En voici la démonstration.

Dire qu'une substance comparedeux sensations, c'est dire qu'elle a en même temps deux sensations.

Dire qu'elle a en même temps deux sensations, c'est dire que deux sensations se réunissent en elle.

Dire que deux sensations se réunissent dans une. substance , c'est dire qu'elles se réunissent ou dans une substance qui est une proprement, et qui n'est pas composée de parties; ou dans une substance qui est une improprement , et qui , dans le vrai, est composée de parties qui sont chacune tout autant de substances.

Dire que deux sensations se rénnissjerit dans une

34 JJt l'aht

substance qui est une proprement, qui n'est pas composée de parties, c'est dire qu'elles se réunissent dans une substance simple, dans une substance inétendue. En ce cas, l'identité est démontrée entre la substance qui compare et la substance inétendue; il est démontré que l'âme est une substance simple. Voyons le second cas.

Dire que deux sensations se réunissent dans une substance composée de parties qui sont chacune tout autant de substances , c'est dire qu'elles se réunissent toutes deux dans une même partie, ou qu'elles ne se réunissent dans cette substance , que parce que l'une -appartient à une partie, à la partie A, par exemple , et l'autre à une autre partie , à la partie B. Nous avons encore ici deux cas différens. Commençons par le premier.

Dire que deux sensations se réunissent dans une même partie, c'est dire qu'elles se réunissent dans une partie qui est une proprement , ou dans une partie composée de plusieurs autres.

Dire qu'elles se réunissent dans une partie qui est proprement une , c'est dire qu'elles se réunissent dans une substance simple; et il est êémontré que l'âme est inétendue.

ï)ire qu'elles se réunissent dans une partie composée de plusieurs autres, c'est encore dire ou qu'elles se réunissent dans une partie qui est simple , ou que l'une est dans une partie de ces parties , et Tautre dans une autre partie.

Dire qu'une de ces sensations est dans une partie de ces parties, et que l'autre est dans une autre partie , c'est dire que l'une est dans la partie A, et l'autre dans la partie B ; et ce cas est le même que celui qui nous restait à considérer.

Dire que de ces deux sensations, l'une est dans la partie A , et l'autre dans la partie B , c'est dire que l'une est dans une substance, et l'autre dans une autre substance.

Dire que l'une est dans une substance, et l'autre dans une autre substance, c'est dire qu'elles ne se réunissent pas dans une même substance.

Dire qu'elles ne se réunissent pas dans une' même substance , c'est dire qu'une même substance ne les a pas en même temps.

Dire qu'une même substance ne les a ])as en même temps , c'est dire qu'elle ne les peut pas comparer.

Il est donc démontré que l'âme étant une substance qui compare, n'est pas une substance composée de parties , une substance étendue. Elle est donc simple.

La méthode que nous venons de suivre , vous , Avantage

^ ' de la méthode

fait voir jusqu'à quel point il nous est permis de danTie^rabon!

, , , . 1 I j nemens précé-

penetrer dans la connaissance des choses. L es- dens. sence seconde suffit pour prouver que deux substances diffèrent ; mais elle ne suffit pas pour mesurer avec précisiorji la différence qui est entre elles.

36 X)E l'art

11 est donc bien aisé de ne pas supposer Tévidence de raison où elle n'est pas; il n'y a qu'à essayer de traduire en propositions identiques les démonstrations que l'on croit avoir faites. Voilà la pierre de touche , voilà l'unique moyen de vous former dans l'art de raisonner.

Par-là vous comprendrez comment les idées nous manquent; comment, faute d'idées, l'identité des propositions nous échappe, et comment nous devons nous conduire pour ne pas mettre dans nos conclusions plus qu'il ne nous est permis de connaître. Si vous considérez l'ignorance où vous êtes de la nature des choses , vous serez trèscirconspect dans vos assertions : vous connaîtrez qu'avec t(^us les efforts dont vous êtes capable , vous ne sauriez répandre la lumière sur des objets qu'un principe supérieur, qui peut seul les éclairer, ne vous a pas permis de connaître. Mais si Dieu nous a condamnés à l'ignorance, il ne nous a pas condamnés à l'erreur : ne jugeons que de ce que nous voyons , et nous ne nous tromperons pas.

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