CHAPITRE IV
De l'évidence de sentiment.
iiestdifficUe U se passe bien des choses en vous que vous
de remarquer * ■*•
tout ce qu'on ^^ femarqucz pas ; et si vous voulez vous le rap-
peler, il a même été im temps où il y en avait fort peu qui ne vous échappassent. Heureusement, Monseigneur , ce temps n'est pas bien ancien pour vous , et vous n'avez pas besoin d'un grand effort de mémoire. Les découvertes que vous avez faites en vous-même sont donc toutes récentes, et vous vous êtes trouvé plus d'une fois dans le cas du bourgeois gentilhomme , qui parlait prose sans le savoir. C'est un avantage dont vous ne sentez pas encore tout le prix; mais j'espère qu'il vous garantira de bien des préjugés.
Cependant vous sentiez toutes ces choses qui se passent en vous; car enfin elles ne sont que des manières d'être de votre âme, et les manières d'être de cette substance ne sont, à son égard, que ses manières d'exister, ses manières de sentir. Cela vous prouve qu'il faut de l'adresse pour démêler par sentiment tout ce qui est en vous. La métaphysique coimaît seule ce secret; c'est elle qui nous apprend à tout instant que nous parlons prose sans le savoir, et j'avoue qu'elle ne nous apprend pas autre chose; mais il en faut conclure que, sans la métaphysique, on est bien ignorant.
Les cartésiens croient aux idées innées, les mallebranchistes s'imaginent voir tout en Dieu, et les sectateurs de Locke disent n'avoir que des sensations. Tous croient juger d'après ce qu'ils sentent; mais cette diversité d'opinions prouve qu'ils ne savent pas tous interroger le sentiment.
38 DE l'art
Nous n'avons donc pas l'évidence de sentiment toutes les fois que nous pensons l'avoir. Au contraire, nous pouvons nous tromper, soit en laissant échapper une partie de ce qui se passe en nous, soit en supposant ce qui n'y est pas, soit en nous déguisant ce qui y est.
Nous laissons échapper une partie de ce qui ce passe en nous. Combien, dans ies passions, de motifs secrets qui influent sur notre conduite! Cependant nous ne nous en doutons pas; nous sommes intimement convaincus qu'ils n'ont point de part à nos déterminations, et nous prenons l'illusion pour l'évidence.
Il a été un temps que vous vous imaginiez être un prince charmant. Votre sentiment vous le répétait tout aussi souvent que les flatteurs. Alors, Monseigneur, vos défauts vous échappaient; vous ne vous aperceviez point des caprices qui influaient dans votre conduite ; et tout ce que vous vouliez vous paraissait raisonnable. Aujourd'hui vous commencez à vous méfier et des flatteurs et de vous-même : vous concevez que nous avons raison de vous punir, et souvent vous vous condamnez vous-même ; c'est d'un bon augure. Mais laissons vos défauts, dont nous n'avons que trop souvent occasion de vous entretenir, et venons à des exemples qui choqueront moins votre amour-propre.
Chaque instant produit en nous des sensations
DE liAlSOT^NER. 3g
que le seuliment ne fait point remarquer , et qui, à notre insu, déterminant nos mouvemens, veillent à notre conservation. Je vois une pierre prête à tomber sur moi, et je l'évite; c'est que l'idée de la mort ou de la douleur se présente à moi, et j'agis en conséquence. Actuellement, que vous donnez toute votre attention à ce que vous lisez , vous ne vous occupez que des idées qui s'offrent à vous, et vous ne remarquez pas que vous avez le sentiment des mots et des lettres. Nous voyez, par ces exemples, qu'il faut de la réflexion pour juger sûrement de tout ce que nous sentons. Croire que nous avons toujours senti comme nous sentons aujourd'hui , c'est donc supposer que nous n'avons jamais été dans l'enfance : et par conséquent , c'est avoir laissé échapper bien des choses qui se sont passées en nous. ^ >i
Nous supposons an nous ce gui n'y est pas; car, Parce que
^ * / t/ y ' nous supposons
dès que le sentiment laisse échapper une partie de ce qui se passe en nous, c'est une conséquence qu'il y suppose ce qui n'y est pas. Si, dans les passions , nous ignorons les vrais motifs qui nous déterminent, nous en imaginons qui n'ont point, ou qui n'ont que très-peu de part à nos actions. Il y a si peu de différence entre imaginer et sentir, qu'il est tout naturel qu'on juge sentir en soi , ce qu'on imagine devoir y être.
Faites remarquer à un homme qui se promène.
ce qui n'y est pas.
4o DE I.'aRT
tous les tours qu'il a faits dans un jardin; et demandez-lui pourquoi il a passé par une allée plutôt que par une autre. Il pourra fort bien vous répondre -.je sens que f ai été libre de choisir^ et que si f ai préféré cette allée y c'est uniquement parce que je l'ai voulu.
Il se peut cependant qu'il n'ai point fait en cela d'acte de liberté, et qu'il se soit laissé aller aussi nécessairement qu'un être qui serait poussé par une force étrangère. Mais il a le sentiment de sa liberté, il l'étend à toutes ses actions; et comme il sent qu'il est souvent libre, il croit sentir qu'il l'est toujours.
Un manchot a le sentiment de la main qu'on lui a coupée; c'est à elle qu'il rapporte la douleur qu'il éprouve, et il dirait : Il m' est évident que f ai encore ma main. Mais le souvenir de l'opération qu'on lui a faite , prévient une erreur que la vue et le toucher détruiraient.
Parce ouc Enfin uous nous déguisons ce qui est en nous, fs^'êrnoïs.*^"' On prend, par exemple, pour naturel ce qui est habitude, pour inné ce qui est acquis; et un mallebranchiste ne doute pas que lorsqu'il est prêt à tomber d'un côté, son corps ne se rejette naturellement de l'autre. Est- il donc naturel à l'homme de marcher, et n'est-ce pas à force de tâtonnement que les enfans se font une habitude de tenir leur corps en équilibre ? Quoi qu'en dise Mallebranche , ce n'est pas la nature
nous nous
DE RAISONNER. 4ï
{j[ui règle les mouvemens de notre corps, c'est l'habitude.
De tous les moyens que nous avons pour ac- iiy/cepen-
*' i- 1 dant oes moyens
quérir des connaissances, il n'en est point qui n'évidencyae
., / 1 • I sentiment.
ne puisse nous tromper. En métaphysique le sentiment nous égare ; en physique l'observation , en mathématique le calcul : mais comme il y des lois pour bien calculer et pour bien observer, il y en a pour bien sentir, et pour bien juger de ce qu'on sent.
A la vérité , il ne faut pas se flatter de démêler toujours tout ce qui se passe en nous ; mais cette ignorance n'est pas une erreur. Nous y découvrirons même d'autant plus de choses, que nous éviterons plus soigneusement les deux autres inconvéniens. Car les préjugés, qui supposent en nous ce qui n'est pas , ou qui déguisent ce qui y /
est, sont un obstacle aux découvertes, et une source d'erreurs. C'est par eux que nous jugeons de ce que nous ne voyons pas , et que , substituant ce que nous imaginons à ce qui est , nous nous formons des fantômes. Les préjugés nous aveuglent sur nous , comme sur tout ce qui nous environne.
Nous ne pourrons donc nous assurer de l'évidence de sentiment, qu'autant que nous serons sûrs de ne paâ supposer en nous ce qui n'y est pas, et de ne pas nous déguiser ce qui y est; et si nous réussissons en cela , nous y découvrirons
4^ DE l'aHT
des choses dont auparavant nous n'aurions pas pu avoir le moindre soupçon ; et nous voyant à peu près comme nous sommes , nous ne laisserons échapper que ce qui est tout-à-fait impossible à saisir.
Mais il n'arrivera jamais de supposer en soi ce qui n'y est pas, si on ne se déguise jamais ce qui y est. Nous ne donnons à nos actions des motifs qu'elles n'ont pas, que parce que nous voulons nous cacher ceux qui nous déterminent; et nous ne croyons avoir été libres dans le moment où nous n'avons fait aucun usage de notre liberté, que parce que notre situation ne nous a pas permis de remarquer le peu de part que notre choix avait à nos mouvemens , et la force des causes qui nous entraînaient. Nous n'avons donc qu'à ne pas nous déguiser ce qui ce passe eh nous, et nous éviterons toutes les erreurs que le sentiment peut occasioner. Par conséquent, toutes les méprises où nous tombons, lorsque nous consultons le sentiment, viennent uniquefnent de ce que nous nous déguisons ce que nous sentons : car nous déguiser ce qui est en nous, c'est ne pas voir ce qui y est, et voir ce qui n'y est pas.
DE RAlSONMEn. 4^