‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 53 sur 131 · DES · texte numérisé non relu

DES

iM o u S ne savons que ce que ;ious avons appris ^ Nous ne jugeons, par exemple, des objets, au tact, que parce que nous avons appris à en juger. En effet, une grandeur n'étant déterminée que par les rapports qu'elle a à d'autres , s'en faire une idée, c'est la comparer avec d'autres qu'on observe, e^t juger qu'elle en diffère plus ou moins. Avec quelque promptitude que nous acquérions de pareilles idées , il est donc évident , puisqu'elles sont relatives, que nous ne les avons acquises que parce que nous avons comparé et jugé. Il en est de même des idées de distance , de figure , de pesanteur : en un mot , toutes les idées qui nous ^ viennent par le toucher, supposent des comparaisons et des jugemens.

A peine le toucher est instruit , qu'il devient le maître des autres sens. C'est de lui que les yeux,

' Je vais encore prouver que les enfans sont capables de raisonner. Quand on combat un préjugé, on est obligé de l'attaquer à plusieurs reprises.

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qui n'auraient par eux-mêmes que des sentimens de lumière et de couleur, apprennent à juger des grandeurs , des figures et des distances ; et ils s'instruisent même si promptement, qu'ils paraissent voir sans avoir appris.

Il est donc démontré que la faculté de raisonner commence aussitôt que nos sens commencent à se développer ; et que nous n'avons de bonne heure l'usage de nos sens, que parce que nous avons raisonné de bonne heure.

Mais s'il faut raisonner pour acquérir jusqu'aux premières idées qui nous sont transmises par les sens , il faudra sans daute raisonner encore pour apprendre l'art de communiquer nos pensées.

La nature a mis dans notre organisation les premiers élémens de cet art. En nous formant sur le même modèle , elle nous a donné des organes qui font voir les mêmes actions , lorsque nous éprouvons les mêmes sentimens : ces actions deviennent donc naturellement l'expression des sentimens que nous éprouvons; et il ne reste plus qu'à les observer, pour juger des sentimens que les autres éprouvent.

Or, avant d'avoir appris à parler, un enfant a déjà quelque connaissance de ce langage d'action. Il a donc observé ce qui se passe dans ses organes ; il a donc observé quelque chose de semblable dans les organes des autres. Il peut s'y tromper, ou plutôt il s'y trompe souvent; mais ses erreurs

mêmes prouvent qu'il a observé , qu'il a comparé , qu'il a jugé.

Ses besoins sont le motif qui le détermine à observer. C'est pourquoi il apprend bientôt à faire connaître ses désirs et ses craintes , à s'assurer des dispositions où l'on est à son égard , et à se procurer les secours qui lui sont nécessaires.

La version interlinéaire , imaginée par M. du Marsais , est sans doute la meilleure méthode pour enseigner une langue. Or c'est précisément la méthode que suit un enfant qui apprend la langue de ses pères. Qu'en effet on prononce le nom d'une chose, lorsqu'il montre par ses mouvemens qu'il la désire; il jugera aussitôt que ce nom est le signe de la chose même , et il conclura qu'il le peut substituer à son geste. Son action devient donc en quelque sorte la version interlinéaire des mots qu'il entend ; elle est la traduction de la langue qu'on lui enseigne.

Qu'on dise à un enfant : on vous punira si vous n'êtes pas sage\ il pourra répondre : mais si je le suis, on me récompensera; jugeant que, puisque àe punir on {'Ait punira, on doit faire de récompenser récompensera.

Nous voyons que les enfans commencent de bonne heure à saisir les analogies du langage. S'ils s'y trompent quelquefois, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont raisonné; mais l'usage n'est pas toujours aussi conséquent qu'ils le sont. Sou-

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vent même nous ne pouvons refuser d'applaudir à leur esprit, lors même qu'ils font des fautes : c'est que ces fautes mêmes supposent des raisonnemens dont nous ne les jugions pas capables. Malgré ces expériences , qui devraient nous ouvrir les yeux, nous nous obstinons à juger qu'ils ne sont pas encore dans un âge à pouvoir raisonner. Nous nous aveuglons au point de ne pas apercevoir un raisonnement, parce qu'il n'est pas développé avec tous les termes dont nous nous servons à cet effet. Cependant le raisonnement est tout fait dans l'esprit, avant qu'il soit énoncé. L'expression ne le fait pas , elle le suppose ; et on ne l'exprimerait pas , si on ne l'avait pas déjà fait. Il y a donc eu un raisonnement dans l'esprit d'un enfant, toutes les fois que nous y remarquons une idée qu'il n'a pu acquérir qu'en raisonnant.

Mais, demandera-t-on, lorsqu'un enfant dit, de punir on isiit punira : donc de récompenser on doit id^wQ récompensera y est-ce là raisonner ? Je réponds que toute l'essence du raisonnement consiste dans cette conséquence que nous exprimons par un donc.

En effet , quand Newton , observant les corps qui sont sur la surfiace de notre globe, dit : ils pèsent vers le centre de la terre, donc la lune 'pèse vers ce même centre; la lune pèse vers le centre de la terre, donc les satellites pèsent vers le centre de leur planète principale; les satel-

lites pèsent vers le centre de leur planète princî pale, donc toutes les planètes pèsent vers le centre du soleil : que peut-on supposer de plus dans cesraisonnemens que dans celui-ci; on (\\X punira, donc on dira récompensera?

Newton qui* développait le système du monde, ne raisonnait donc pas autrement que Newton qui apprenait à toucher, à voir, à parler; il ne raisonnait pas autrement que Newton qui développait ses propres sensations. Tous deux observaient; tous deux comparaient; tous deuii jugeaient ; tous deux tiraient des conséquences. L'âge a seulement changé l'objet des études ; mais le raisonnement, de la part de l'esprit, a toujours été la même opération.

Il ne faut pas confondre le raisonnement avec les choses sur lesquelles on raisonne. Il y en a sur lesquelles il est difficile de raisonner, parce qu'il est difficile de les bien observer, de s'en faire des idées précises, d'en bien juger, et que d'ailleurs, avant de les étudier, il faudrait avoir fait d'autres études. Ce sont là des choses sur lesquelles les enfans ne peuvent pas raisonner encore : faut-il en conclure qu'ils ne raisonnent pas sur d'autres ?

Non-seulement ils raisonnent, mais , guidés par la nature , ils se conduisent mieux que les phdosophes ne se conduisent communément ; la méthode qu'ils suivent est cette méthode que nous

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nous faisons gloire d'avoir trouvée , et que nous n'avons trouvée qu'après bien des siècles; car ils vont du connu à l'inconnu , observant , jugeant d'après leurs observations, et montrant une sagacité qui surmonte jusqu'aux obstacles que nous mettons au développement de leur raison. Ils ont déjà fait de grands progrès , lorsqu'ils commencent à parler ; ils en feraient sans doute encore , si , lorsque nous entreprenons de cultiver leur esprit , nous commencions par leur faire remarquer comment ils se sont instruits tout seuls ; et si après leur avoir fait sentir que la méthode qui leur a donné des connaissances peut leur en donner encore , nous les conduisions d'observation en observation, de jugement en jugement, de conséquence en conséquence. Mais, parce que nous ne savons pas nous mettre à leur portée , nous les accusons d'être incapables de raison, et cependant notre ignorance fait seule toute leur incapacité.

Convaincu de cette vérité , je jugeai que le prince dont on m'avait confié Finstruction , m'entendrait facilement, si, le faisant réfléchir sur les idées qui lui étaient famihères , je lui faisais remarquer par quelle suite de raisonnemens il les avait acquises. Cette méthode, propre à répandre la lumière dans son esprit , devait encore réveiller sa curiosité , puisqu'elle lui faisait voir que , pour arriver à de nouvelles connaissances, il n'avait

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