‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 54 sur 131 · I^O MOTIF · texte numérisé non relu

I^O MOTIF

qu a se conduire avec moi comme il s'ëtoit conduit tout seul. Cette seule considération supprimait les difficultés, écartait les dégoûts, et donnait de la confiance.

Ce plan me paraissait simple. J'avoue cependant que je n'osais me répondre du succès. Car je voyais que ce serait toujours ma faute lorsque le prince ne m'entendrait pas ; et l'expérience pouvait seule m'apprendre si je serais capable de me faire toujours entendre.

Le commencement était le plus difficile ; il n'y avait même de difficulté qu'à bien commencer. Par conséquent je devais , dès le premier essai , juger de ma méthode et de moi. Je hasardais tout au plus de perdre quelques jours.

On conçoit que, pour exécuter mon plan, il fallait me rapprocher de mon élève, et me mettre tout-à-fait à sa place ; il fallait être enfant , plutôt que précepteur. Je le laissai donc jouer, et je jouai avec lui ; mais je lui faisais remarquer tout ce qu'il faisait , et comment il avait appris à le faire ; et ces petites observations sur ses jeux étaient un nouveau jeu pour lui. Il reconnut bientôt qu'il n'avait pas toujours été capable des mouvemens qu'il avait cru jusqu'alors lui être naturels ; il vit comment les habitudes se contractent ; il sut comment on en peut acquérir de bonnes, et comment on peut se corriger des mauvaises.

Dès qu'il connut que le corps ne peut régler

ses mouvemens qu'autant qu'il s'est fait des habitudes, lui dire que l'esprit ne pense qu'autant qu'il a appris a penser, et qu'il s'en est fait une habitude ; c'était l'étonner et exciter sa curiosité. Car pouvait-il soupçonner qu'il n'eût pas toujours eu les idées qu'il avait , et qu'il n'eût pas toujours pensé comme il pensait ? Ce paradoxe , qui attirait son attention , faisait diversion à ses jeux ; et l'enfant , qui commençait à jouer moins , se rapprochait du précepteur, comme le précepteur s'était d'abord rapproché de l'enfant.

Parmi les connaissances qu'il avait alors, il me fut facile d'en trouver qu'il se souvenait de n'avoir pas toujours eues ; et cette seule observation suffisait pour lui faire soupçonner qu'elles pouvaient toutes avoir été acquises. D'ailleurs c'était assez de lui faire remarquer que , sans les sensations , il n'aurait eu aucune idée des objets sensibles, et que sans les sens, il n'aurait point eu de sensations ; il ne restait plus qu'à lui expliquer la génération de quelques-unes de ses idées, c'est-à-dire comment il les avait faites ; et aussitôt il devait entrevoir comment elles pouvaient être toutes l'ouvrage de son esprit.

Avant d'écrire la première leçon , je crus devoir la faire avec le prince même. Je l'observai donc pendant quelques jours ; je causai avec lui , je lui trouvai de l'intelligence, et j'appris comment je devais m'exprimer. x\lors j'écrivis cette première

3oO MOTIF DES LEÇONS PRlÉLIMINAIRES.

leçon, qui n'était qu'un résultat de ce que nous avions dit. Le prince l'entendit à la simple lecture. Je causai encore avec lui avant d'écrire la seconde ; je fis de même avant d'écrire la troisième ; et c'est avec cette précaution que les leçons préliminaires ont été faites. Ceux qui jugeront superficiellement de la méthode que j'ai suivie , auront de la peine à comprendre qu'un enfant de sept ans ait pu , en moins d'un mois , se familiariser avec toutes les idées qu'elles renferment.

PRÉCIS DES LFÇONS PRÉLIMINAIRES. 3oi

Page 1