ARTICLE PREMIER
Des différentes espèces d'idées.
Lorsque les corps sont présens , nous les connaissons par les sensations qu ils font sur nous; et lorsqu'ils sont absens, nous les connaissons par le souvenir des sensations qu'ils ont faites. Nous n'avons pas d'autre manière de les reconnaître.
Ce sont donc nos sensations qui nous représentent les corps : ce sont elles qui nous les représentent , lorsqu'elles existent actuellement dans l'âme; et ce sont elles encore qui les représentent , lorsqu'elles ne subsistent que dans le souvenir que nous en conservons.
Les sensations, considérées comme représen-» tant les corps, se nomment idées; mot qui, dans son origine, n'a signifié que ce que nous entendons par image.
Puisque les images, qui nous représentent les corps ou les idées, sont des sensations, autant nous avons de sensations différentes, autant nous avons d'idées différentes; et puisque nos sensations sont originairement nos seules idées , il ne nous est pas possible d'avoir des idées , lorsque les sensa-
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tions viennent à nous manquer. Un aveugle-né n'a point d'idées des couleurs; et si nous avions un sixième sens , nous aurions des idées que nous n'avons pas.
Les choses que nos idées ou nos sensations nous représentent dans les corps, se nomment qualités, manière d' être , ou modifications. Qualités, parce que par elles les corps sont distingués les uns des autres ; manière d'être, parce que c'est la manière dont ils existent ; modifications, parce qu'une qualité de plus ou de moins modifie un corps , c'est-à-dire produit quelque changement dans sa manière d'exister. Les qualités, qui sont tellement propres à une chose, qu'elles ne sauraient convenir à d'autres, se woxmn^nX propriétés. Etre terminé par trois cotés, est, par exemple, une propriété du triangle.
Dès que les qualités distinguent les corps , et qu'elles en sont des manières d'être , il y a dans les corps quelque chose que ces qualités modifient, qui en est le soutien ou le sujet, que nous nous représentons dessous, et que, par cette raison, nous appelons substance, de substare, être dessous.
Les sensations ne nous représentent pas ce quelque chose. Nous n'en avons donc aucune idée. Mais , puisque les qualités modifient, il faut bien qu'il y ait quelque chose qui soit modifié. Le mot substance est donc un nom donné à une
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chose que nous savons exister, quoique nous n'en ayons point d'idée.
Si vous vouliez connaître l!intérieur d'une montre , vous la démonteriez ou décomposeriez : vous arrangeriez avec ordre toutes ses parties devant vous; vous examineriez séparément comment chacune est faite , comment l'une agit sur l'autre, et comment le mouvement, communiqué par un premier ressort , passe de roue en roue jusqu'à l'aiguille qui marque les heures.
De même , si vous voulez connaître un corps , vous le démonterez , pour ainsi dire ; vous le décomposerez. Voyons comment se fait cette décomposition.
Aucun sens ne représente toutes les qualités que nous apercevons dans un corps. La'vue représente les couleurs ; l'oreille , les sons , etc. En nous servant séparément de nos sens , les corps commencent donc à se décomposer : nous observons successivement les différentes qualités , comme nous observions successivement les parties d'une montre. Le toucher est , de tous les sens , celui qui nous découvre le plus de qualités. Mais , lorsqu'il en représente plusieurs à la fois , il ne les fait cependant remarquer que l'une après l'autre. Si je veux juger de la longueur, de la largeur et de la profondeur d'un corps , il faut que je les observe séparément.
Or, puisque les sens nous représentent succès-
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sivement les qualités , il dépend de nous de les considérer les unes après les autres. Nous pouvons donc les observer comme si elles existaient séparées de la substance qu'elles modifient. Je puis , par exemple, penser à la blancheur, sans penser à ce papier, ni à la neige, ni à tout autre corps blanc. Or la blancheur, considérée séparément de tout corps , est ce qu'on nomme une idée abstraite, à^abstrahere, qui signifie séparer de.
Si , par conséquent , de toutes les idées qui me viennent par les sens , je fais autant d'idées abstraites, j'aurai la décomposition de toutes les qualités que je connais dans les corps, puisque je les aurai toutes séparées.
Comme on recompose une montre , lorsqu'on rassemble les parties dans l'ordre où elles étaient avant qu'on l'eût démontée, on recompose l'idée d'un corps, lorsqu'on rassemble les qualités dans l'ordre dans lequel elles coexistent, c'est-à-dire dans lequel elles existent ensemble.
Il est nécessaire de décomposer , pour connaître chaque qualité séparément; et il est nécessaire de recomposer, pour connaître le tout qui résulte de la réunion des qualités connues.
Cette décomposition et cette recomposition est ce que je nomme analise. Analiser un corps, c'est donc le décomposer pour en observer séparément les qualités, et le recomposer pour saisir l'ensemble des qualités réunies. Quand nous avons
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ainsi analisé un corps , nbus le connaissons autant
qu'il est en notre pouvoir de le connaître.
Il y a dahs chaque corps des qualitéis qu'on peut Connaître sans le comparer avec un autre : telle est Tëtendue. Ces qualités âe nomment absolues. Il y a aussi dans chaque corps des qualités qu'on ttie peut connaître qu'autant qu'on le compare avec un autrfe : telle est la grandeur. Ces qualités se nomment relatwes,
PbUï' connaître les corps , il ne suffit donc pas d'en observer les qualités absolues , il faut encore en observei:' les qualités relatives ; et par conséquent il faut, à mesure qu'on les analise, les comparer les uns avec les autres.
Mais quel ordre suivrons-nous dans ce^ compaï'âisôhs ? Il est évident que notiâ confondrons tout, si nous ne nous conduisons pas avec quelque méthode.
Si J€ veux faire usage dé ma bibliothèque ^ je mets dans un endroit les livres d'histoire, dans Un autre les livres de poésie, etc. Je distingue ensuite l'histoire en histoire ancienne et en histoire moderne; l'histoire moderne en histoire de France , en histoire d'Angleterre, etc. Par-là je fais de mes livres différentes collections que j'appelle classes.
Les classes d'hisloire ancienne et d'histoire niérderne sont des subdivisions de la classe que j'ai nommée Iwres d'histoire^ comme les -classes d'histoire de France et d'histoire d'Angleterre sont
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des subdivisions de la classe que j'ai nommée histoire moderne.
J'appelle classes subordonnées les unes aux autres ^ les classes qui se forment par une suite de subdivisions. Ainsi les classes d'histoire de France et d'histoire d'Angleterre sont subordonnées à la classe d'histoire moderne^ comme les classes d'histoire moderne et d'histoire ancienne sont subordonnées à la classe de livres d'histoire. Il est certain que quand j'aurai de la sorte classé tous mes livres , il me sera plus facile de les retrouver.
G'€st ainsi que nous classons les choses à mesure que nous les observons, et par ce moyen nous nous faisons différentes espèces d'idées.
Chaque chose est une , et on l'appelle par cette raison singulière ou indii^iduelle. Pierre et Paul, par exemple , sont deux indi<^idus.
Un enfant à qui on dit que Pierre est un homme, remarquera que Paul est un homme également , parce que Paul ressemble à Pierre. Bientôt il appliquera le nom (\'honime à tous les individus qui ressemblent à Pierre et à Paul, et alors il aura fait une classe de tous ces individus.
Quand il remarquera que parmi les hommes il y a des nobles et des roturiers, des ecclésiastiques et des militaires , des savans et des ignorans , etc. , la classe qu'il désignait par le mot homme se subdivisera en plusieurs autres classes, qu'il distinguera par des noms différens.
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De même quand il considérera ce que les hommes ont de commun avec les chiens, les chevaux, etc., et qu'il remarquera que les hommes, les chiens, les chevaux, quand on n'a égard qu'à ce qu'ils ont de commun , se désignent tous par le nom ^animal, alors il jugera qu'homme, chien, cheval, etc., ne sont que des subdivisions de la classe di animal, et il mettra dans cette classe tous les animaux, à mesure qu'il aura occasion de les remarquer.
Noble ne se dit que d'une partie des individus qu'on désigne par le nom à'homme. Or on nomme générale la classe qui comprend le plus grand nombre d'individus, et on nomme particulière la classe qui n'en comprend qu'un certain nombre. Noble est donc une classe particulière par rapport à homme, et homme est une classe générale par rapport à noble , roturier, etc.
Mais comme la classe d^homme est générale par rapport aux classes dans lesquelles on la subdivise, elle est elle-même une classe particulière par rapport à la classe dont elle est une subdivision. Homme est donc une classe particulière par rapport à animal, et animal est une classe générale par rapport à homme, chien, cheval, etc. On donne encore à ces classes les noms de genre et iX espèce; et on comprend sous le nom de genres les classes gnérales, et sous le nom d'espèces les classes particulières. Par exemple,
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noble et' roturier sont des espèces par rapport à homme; et homme, qui est un genre par rapport à noble et roturier, est une espèce par rapport à animal.
Comme on classe les objets sensibles , on classé aussi leurs qualités. Quand on considérera, par exemple, les qualités par rapport aux sens qui nous en donnent la connaissance, on en distinguera en général de cinq espèces; et chacune de ces espèces deviendra un genre par rapport aux classes dans lesquelles elle sera subdivisée. Couleur, par exemple , est un genre par rapport aux qualités qui nous sont connues par la vue; et les couleurs se subdivisent en plusieurs espèces , blanc, noir, rouge, etc.
Classer ainsi les choses , c'est les distribuer avec ordre. Alors nous pouvons remonter de classe en classe, depuis l'individu jusqu'au genre qui comprend toutes les espèces, comme nous pouvons descendre de ce genre jusqu'aux individus.
Ce n'est donc qu'afin de pouvoir, à notre choix, aller de l'espèce au genre , et revenir du genre à l'espèce, que nous distribuons les choses dans des classes subordonnées. Sans cette distribution toutes nos idées se confondraient , et il nous serait impossible d'étudier la nature.
Quand cette distribution est faite, nos idées se trouvent elles-mêmes distribuées par classes, comme les choses que nous avons observées. Alors
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nous avons des idées singulières ou individuelles, qui nous représentent les individus ; des idées particulières, qui nous représentent les espèces; et des idées générales, qui nous représentent les genres. L'idée, par exemple, que j'ai de Pierre est singulière ou individuelle ; et comme l'idée d'homme est générale par rapport aux idées de noble et de roturier, elle est particulière par rapport à l'idée d'animal.
Après avoir vu comment nos idées se forment, il est aisé de connaître ce qu'elles sont chacune en elles-mêmes.
Un homme en général, une couleur en général , ne peuvent tomber sous les sens. Nous ne pouvons voir qu'un tel homme , telle couleur ; en un mot, nous ne voyons que des individus.
Dès que les sens ne nous offrent que des individus, nous ne pouvons avoir, à parler à la rigueur, que des idées individuelles. Que sont donc les idées générales? Ce sont les noms des classes que nous avons faites à mesure que nous avons senti le besoin de distribuer nos connaissances avec ordre. Que représentent ces idées? Elles ne représentent que ce que nous apercevons dans les individus mêmes. L'idée générale à'homme ne représente que ce que nous voyons de commun dans Pierre, dans Paul, etc.: c'est pourquoi je dis qu'à parler à la rigueur, nous n'avons que des idées individuelles. En effet nous n'apercevons
dans les idées générales que ce que nous apercevons dans les individus.
Cette manière d'expliquer la génération des idées est simple. Peut-être même le paraîtra-t-elle trop à quelques lecteurs. Mais on conviendra que si les philosophes avaient eu cette simplicité-là , ils se seraient épargné bien des questions frivoles et beaucoup de mauvais raisonnemens.
On conçoit au reste que pour rendre ces choses familières à un enfant, il faut apporter plus ou moins d'exemples. On en trouvera facilement, parce qiu'un enfant qui sait parler a déjà bien des idées. d'individus, d'espèce? et dç gepres. Jl ne s'agit pas dç lui faire faire quelque chose de nouveau; il s'agit seulement de lui faire remarquer ce qu'il a fait lui-même , et de lui apprendre quelques nouvelles dénominations.
Dès qu'il n'y a , dans le vrai , que des mots à lui enseigner, ceux qui pensent qu'il ne peut apprendre que des mots , conviendront que tout ce que j'ai exposé dans cet article est à sa portée.