‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 7 sur 131 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

j D'un préjugé qui ne permet pas de s'assurer de l'évidence de i sentiment.

Il n'y a personne qui ne soit porté à juger qu il ^«r*'''""^' a l'évidence de sentiment, toutes les fois qu'il fauf'^pîiendrl parle a après ce ç\\\ il croit sentir. Ce preiuge est fondre ihabi-

*■ ^ ^ r J o tude avec lana-

une source d'erreurs. Celui-là seul a l'évidence '"'^' de sentiment, qui, sachant dépouiller l'âme de tout ce qu'elle a acquis, ne confond jamais l'habitude avec la nature. Ainsi on est fondé à refuser au plus grand nombre cette évidence , qui, au premier coup-d'œil, paraît être le partage de tout le monde. Chacun sent qu'il existe, qu'il voit, qu'il entend, qu'il agit, et personne en cela ne se trompe. Mais quand il est question de la manière d'exister, de voir , d'entendre et d'agir , combien y en a-t-il qui sachent éviter l'erreur? Tous cependant en appellent au sentiment.

On a quelquefois remarqué l'étonnement d'un l 'âme acquiert

T. J. 1 SCS facultés com-

homme tout- à -fait ignorant, qui entend parler une langue étrangère; il sent qu'il parle la sienne si naturellement, qu'il croit sentir qu'elle est seule naturelle. Sur d'autres objets les philosophes se trompent tout aussi grossièrement. Nous voyons le corps commencera se développer, et passer de

me ses

idée*

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l'âge de faiblesse à l'âge de force. Ici le sentiment ne peut pas nous tromper, et personne n'a osé avancer que le corps de l'homme n'est jamais dans l'enfance. C'est peut-être la seule absurdité que les philosophes aient oublié de dire. Est-il donc moins absurde de penser que l'âme est née avec toutes ses idées , et avec toutes ses facultés ? Ne sufût-il pas de s'observer pour voir qu'elle a ses conjmencemens dans le développement de ses facultés , et dans l'acquisition de ses idées ? Disons plus , s'il y a de la différence , elle n'est pas à son avantage ; car il s'en faut bien qu'elle fasse les mêmes progrès que le corps. Mais, en général, nous sommes tous portés à croire que nous avons toujours senti comme nous sentons actuellement; et que la nature seule nous a faits ce que nous sommes. C'est ce préjugé qu'il faut détruire : tant qu'il subsistera , les témoignages du sentiment seront très-équivoques.

Or nous ne pouvons pas nous cacher que l'esprit acquiert la faculté de réfléchir, d'imaginer et de penser, comme le corps acquiert la faculté de se mouvoir avec adresse et agilité. Nous nous souvenons encore du temps où nous n'avions aucune idée de certains arts et de certaines sciences. L'éloquence , la poésie , et tous les prétendus dons de la nature , nous les devons aux circonstances et à l'étude. Le seul avantage qu'on apporte en naissant , c'est des organes mieux disposés. Celui dont les organes

reçoivent des impressions plus vives et plus variées , et contractent plus facil ement des habitudes, devient, suivant l'espèce de ses habitudes , poète, orateur , philosophe , etc. , tandis que les autres restent ce que la nature les a faits. N'écoutons point ceux qui répètent sans cesse : On n'est que ce quon est né : on ne devient point poète , on ne déifient point orateur, etc. ; c'est la vanité qui parle d'après le préjugé.

Il est vrai, comme je l'ai prouvé ailleurs^, que la nature commence tout en nous , puisqu'en formant les organes de notre corps , elle a déterminé nos besoins et nos facultés. Nos premiers mouvemens sont donc l'effet de son impulsion , c'est elle qui les produit; mais ce n'est qu'en les répétant nous-mêmes que nous en contractons les habitudes , et par-là ces habitudes , que nous n'aurions point sans elles, deviennent notre ouvrage.

Il y a des qualités que nous ne doutons pas n faut juger

desqualilL'sque

d'avoir acquises , parce que nous nous souvenons l^^^ ZZTrl

■t , \ 1 • T»T5 , eues, parcelles

du temps ou nous ne les avions pas. JN est-ce pas que nous savons

avoir acquises,

une raison de conjecturer qu'il n'en est point que nous n'ayons acquises ? Pourquoi l'âme acquerraitelle dans un âge avancé, si elle n'avait pas acquis dans un âge tendre? Je suis aujourd'hui obligé d'étudier pour m'instruire , et dans l'enfance j'ét^s instruit sans avoir étudié ! Il est vrai que la mémoire ne conserve point de traces de ces premières ^ La Logique.

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études : mais le sentiment qui nous avertit aujourd'hui de celles que nous faisons , ne nous permet pas de douter de celles que nous avons faites. Comment Si Dous n'avoHS aucun souvenir des premiers

nous pouvons

noï.'avon'sr- ïïiomens de notre vie, comment , dira-t-on , pour- E/momenî rons-uous uous mettre dans la situation de nous

fie nofre vie. ^

sentir précisément tels que nous avons été ? comment nous donnerons-nous le sentiment d'un état qui n'est plus, et que nous ne pouvons nous rappeler ?

L'ignorance précipite toujours sesjugemens, et traite d'impossible tout ce qu'elle ne comprend pas. L'histoire de nos facultés et de nos idées paraît un roman tout- à-fait chimérique aux esprits qui manquent de pénétration : il serait plus aisé i de les réduire au silence que de les éclairer. Combien, en physique et en astronomie, de découvertes jugées impossibles par les ignorans d'autrefois! Ceux d'aujourd'hui sans doute seraient bien tentés de les nier; ils ne disent rien cependant, et les plus adroits cachent leur défaut de lumière par un consentement tacite.

Il ne s'agit pas d'entreprendre l'histoire des pensées de chaque individu ; car chacun a quelque chose de particulier dans sa manière de sentir; sdit parce qu'il y a toujours de la différence entre j les organes de l'un à l'autre, soit parce qu'ils ne passent pas tous par les mêmes circonstances. Mais il y a aussi une organisation commune : tous

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ont des yeux, quoiqu'ils les aient différens ; tous ont des sensations de couleurs, quoiqu'ils n'aperçoivent pas les mêmes nuances. Il y a aussi des circonstances générales : telles sont les circonstances qui apprennent à chaque individu à pourvoir à ses besoins par les mêmes moyens.

Nous pouvons donc nous représenter les effets de ce qu'il y a de commun dans l'organisation et (le général dans les circonstances , et Juger par-là de la génération de nos facultés, ainsi que de l'origine et des progrès de nos idées.

Le point essentiel est de bien discerner quelles sont les choses sur lesquelles le sentiment nous éclaire, et quel en est le degré de lumière. Car, s'il est vrai que nous sentons tout ce qui se passe en nous , il est également vrai que nous ne remarquons pas tout ce que nous sentons. L'habitude et la passion nous jettent continuellement dans l'illusion. Pour nous connaître, il faut d'abord nous observer dans ces circonstances générales, où les passions nous en imposent moins, et où nous pouvons plus aisément nous séparer de nos habitudes.

Il n'est pas possible d'interroger le sentiment sur ce qui nous est arrivé dans l'enfance. Mais si nous considérons ces circonstances générales y qui ont été les mêmes dans tous les âges , ce que nous sentons aujourd'hui nous fera juger de ce que nous avons senti, et nous serons en droit de

Premier ex<'mple.

conclure de Fun à l'autre. Par ce moyen nous verrons, par exemple, évidemment que le besoin est 'le principe du développement des facultés. De-là il arrive qu'il y a telles circonstances où l'homme fait peu de progrès, tandis que dans d'autres il crée les arts, les sciences et lesdifférens systèmes qui sont la base des sociétés. Mais ces choses vous ont déjà été suffisamment prouvées , et je passe à d'autres exemples.

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