‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 66 sur 131 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Comment nous nous élevons à la connaissance de Dieu.

Nous ne pouvons pas nous dissimuler combien nous sommes faibles. A chaque instant nous sentons l'impuissance où nous sommes d'avoir ou de faire ce que nous désirons; et notre bonheur, comme notre vie , est au pouvoir de tout ce qui nous environne.

Mais les corps , dans la dépendance desquels nous sommes, ont- ils dessein d'agir sur nous? Non sans doute : ils dépendent eux-mêmes, et ils obéissent au mouvement qui leur est donné.

L'aiguille de votre montre marque les heures. Elle n'a pas la volonté de les marquer ; elle obéit au ressort qui est dans votre montre. L'horloger a fait l'aiguille et le ressort : il est la cause, et la montre est l'effet.

Vous voyez dans une montre une subordination d'effets et de causes. L'aiguille est mue ; voilà un effet : le mouvement lui est donné par une roue qui agit sur elle immédiatement, et cette roue est la cause du mouvement de l'aiguille. Le

33o PRi^cis

mouvement de cette roue est un effet par rapport à une autre roue qui la fait mouvoir; et ainsi successivement. Par-là, depuis le mouvement du premier ressort jusqu'à celui de l'aiguille, il y a une suite de mouvemens qui sont tout à la fois effets et causes, sous différens rapports.

Un exemple plus familier vous rendra la chose encore plus sensible. Lorsque vous faites ime procession avec des cartes , vous voyez qu'en faisant tomber la première , toutes les autres tombent ; et vous remarquez que la chute de la seconde est l'effet de la chute de la première , et en* même temps la cause de la chute de la troisième. C'est là ce que j'appelle une suite de causes et d'effets subordonnés.

Or il est évident que , dans une suite de muses et d'effets , il faut nécessairement qu'il y ait une première cause. S'il n'y avait point d'horlogef , il n'y aurait point de montre*

Réfléchissez sur vous-même , et Vous sere^ convaincu qu'il y a en vous , comme dans une montre , une suite de causes et d'effets subordonnés. Réfléchissez sui* l'univei's : ce sera , à vos yeux , une grande montre , où il y a encore une subordination de causes et d'effets.

NoUs venons de Voir que , lorsqu'il y a une subordination de causes et d'effets , il y a nécessairement une première cause. Il y a donc une première cause qui a fait l'univers. -

Pour établir cette subordination entre les choses, il en faut connaître parfaitement tous les rapports; il faut avoir l'intelligence de toutes les parties. Un horloger ne sera pas capable de faire une montre, s'il y a une seule partie dont il ne sache pas les proportions. L'horloger qui a fait l'univers a donc nécessairement de l'intelligence.

Gomme l'intelligence de l'horloger doit embrasser toutes les parties d'une montre , l'intelligence de la première cause doit embrasser tout l'univers. Si une seule partie échappait à sa connaissance, il ne lui serait pas possible de la mettre dans l'ordre où elle doit être ; et cependant son ouvrage serait détruit , si une seule était hors de sa place. Or une intelligence qui embrasse tout est une intelligence infinie. L'intelligence de la première cause est donc infinie.

Mais , pour faire une montre , il ne suffit pas d'en avoir l'intelligence ; il faut encore en avoir l'adresse ou le pouvoir. La puissance de la première cause est donc aussi étendue que son intelligence : elle embrasse tout , elle est infinie.

Puisque cette première cause embrasse tout , elle est partout : elle est donc immense.

Dès que cette cause est première , elle est indé* pendante. Si elle dépendait , il y aurait une cause qui serait avant elle. Mais , puisqu'il faut nécessairement qu'il y ait une cause qui soit première ,

33îi PRÉCIS

c'est une conséquence que cette même cause soit indépendante.

Cette première cause étant indépendante, toutepuissante et souverainement intelligente, elle fait tout ce qu'elle veut : elle est donc libre.

Elle ne peut pas acquérir de nouvelles connaissances ; car son intelligence seroit bornée. Elle voit donc tout à la fois le passé , le présent et l'avenir. Elle ne peut pas non plus changer de résolution ; car si elle en changeait , elle n'aurait pas tout prévu : elle est donc immuable.

C'est une suite de son indépendance qu'elle n'ait pas commencé et qu'elle ne puisse pas finir. Si elle avait commencé, elle dépendrait de celle qui lui aurait donné l'être; et , si elle pouvait finir, elle dépendrait de celui qui pourrait cesser de la conserver ; elle est donc éternelle.

Comme intelligente , elle discerne le bien et le mal, juge le mérite et le démérite. Comme libre, elle agit en conséquence ; c'est-à-dire, qu'elle aime le bien, hait le mal, récompense la vertu, punit le vice, et pardonne à celui qui se repent et se corrige. Dans tout cela, elle ne fait que ce qu'elle veut; parce qu'elle veut le bien, et ne veut que le bien.

Les qualités de cette cause s'appellent attributs; et on donne à l'attribut par lequel elle punit, le nom à^ justice; à celui par lequel elle récompense, le nom de bonté; à celui par lequel elle pardonne , le nom de miséricorde. ...-.,..

La puissance qui fait tout, l'intelligence qui règle tout, la bonté qui récompense, la justice qui punit, la miséricorde qui fait grâce, s' ex* priment par un seul nom, celui de providence. Il vient d'un mot latin qui s\gniûe pourç^oir. C'est, en effet, par ces attributs que cette première cause pourvoit à tout. '

Une première cause toute intelligente , toute-^ puissante, indépendante, libre, immuable, éter-»^ nelle, immense, juste, bonne, miséricordieuse,' et dont la providence embrasse tout, voilà l'idée que nous devons avoir de Dieu.

Si vous réflécbissez sur les attributs de Dieu , vous verrez darjs quel ordre nous le concevons. Vous remarquerez premièrement que la liberté est le résultat de l'intelligence, de la toute-puissance et de l'indépendance. En second lieu, que la toute-puissance et l'intelligence infinie embrassent l'éternité et l'immensité ; car il faut que Dieu voie et agisse dans tous les temps et dans tous les lieux. En troisième lieu , vous jugerez qu'une cause qui est partout et qui voit tout , doit être immuable. Vous verrez , en quatrième lieu, que, de sa connaissance et de sa liberté, naissent sa justice , sa bonté et sa miséricorde. Enfin , lorsque vous réunirez tous ces attributs vous vous ferez l'idée de la providence.

Tel est le précis des idées préliminaires, que

334 PRléCIS DES LEÇONS PRKLIMmAlRES.

j'ai jugées nécessaires pour préparer le prince à d'autres connaissances; mais je ne me suis pas borné à ces idées. Je me suis, par exemple, surtoait appliqué à lui faire comprendre comment un mot passe du propre au figuré. Il en a vu des exemples dans les noms des opérations de l'entendement : je lui en ai donné d'autres, en lui expliquant ce qu'on entend par intelligence , péjiétration , sagacité^ diseernement, esprit , talent^ génie.

A l'occasion des habitudes et de la manière dont elles se forment, je lui ai expliqué ses principaux devoirs, et je lui ai donné quelque notion de ce qu'il y a de plus essentiel dans les lois des sociétés civiles.

Il m'est arrivé aussi , pour satisfaire sa curiorité, de m'écarter quelquefois sur des cboses qui ne devaient pas faire partie des leçons préliminaires. Par exemple, à l'occasion de l'action des objets siir les sens, je lui al expliqué la vision.

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QUI ONT ETE FAITES APRES LES LEÇONS ^RELiaUNAIUF^S.

E jeune prince connaissait déjà le système des opérations dje son âme y \\ comprenait la génération de ses idées, il voyait l'origine et le prog^rès des habitudes (|w'il avait con:traçtés, et il concevait comment il pouvait substituer des idées justes aux idées fausses qu'on lui avait données, et de bonnes habitudes aux mauvaises qu'on lui avait laissé prendre. Il s'était familiarisé si promptement avec toutes ces choses, qu'il s'en retraçait la suite sans effort, et comme en badinant. Cette expérience me confirma dans l'opinion où j'étais que les enfans sont capables de raisonner, et que les notions les plus abstraites sont à leur portée , lorsqu'on leur en montre la génération.

Le prince ne pouvait manquer de se rendre , tous les purs y plus familières les choses qu'il avait apprises dans les leçons, préliminaires : car les con naissances que j,e voulais lui donner dans la suite , devaient être pour lui autant d'occasions de réfléchir encore sur les opératiens de son âme

et sur la génération de ses idées. Je crus donc devoir passer à d'autres études.

Après l'avoir fait réfléchir sur son enfance, je jugeai, comme je l'ai dit ', que l'enfance du monde serait pour lui l'objet le plus curieux et le plus facile à étudier.

Il n'imaginait pas que le monde eût été autrement qu'il le voyait ; il avait, à ce sujet, le même préjugé qu'il avait eu sur lui-même, lorsqu'il imaginait n'avoir pas appris à penser. Le monde enfant était donc un paradoxe qui devait exciter sa curiosité. Il pouvait l'observer, comme il s'était observé lui-même ; et rien ne me paraissait plus à sa portée que les commencemens et les premiers progrès des arts. .-''' ' '> 't ' | -r:tnM*<\

Dans cette étude, je trouvais encore d'autres avantages. Je lui donnais des idées de toute espèce; je lui faisais voir comment les besoins ont conduit les hommes de connaissance en connaissance, d'usage en usage, d'opinion en opinion; et , commençant à lui faire remarquer l'influence des causes physiques et des causes morales, je lui représentais les sociétés soumises à des changemens continuels. ).f!n<!

Au milieu de ce flux et reflux d'usages et d'opinions, il devait s'accoutumer à juger que ce qui se fait n'est pas toujours ce qui se doit faire; et^

' Discours préliminaire. ;' ;n- '; 'Avjivj 'ùiljbh'yi âh

voyant des préjugés partout, il devait commencer à se méfier de lui-même ; il devait craindre d'en avoir , et il se préparait à s'en défaire.

L'origine des lois de M. Goguet , ouvrage toutà-fait propre à remplir mon objet, paraissait depuis quelques mois. J'en fis copier tout ce que je croyais pouvoir faire entendre au prince, et j'y ajoutai les éclaircissemens que je jugeai nécessaires. La leçon de l'après-midi fut destinée à cette lecture. Le matin nous lisions les poètes.

Nous commençâmens par le Lutrin , d'où nous passâmes à des pièces de théâtre. Nous lûmes quelques comédies de Molière, quelques tragédies de Corneille , quelques-unes de Racine , et nous nous fîmes l'idée d'un drame. Le prince comprit comment une action s'expose, s'intrigue, se dénoue; il vit comment les événemens se préparent, comment ils sont amenés sans être prévus; il remarqua l'art avec lequel on soutient un caractère ; il distingua les personnages épisodiques , et il jugea de leur utilité ou de leur inutilité.

Voulant alors lui donner une connaissance plus développée de la poésie , je lui fis lire X Art poétique de Despréaux ; et pour achever de lui faire connaître ce poète , nous lùnies encore quelquesunes de ses meilleures satires et de ses meilleures épîtres.

Après toutes ces lectures , nous nous bornâmes, pendant un an ou même davantage, à celle de

Racine, que nous recommençâmes une douzaine cfe fois. De tous les écrivains que nous avions lus, c'était certainement le plus propre à former le goût : aussi le prince l'apprit-il presque tout par cœur.

11 ne trouva pas d'abord dans la lecture des poètes la même facilité que dans les leçons préliminaires. Je l'avais prévu. Je savais qu'il ne manquerait d'intelligence que parce qu'il lui manquait des idées que je ne voyais pas d'impossibilité à lui donner. Dans les commencemens , les lectures furent courtes, et les explications fort longues : chaque mot nous arrêtait; il semblait que les vers fussent écrits dans une langue tout-à-fait étrangère; mais insensiblement les explications devinrent moins nécessaires , et les lectures devinrent plus longues.

Je n'exigeais pas d'abord qu'il entendît absolument tout ce qu'il lisait ; il me suffisait qu'il en comprît assez pour suivie une action. Quelquefois les derniers actes nous faisaient entendre ce que nous n'avions pas compris dans les premiers ; d'autres fois , les dernières pièces que nous lisions nous faisaient revenir aux premières avec une nouvelle intelligence ; et , après plusieurs lectures, nous parvenions enfin à tout entendre. C'est ainsi que le prince, se familiarisant avec la poésie, se faisait peu à peu des modèles du beau : alors il me fut facile de lui faire sentir ce que peut le choix

des expressions; il ne fallut que traduire en prose les vers de Racine , et substituer d'autres mots à ceux de ce poëte. Je m'appliquais surtout à lui faire saisir un ensemble, et bientôt il embrassa des objets d'une assez grande étendue.

Les vraies connaissances sont dans la réflexion, qui les acquiert, beaucoup plus que dans la mémoire, qui s'en charge ; et on sait mieux les choses qu'on est capable de retrouver, que celles dont on peut se ressouvenir. Il ne suffit donc pas de donner des connaissances à un enfant : il faut qu'il s'instruise en cherchant lui-même; et le grand point est de le bien guider. S'il est conduit avec ordre, il se fera des idées exactes; il en saisira la suite et la liaison : alors, maître de les parcourir, il pourra se rapprocher des plus éloignées, et s'arrêter à son choix sur celles qu'il voudra considérer. La réflexion peut toujours retrouver les choses qu'elle a sues, parce qu'elle sait comment elles les a trouvées : la mémoire ne retrouve pas de même celles qu'elle a apprises, parce qu'elle ne sait pas comment elle apprend.

Voilà pourquoi nous ne savons jamais mieux les choses, que lorsque nous les avons apprises sans maître. Moins nous comptons sur des secours étrangers, plus nous sommes forcés à réfléchir nous-mêmes; et nous n'oublions rien , parce que les choses que nous avons trouvées une fois, nous savons les trouver encore.

34o ^ MOTIF

Mais , pour exercer le réflexion , il ne faudrait pas négliger la mémoire. Ces deux facultés sont également nécessaires : elles se donnent des secours mutuels, et ne peuvent se passer Tune de l'autre. C'est à la réflexion à graver les idées dans la mémoire; c'est à la mémoire à les retracer à la réflexion; et plus les idées se sont distribuées avec ordre , plus on est capable de mémoire et de réflexion.

Le prince avait naturellement de la mémoire , et je la cultivais avec soin. Mais je m'étais fait une loi de ne lui faire apprendre par cœur que des choses qu'il entendrait parfaitement. Chaque jour il apprenait deux leçons. Lorsque c'était de la prose, je n'exigeais pas qu'il les récitât mot à mot; au contraire, j'aimais mieux qu'il changeât l'expression , pourvu qu'il n'altérât pas le sens. Je reservais la poésie pour accoutumer sa mémoire à plus d'exactitude.

Si on considère les idées qu'il avait acquises, on jugera que je ne tarxlai pas à l'instruire de sa religion. Je choisis à cet effet le Cathéchisme de l'abbé Fleurj et la Bible de Rojaumont. Chaque jour nous lisions un article de l'un et de l'autre, quelque chose de l'origine des lois, et un morceau de poésie. Je lui expliquais ce qu'il n'entendait pas : c'était ensuite à lui à me rendre compte de ce qu'il venait de lire; et il relisait haut, jusqu'à ce qu'il m'en eût fait un précis.

Avant d'étudier les règles de l'art de parler, il faut être familiarisé avec les beautés du langage ; il faut être capable de parler bien et de bien des choses; et l'étude de la grammaire serait plus fatigante qu'utile , si on la commençait trop tôt. En effet , pour savoir les règles de l'art de parler , il ne suffit pas de les entendre et de les avoir apprises par cœur, il faut encore s'être fait une habitude de les appliquer.

Lorsque le prince eut contracté cette habitude, je lui fis étudier la Grammaire que j'avais faite pour lui ; elle était à sa portée , puisque nous avions déjà fait ensemble la plupart des observations qui montrent les règles du langage. Pendant cette étude, nous continuâmes la lecture des poètes, celle du Cathéchisme historique et celle de la Bible; j'y joignis même quelques lettres de madame de Sévigné , choisissant celles qui commençaient à à être à la portée de mon élève, et qui paraissaient devoir l'amuser.

Ces lectures, qui lui perfectionnaient le goût, le préparaient à sentir toujours mieux les beautés de sa langue; de sorte qu'après avoir achevé la Grammaire^ il futjen état d'étudier X Art d'écrire. Les poètes et les Lettres de madame de Sèvignè étaient une occasion de répéter souvent les observations que nous avions faites; et nous songions moins à apprendre les règles par cœur, qu'à contracter l'habitude de les appliquer continuelle-

ment à tle n^^ /eaux exemples. Nous ne cessions pas pour cela de lire le Catéchisme historique et la Bible de Bojaumont. Nous avons recommencé bien des fois l'un et l'autre; et pendant deux ans ou environ , nous avons donné chaque jour quelques momens à cette étude. Je croyais faire beaucoup mieux, en mettant souvent sous ses yeux V Histoire de la religion, qu'en la gravant une seule fois dans sa mémoire.

Après avoir étudié la Grammaire et \Art d^ écrire y je jugeai qu'il serait en état de lire les Tropes de M. du Marsais, lin effet il entendit cet ouvrage sans effort.

Son goût commençait à se former : il avait des connaissances; il savait comment il les avait acquises. Étroitement liées entre elles , elles étaient confiées à sa réflexion autant qu'à sa mémoire. Ses dernières études ne lui faisaient donc pas oublier les premières : au contraire , elles lui en retraçaient toujours quelque chose; et plus il avançait en connaissances, plus il se familiarisait avec ce qu'il avait déjà appris. En effet, tout ce que je lui ai enseigné sur la génération des idées, sur les opérations de l'âme, sur la grammaire et sur l'art d'écrire , se réduit pour le fond à un trèspetit nombre d'idées, qui se répètent continuellemei.y,^t qui ne sont l'objet de différentes études, que parce qu'on les considère sous différens points de vue. Qu'est-ce que la Grammaire? C'est

DKS ÉTUDES. 343

un système de mots, qui représente le système des idées dans l'esprit , lorsque nous les voulons communiquer dans l'ordre et avec les rapports que nous apercevons ; et V^rt d'écrire n'est que ce même système porté au point de perfection dont il est susceptible. En faisant successivement ses études, on ne fait donc que revenir continuellement sur un même fonds d'idées : par conséquent, ce qu'on étudie rappelle continuellement ce qu'on a étudié, et rien ne s'oublie. Cette seule considération peut faire comprendre comment le prince a pu faire i.s progrès dans ces études, et passer rapidement de l'une à l'autre.

L'art de raisonner, ou l'art de conduire son esprit dans la recherche de la vérité , n'est pas un art nouveau pour quelqu'un qui connaît déjà les opérations de son âme, et dont le goût commence à se former. Mais il s'agissait d'exercer le raisonnement du prince sur de nouveaux objets, et c'était une occasion de lui donner de nouvelles connaissance.

Je n'aurais pas cru lui apprendre à raisonner, si je m'étais attaché à lui montrer comment on arrange des mots et des propositions, pour faire ce qu'on appelle un syllogisme; car un syllogisme n'est pas un raisonnement, ce n'est qu'une certaine forme qu'on fait prendre à un raisonnement qu'on a déjà fait; et en s'arrètant à cette forme, qui substitue les mots aux idées, on ne se fait

qu'un jargon. Cependant, pour raisonner, il faut raisonner sur quelque chose, puisqu'il faut observer, comparer et juger. Voulant donc enseigner cet art au prince, je me proposai de lui faire faire de nouvelles études, et de lui montrer comment on observe, suivant la différence des objets qu'on veut étudier, comment on s'assure de ses observations, comment on compare, et comment on analise pour comparer. Dans la vue de remplir cet objet, je jugeai devoir lui faire remarquer la conduite des meilleurs philosophes : c'était lui faire l'histoire des découvertes de l'esprit humain , et parconséquent l'instruire en réveillant sa curiosité. Quand il eut fini \ Art de raisonner^ il lut dans l'ouvrage que madame la marquise du Châtelet a fait sur Newton, le chapitre où elle expose les phénomènes du monde, et celui où elle en donne l'explication. Il lut encore la préface de Cotes, celle de M. de Voltaire, et la belle épître de ce poète célèbre sur le philosophe anglais. Nous fîmes ensuite un extrait du flux et du reflux, d'après madame du Châtel : enfin nous lûmes le Traité de la Sphère^ de M. de Maupertuis, son Voyage au Nord^ tout ce qu'il a écrit sur le système du monde , et la seconde partie du Newton de M. de Voltaire. Je puis assurer que ces lectures se trouvèrent à la portée du prince. Voilà où nous en étions après deux ans d'étude, et lorsqu'il entrait dans sa dixième année.

Il n'avait pas encore été question de latin, parce qu'avant d'entreprendre l'étude d'une nouvelle langue, il faut savoir la sienne, et surtout avoir assez de connaissances pour n'être arrêté que par les mots. Car s'il est utile de laisser à un enfant des difficultés à surmonter , il ne faut pas le dégoûter par des obstacles , ou trop multipliés ou trop grands; et toute l'attention doit être de proportionner les difficultés à ses forces, et de ne lui en présenter jamais qu'une à la fois.

Si j'eusse fait du latin le premier objet de nos leçons , combien le prince n'aurait-il pas perdu de temps à l'étude de la grammaire ? comment l'aurais-je mis en état de sentir les beautés de cette langue ? Quel écrivain aurait été à la portée d'un enfant dépouvu de toute connaissance , et quel avatitage aurais-je trouvé à lui faire lirel en latin des choses qu'il n'aurait pas entendues en français ?

En se familiarisant au contraire avec nos meilleurs poètes, il apprenait facilement les règles de la grammaire : quelques exemples nous les fournissaient, et nous en faisions bientôt l'application à d'autres. Il se formait d'ailleurs le goût , et il se préparait à sentir, dans une langue étrangère, des beautés qu'il commençait à sentir dans la sienne. Cependant je lui donnais des connaissances dans bien des genres. Je ne lui laissais plus pour apprendre le latin , que la difficulté d'apprendre

(les mots ; et je devais toujours trouver, pour le fond des choses , des écrivains à sa portée. Aussi me suis-je fait une loi de ne lui faire lire dans cette langue que des écrivains qu'il aurait entendus, s'ils avaient écrit en français. Il est arrivé qu'il a appris le latin facilement, et qu'il n'a trouvé aucun dégoût dans cette étude.

Rien n'est plus inutile que de fatiguer un enfant , en chargeant sa mémoire des règles d'une langue cpi'il n'entend pas encore. Qu'importe en effet qu'il sache ces règles par cœur, s'il ne lui est pas possible d'en faire l'application? J'attendis donc que la lecture l'instruisît peu à peu; et ce fut un ennui de moins pour lui.

Cependant, comme il avait fait une étude de sa langue, je crus le devoir prévenir sur les principaux points où la syntaxe latine diffère de la syntaxe française. Son étonnement en voyant une différence à laquelle il ne s'attendait pas, lui donna une curiosité tout-à-fait propre à écarter les dégoûts. Depuis nous donnâmes tous les jours quelques momens au latin; mais il ne fut jamais le principal objet de nos occupations.

Je suivis pendant quelques mois la méthode de M. du Marsais ; mais je l'abandonnai lorsque le prince put se passer de ce secours, c'est-à-dire lorsqu'il eut appris beaucoup de mots latins , et qu'il se fut familiarisé avec la syntaxe de cette langue.

Lorsque nous eûmes suffisamment lu Racine, nous lûmes la Henriade et U Essai sur la Poésie Epique de M. de Voltaire. Bientôt après nous commençâmes la Poétique d'Horace. Cette dernière lecture , qui, pour le fond des choses, n'était pas hors de la portée de mon élève , lui fit faire des progrès rapides dans la langue latine. Après l'avoir faite à plusieurs reprises, je choisis quelc^ies satires et quelques odes , et je les fis lire au prince.

' Jusqu'alors nous avions toujours fait ces sortes de lectures ensemble, et je ne lui avais pas laissé la fatigue et l'ennui de chercher dans un dictionnaire la signification des mots. Alors je le chargeai de se préparer seul à traduire quelques vers de Virgile. Il commença par \ Enéide, qu'il trouva facile, et dont il traduisit les six premiers chaînts. Il expliqua les Bucoliques et les Géorgiques ; et quand il eut achevé , nous reprîmes Horace, que nous lûmes plusieurs fois tout entier. Il lisait alors avec M. de Reralio les Métamorplioses d'Onde.

A mesure qu'il avançait dans l'étude de l'histoire, il lut quelques morceaux de Tite-Li^ci, les principales Lettres de Cicéron a Atticus, les petits Historiens latins, les Commentaires de César ^ la Vie d'Agricola et les Mœurs des Germains. Il fit la plupart de ces lectures avec M. de Keralio.

Jusqu'à la fin de l'éducation , nous avons continué de donner chaque jour quelques momens à

l'étude de la langue latine. Quanta la lecture des poètes français, nous l'interrompîmes lorsque le prince eut beaucoup lu plusieurs tragédies de Corneille, tout Racine, tout Molière, tout Regnard , et toutes les pièce de théâtre de M. de Voltaire. Sur la fin de la troisième année, je fis étudier au prince l'ouvrage que j'ai intitulé rjri de Penser, Après cette étude, nous passâmes à celle de l'histoire , et nous en fîmes notre principal objet pendant six ans.

M. de Keralio, qui joignait à des connaissances^ dans bien des genres beaucoup de clarté et de méthode , et avec qui j'ai dit que le prince faisait souvent des lectures , était très-propre à lui donner des idées justes et précises. Il lui enseigna les mathématiques. Après lui avoir fait observer comment se fait la numération, il lui fit comprendre que la manière dont on procède dans les quatre opérations de l'arithmétique, n'est qu'une conséquence de la manière dont se fait la numération même; et il le prépara à étudier les élémens de mathématiques et de géométrie de M. le Blond. Le prince poussa ses études en algèbre jusqu'à la résolution des équations du second degré.

Alors, pour lui donner une idée de la géométrie des courbes, on lui fit lire un, traité fort élémentaire des Sections coniques ; et quand il eut acquis ces connaissances, il entendit sans effort le livre de M. Trabaud , sur le mouvement et sur

l'équilibre. Il étudia aussi l'hydrostatique , l'hydraulique , l'astronomie et la géographie. On lui faisait copier des cartes.

L'architecture militaire devint alors pour lui une étude facile; il apprit à la dessiner. On lui fit lire ensuite l'artillerie raisonnée de M. le Blond ; et on mit sous ses yeux des modèles de toutes les pièces d'artillerie.

Pour achever de lui faire connaître cette partie de la science militaire, il ne restait plus qu'à lui enseigner l'attaque et la défense des places. On eut pour cela les plus grands secours. Le roi envoya au prince, son petit-fils , deux plans en relief, qui facilitèrent et avancèrent beaucoup son instruction. Le premier de ces plans offre aux yeux une place forte disposée à soutenir un siège. Les arbres des environs sont coupés, les maisons abattues, les chemins creux comblés, etc. On voit ensuite par des pièces qu'on rapporte successivement, le progrès journaUer des travaux des assiégeans^ l'ouverture de la tranchée, l'établissement des parallèles , des batteries , des cavaliers de tranchée, le logement du chemin couvert, la descente et le passage du fossé, les assauts aux ouvrages détachés, etc. Les travaux les plus importans sont représentés lorsqu'ils ne sont encore qu'ébauchés, lorsqu'ils sont poussés jusqu'à nn certain point, enfin lorsqu'ils sont perfectionnés et solidement établis.

35o MOTIF DES ÉTUDES.

Le second plan est la même place, attaquée comme dans le premier; mais on y voit de plus, par les pièces qu'on rapporte successivement, les chicanes que les assiégés opposent au progrès des assiégeans, les effets des sorties, ceux des fourneaux sous les glacis, les objets qu'on oppose au passage du fossé , à l'attachement du mineur, lesretranchemens dans les ouvrages, etc. L'étude réfléchie de ces deux plans peut , sans contredit , suppléer à plusieurs années d'expérience. Voilà les choses que M. de Keralio a enseignées au prince.

Sur la fin de l'éducation, les PP. le Seur et Jacquier furent appelés à Parme pour faire un cours de physique expérimentale sous les yeux du prince, qui, voulant profiter du séjour de ces sa vans, fit avec eux plusieurs lectures , et repassa tout ce qu'il avait acquis de connaissances en mathématiques. Il s'engagea même jusque dans le calcul différentiel.

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