PREMIÈRE QUESTION
L'âme se sent-elle indépendamment du corps? Remarquez bien que je ne vous demande pas si elle peut sentir sans le corps. Je vous ai dit et prouvé plus d'une fois que l'âme est une substance simple, et par conséquent toute différente d'une substance étendue. Je vous ai fait remarquer qu'il n'y a aucun rapport entre les mouvemens qui se passent dans les organes et les sentimens que nous éprou-
vons. Nous en avons conclu que le corps n'agit pas par lui-même sur Fâme ; il n'est pas la cause proprement dite de ses sensations, il n'en est que l'occasion , ou , comme on parle communément , la cause occasionelle. Mais cette question est du ressort de l'évidence de raison , et il s'agit maintenant de l'évidence de sentiment. Je reviens donc à la première question , et je vais vous la présenter sous différentes faces. C'est une précaution nécessaire pour ne rien précipiter.
Une âme qui n'a encore été unie à aucun corps se sent-elle ? En vain nous interrogeons le sentiment , il ne répond rien : nous ne nous sommes pas trouvés dans ce cas ni l'un ni l'autre , ou nous ne nous souvenons pas d'y avoir été, et c'est la même chose.
Votre âme unie actuellement à votre corps se sent-elle ? vous répondrez , oui, sans balancer : vous avez l'évidence.
Mais comment se sent-elle ? comme si elle était répandue dans tout votre corps. Il est évident que vous sentez un objet que vous touchez , comme si votre âme était dans votre main ; que vous sentez un objet que vous voyez , comme si votre âme était flans vos yeux ; et qu'en un mot toutes vos sensations paraissent être dans les organes, qui n'en sont que la cause occasionelle.
Ce jugement est fondé sur l'évidence : car si le sentiment peut tromper lorsqu'on veut juger de la
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manière dont on sent, il ne peut plus tromper lorsqu'on le consulte pour juger seulement de la manière dont on paraît sentir.
Le sentiment démontre donc que les parties du corps paraissent sensibles. Mais lorsqu'il s'agit de savoir si en effet elles le sont ou ne le sont pas , il ne démontre plus rien ; parce que, dans l'un et l'autre cas, les apparences seraient les mêmes. Cette question n'est donc pas de celles qu'on peut résoudre par l'évidence de sentiment.
SECOîfDE QUESTION.
Second U aime pourrait-elle se sentir, sans rapporter ses sensations a son corps , sans a^oir aucune idée de son corps?
Avant de répondre à cette question , il faut demander de quelles sensations on entend parler ; car ce qui serait vrai des unes , pourrait ne l'être pas des autres.
S'agit-il des sensations du toucher? Il est évident que sentir un corps , et sentir l'organe qui le touche , sont deux sentimens inséparables. Je ne sens ma plume que parce que je sens la main qui la tient. En ce cas les sensations de l'âme se rapportent au corps, et m'en donnent une idée.
S'agit-il des sensations de l'odorat? ce n'est plus la même chose.. Comme il est évident qu'avec ces seules sensations mon âme ne pourra pas ne
DE RAISONNER. 5l
pas se sentir, il l'est aussi qu'il ne lui serait pas possible (le se faire l'idée d'aucun corps. Bornezvous pour un moment à l'organe de l'odorat; vous ferez-vous des idées de couleur, de son, d'étendue, d'espace, de figure, de solidité, de pesanteur, etc. ? Voilà cependant ce dont vous formez les idées que vous avez du corps. Quelles sont donc vos idées dans cette supposition ? Vous sentez des odeurs quand votre organe est affecté, et dans ces odeurs vous avez le sentiment de vous-même. Votre organe ne reçoit-il point d'impression? Vous n'avez ni le sentiment des odeurs , ni celui de votre être. Par conséquent ces odeurs ne se montrent à vous que comme différentes modifications de vousmême : vous ne voyez que vous dans chacune, et vous vous voyez modifié différemment. Vous vous croirez donc successivement toutes les odeurs, et vous ne pourrez pas vous croire autre chose. Cela est évident ; mais cela ne l'est que dans la supposition que je fais , et dans laquelle il faut bien vous placer.
Je dis plus : c'est que même avec tous vos sens vous pourriez concevoir assez vivement une idée abstraite, pour n'apercevoir que votre pensée. Votre corps pour ce moment vous échapperait, ridée ne s'en présenterait point à vous; non parce qu'il cesserait d'agir sur votre âme, mais parce que vous cesseriez vous-même de remarquer les impressions que vous en recevez.
Sa DE l'art
Voilà ce qui atrompé les philosophes. Parce que, fortement occupés d'une idée, ils oublient ce que leur âme doit à leur corps; ils se sont imaginé qu'elle ne lui doit rien , et ils ont pris pour innées des idées qui tirent leur origine des sens.