CHAPITRE V
Avec quelle méthode on doit employer les signes artificiels pour se faire des idées distinctes de toute espèce.
Nous venons de voir que les signes artificiels Lanaiise des
objets qui sont
sont nécessaires pour démêler les opérations de Je.n *^le"°fa.re
A •! 1 . qu'avec «les si-
notre ame : il ne le sont pas moins pour nous gnes artificiel». faire des idées distinctes des objets qui sont hors de nous. Car, si nous ne connaissons les choses qu'autant que nous les analisons , c'est une conséquence que nous ne les connaissions qu'autant
que nous nous représentons successivement les qualités qui leur appartiennent : or c'est ce que nous ne pouvons faire qu'avec des signes choisis et employés avec art.
f t^a^Û eull'^à ^^ "^ suffirait pas de faire passer ces qualités un ordre. Wme après l'autre devant l'esprit. Si elles y passaient sans ordre , nous ne saunons où les retrouver ; il ne nous resterait que des idées confuses ; et par conséquent nous ne retirerions presque aucun fruit des décompositions que nous aurions faites. L'analise est donc assujettie à un ordre. On découvre Pour Ic découvrir cet ordre , il suffit de consi^
cel ordre , si on
fr aur'se fiTt dérer que l'analise a pour objet de distinguer les idées, de les rendre faciles à retrouver, et de nous mettre en état de les comparer sous toutes sortes de rapports.
Or, si elle en trace la suite dans la plus grande liaison ; si, en les faisant naître les unes des autres , elle en montre le développement successif; si elle donne à chacune une place marquée , et la place qui lui convient , alors chaque idée sera distincte et se retrouvera facilement. Il suffira même de ' s'en rappeler une, pour se rappeler successivement toutes les autres , et il sera facile d'en observer les rapports. Nous pourrons les parcourir sans obstacles , et nous arrêter à notre choi;^ sur toutes celles que nous voudrons comparer. La nature in- i\ ne s'aglt douc pas , pour analiser, de se faire
dique cet ordre. C l ' 1
un ordre arbitraire. Il y en a un qui est donné
GRAMMAIRE. 38g
par la manière dont nous concevons. La nature l'indique elle-même; et pour le découvrir, il ne faut qu'observer ce qu'elle nous fait faire.
Les objets commencent d'eux-mêmes à se dé- ehc nous a
*' donné des sens
composer , puisqu'ils se montrent à nous avec des f;^^ tt^o^feu
T r ^' rr r • . 1 ^• cr r i s^ins aucun art
qualités dilreren|ps , suivant la diiierence des or- de noire part. ganes exposés à leur action. Un corps , tout à la fois solide, coloré, sonore, odoriférant et savoureux, n'est pas tout cela à chacun de nos sens; et ce sont là autant de qualités qui viennent successivement à notre connaissance par autant d'organes différens.
Le toucher nous fait considérer la solidité comme séparée des autres qualités qui se réunissent dans le même corps; la vue nous fait considérer la couleur de la même manière. En un mot, chaque sens décompose; et c'est nous, dans le vrai, qui formons des idées composées, en réunissant, dans chaque objet, des qualités que nos sens tendent à séparer.
Or, vous avez vu, Monseigneur, qu'une idée abstraite est une idée que nous formons en considérant une qualité séparément des autres qualités auxquelles elle est unie. Il suffit donc d'avoir des sens pour avoir des idées abstraites.
Mais, tant que nous n'avons des idées abstraites que par cette voie, elles viennent à nous sans ordre; elles disparaissent quand les objets cessent d'agir sur nos sens : ce ne sont que des connais-
go GRAMMAIRE.
sances momentanées ; et notre vue est encore bien confuse et bien trouble.
Cependant c'est la nature qui commence à nous faire démêler quelque chose dans les impressions que les organes font passer jusqu'à l'âme. Si elle ne commençait pas , nous ne pourrions pas commencer nous-mêmes. Mais quand elle a commencé, elle s'arrête ; contente de nous avoir mis sur la voie , elle nous laisse , et c'est à nous d'avancer. Pour les aé- Jusque-là c'est donc sans aucun art de notre
composer avec X
ranaHs"e"''*doh part quc sc fout toutes les décompositions. Or
être celui de la ^ .
ffné^tion des commcnt pourrons -nous faire avec art d'autres décompositions pour acquérir de vraies connaissances? C'est encore en observant l'ordre que la nature nous prescrit elle-même. Mais vous savez que cet ordre est celui dans lequel nos idées naissent les unes des autres, conséquemment à notre manière de sentir et de concevoir. C'est donc dans l'ordre le plus conforme à la génération des idées que nous devons analiser les objets.
L'ordre de la PaDU. daus la bouchc d'un enfant qui n'a vu que
génération des ■* 11
dlv'dul^gcnr"' son père, n'est encore pour lui que le nom d'un^ espèces. individu; mais, lorsqu'il voit d'autres hommes, il
juge, aux qualités qu'ils ont en commun avec son père, qu'ils doivent aussi avoir le même nom; et il les appelle papa. Ce mot n'est donc plus pour lui le nom d'un individu; c'est un nom commun à plusieurs individus qui se ressemblent; c'est le nom de quelque chose qui n'est ni Pierre ni Paul ;
GRAMMAIRE. SqI
c'est, par conséquent, le nom d'une idée qui n'a d'existence que dans l'esprit de cet enfant ; et il ne Fa formée que parce qu'il a fait abstraction des qualités particulières aux individus Pierre et Paul , pour ne penser qu'aux qualités qui leur sont communes. Il n'a pas eu de peine à faire cette abstraction : il lui a suffi de ne pas remarquer les qualités qui distinguent les individus. Or il lui est bien plus facile de saisir les ressemblances que les différences; et c'est pourquoi il est naturellement porté à généraliser. Lorsque dans la suite les circonstances lui apprendront qu'on appelle homme ce qu'il nommait/?^^;, il n'acquerra pas une nouvelle idée, il apprendra seulement le vrai nom d'une idée qu'il avait déjà.
Mais il faut observer qu'une fois qu'un enfant commence à généraliser, il rend une idée aussi étendue qu'elle peut l'être, c'est-à-dire qu'il se hâte de donner le même nom à tous les objets qui se ressemblent grossièrement, et il les comprend tous dans une seule classe. Les ressemblances sont les premières choses qui le frappent , parce qu'il ne sait pas encore assez analiser pour distinguer les objets par les qualités qui leur sont propres. Il n'imaginera donc des classes moins générales, que lorsqu'il aura appris à observer par où les choses diffèrent. \jQ mol homme ^ par exemple, est d'abord pour lui une dénomination commune, sous laquelle il comprend indistinctement tous les
hommes. Mais lorsque , dans la suite , il aura occasion de connaître les différentes conditions , il fera aussitôt les classes subordonnées et moins générales (le militaires, de magistrats, de bourgeois, d'artisans, de laboureurs, etc.; tel est donc Tordre de la génération des idées. On passe tout à coup de l'individu au genre, pour descendre ensuite aux différentes espèces , qu'on multiplie d'autant plus , qu'on acquiert plus de discernement , c'està-dire qu'on apprend mieux à faire l'analise des choses.
Toutes les fois donc qu'un enfant entend nommer un objet avant d'avoir remarqué qu'il ressemble à d'autres , le mot , qui est pour nous le nom d'une idée générale , est pour lui le nom d'un individu; ou, si ce mot est pour nous un nom propre , il le généralise aussitôt qu'il trouve des objets semblables à celui qu'on a nommé; et il ne fait des classes moins générales qu'à mesure qu'il apprend à remarquer les différences qui distinguent les choses.
Vous voyez donc. Monseigneur, comment nos premières idées sont d'abord individuelles; comment elles se généralisent, et comment de générales , elles deviennent des espèces subordonnées à un genre. . ' * *
Cet ordre est Gctte sfénération est fondée sur la nature des choses. Il faut bien que nos premières idées soient individuelles; car, puisqu'il n'y a hors de nous
fondé sur lana turc des cLoses.
GRAMMAIRE. SgB
que des individus, il n'y a aussi que des individus qui puissent agir sur nos sens. Les autres objets de notre connaissance ne sont point des choses réelles qui aient une existence dans la nature ; ce ne sont que différentes vues de l'esprit, qui considère dans les individus les rapports par où ils se ressemblent, et ceux par où ils diffèrent.
Il n'y a donc qu'un moyen pour acquérir des ^.\^^;ff,;;;^'J« connaissances exactes et précises; c'est de nous i^'SSu"
conformer, dans nos analises, à l'ordre de la ffé- userieschos
' / cj ftpouracqui
de vraies connaissances.
: pour acquérir
nération des idées. Voilà la méthode avec laquelle
nous devons employer les signes artificiels.
Si nous ne savions pas faire usage de cette méthode , les signes artificiels ne nous conduiraient qu'à des idées imparfaites et confuses; et si nous n'avions point de signes artificiels , nous n'aurions point de méthode , et par conséquent nous n'acquerrions point de connaissances. Tout vous confirme donc, Monseigneur , combien les signes artificiels nous sont nécessaires pour démêler les idées qui sont confusément dans nos sensations ^
Avant que nous eussions étudié ensemble cette
^ Pourrait-on devenir géomètre sans méthode , et si les géomètres n'avaient point de signes artificiels , pourraient-ils avoir une méthode ? Or , la langue qu'un enfant apprend est la méthode à laquelle il doit les connaissances qu'il acquiert tout seul. Il y trouve des signes pour faire des analogies , qu'il n'aurait jamais faites s'il n'avait pas appris à parler.
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méthode, vous en aviez déjà fait psage, et vous aviez acquis quelques idées abstraites. Conduit par les circonstances qui vous faisaient deviner à peu près le sens des mots, vous aviez analisé les choses, sans remarquer que vous les analisiez , et sans réfléchir sur l'ordre que vous deviez suivre dans ces analises : aussi étaient-elles souvent bien imparfaites. Mais enfin vous aviez analisé, et vous vous étiez fait des idées que vous n'auriez jamais eues, si vous n'aviez pas entendu des mots, et si vous n'aviez pas senti le besoin d'en saisir la signification.
Si ces idées étaient en petit nombre, si elles étaient encore bien confuses, et si vous n'étiez pas capable de vous en rendre raison , c'est que les circonstances vous avaient mal conduit. Vous n'aviez pas eu occasion d'apprendre assez de mots, ou vous ne les aviez pas appris dans l'ordre le j:>lus propre à vous en donner l'intelligence. Souvent celui que vous entendiez prononcer, et dont vous auriez voulu saisir le sens , en supposait , pour être bien compris, d'autres que vous ne connaissiez pas encore. Quelquefois les personnes qui parlaient devant vous faisaient un étrange abus du langage ; et , ne connaissant pas ellesmêmes la valeur des termes dont elles se servaient, elles vous donnaient de fausses idées. Cependant vous pensiez d'après elles avec confiance, et elles croyaient vous instruire. Or, des signes qui ve-
naient à votre connaissance avec si peu d'ordre et de précision, n'étaient propres qu'à vous faire faire des analises fausses ou peu exactes. Une pareille méthode, si c'en est une, ne pouvait donc vous donner que beaucoup de notions confuses et beaucoup de préjugés.
Qu'avez-vous fait avec moi pour donner plus de précision à vos idées , et pour en acquérir de nouvelles? Vous avez repassé sur les mots que vous saviez, vous en avez appris de nouveaux, et vous avez étudié le sens des uns et des autres dans l'ordre de la génération des idées. Vous voyez que cette méthode est l'unique ; votre expérience vous a au moins convaincu qu'elle est bonne.
Pour achever, Monseigneur, de vous éclairer n y a deux
*-' mélhodcs: l'une
1er aux
sur la méthode, il faut vous faire remarquer qu'il ÇeToSnes ,ns-
, , , , 1 • 1 / Imites, et l'au-
y a un ordre dans lequel nous acquérons des idées, tre pour parier
'' ^ ^ aux personnes
et un ordre dans lequel nous distribuons celles que *i'''"" insirmf. nous avons acquises.
Le premier est, comme nous l'avons vu, celui de leur génération; le second est le renversement du premier. C'est celui où nous commençons par l'idée la plus générale pour descendre de classe en classe jusqu'à l'individu.
Vous aurez plus d'une fois occasion de remarquer que les idées générales abrègent le discours. C'est donc par elles qu'on doit commencer,^ quand on parle à des personnes instruites. Il serait importun et superflu de remonter à l'origine des
idées , puisqu'on ne leur dirait que ce qu'elles savent ou sont censées savoir.
Il n'en est pas de même quand on parle à des personnes qui ne savent rien , ou qui savent tout imparfaitement. Si je vous présentais mes idées dans l'ordre qu'elles ont dans mon esprit, je commencerais par des choses que vous ne pourriez pas entendre, parce qu'elles en supposeraient que vous ne savez pas. Je dois donc vous les présenter dans l'ordre dans lesquels vous auriez pu les acquérir tout seul.
Par exemple , si j'avais défini l'entendement , la volonté ou la pensée, avant d'avoir analisé les opérations de l'âme, vous ne m'auriez pas entendu. Vous ne m'entendriez pas davantage , si je commençais cet ouvrage par définir la grammaire, et ce que les grammairiens appellent les parties d'oraison» Il est vrai que je pourrais dans la suite expliquer ces choses ; mais serait-il raisonnable de vous forcer à écouter et à répéter des mots auxquels vous n'attacheriez encore aucune signification , et d'en renvoyer l'explication à un autre temps ? Je dois donc ne vous apprendre les mots que vous ne savez pas , qu'après vous en avoir donné l'idée , en me servant des mots dont vous avez l'intelligence.
a^Sëihodc ^'^^ plusieurs raisons , Monseigneur, pour vous d'instruction. £^-^,^ ^^^ réflcxious. La première , c'est qu'en vous rendant compte de la méthode que je me propose
de la mélhode
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de suivre, je vous éclaire davantage, et que je vous mets peu à peu en état de vous instruire sans moi.
La seconde , c'est qu'en vous montrant comment je dois m'expliquer pour être à votre portée, je vous apprends à juger par vous-même, si, en effet, je vous offre mes idées dans Tordre le plus propre à me faire entendre. Je pourrais, oubliant ma méthode , vous parler comme à une personne instruite. Alors vous ne m'entendriez pas , et peut-être vous en prendriez-vous à vousmême» Il faut que vous sachiez que ce pourrait être ma faute.
Enfin ces réflexions sont propres à vous prévenir contre un préjugé où l'on est généralement que les idées abstraites sont bien difficiles. Vous pouvez juger par vous - même si celles que vous vous êtes faites, depuis que nous étudions ensemble , vous ont beaucoup coûté ; les autres ne vous coûteront pas davantage.
En effet , pourquoi avons-nous tant de peine à nous familiariser avec les sciences qu'on nomme abstraites ? C'est que nous les étudions avant d'avoir fait d'autres études qui devaient nous y préparer ; c'est que ceux qui les enseignent nous parlent comme à des personnes instruites, et nous supposent des connaissances que nous n'avons pas. Toutes les études seraient faciles , si , conformé^ment à l'ordre de la génération des idées, on nous
39^ GRAMMAIHK.
faisait passer de connaissance en connaissance , sans jamais francliir aucune idée intermédiaire , ou du moins en ne supprimant que celles qui peuvent facilement se suppléer. Je puis vous rendre cette vérité sensible par une comparaison , qui n'est pas noble à la vérité , mais elle nous éclairera , et nous ne cherchons que la lumière. Considérez donc , Monseigneur , les idées que vous avez acquises comme une suite d'échelons ; et jugez s'il vous eût été possible de sauter tout à coup au haut de l'échelle. Vous voyez que vous n'auriez pas même pu monter les échelons deux à deux , et vous les avez montés facilement un à un. Or les sciences ne sont que plusieurs échelles mises bout à bout. Pourquoi donc ne pourriezvous pas, d'échelon en échelon, monter jusqu'au dernier ?