‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 75 sur 131 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les langues considérées comme autant de méthodes analitiqnes. C'est comme Vous avcz VU combicu les signes artificiels nous

méthodes anali- *-^

coYs1d?r"r' ^ks sout néccssaircs pour démêler, dans nos sensa-

angues. tious , toutcs Ics opératious de notre âme ; et nous

avons observe comment nous devons nous en

servir pour nous faire des idées de toute espèce.

Le premier objet du langage est donc d'analiser

GRAMMAIRE. j^f)

la pensée. En effet, nous ne pouvons montrer successivement aux autres les idées qui coexistent dans notre esprit , qu'autant que nous savons nous les montrer successivement à nous-mêmes ; c'est-à-dire que nous ne savons parler aux autres qu'autant que nous savons nous parler. On se tromperait, par conséquent, si l'on croyait que les langues ne nous sont utiles que pour nous communiquer mutuellement nos pensées.

C'est donc comme méthodes analitiques que nous les devons considérer ; et nous ne les connaîtrons parfaitement , que lorsque nous aurons observé comment elles ont analisé la pensée.

Dans le peu que vous savez de votre lane^ue comment us

^ langue? sont des

Monseigneur, vous voyez des mots pour exprimer îufqù^f'piufoû

• 1 r . IJ . . • 1 moins parfaites.

VOS idées , et o autres mots pour exprimer les rapports que vous apercevez entre elles. Vous concevez qu'avec moins de mots vous auriez moins d'idées , et vous découvririez moins de rapports. Il ne faut , pour cela , que vous rappeler l'ignorance où vous étiez , il n'y a pas long-temps. Vous concevez aussi qu'avec plus de mots que vous n'en savez , vous pourriez avoir plus d'idées , et découvrir plus de rapports.

Dans le français , tel que vous l'avez su d'abord , vous pouvez vous représenter une langue qui commence, et qui ne fait, pour ainsi dire , que dégrossir la pensée. Dans le français , tel que vous le savez aujourd'hui , vous voyez une langue qui

4oO GRAMMAIRE.

a fait des progrès , qui fait plus d'analises , et qui les fait mieux. Enfin , dans le français tel que vous le saurez un jour , vous prévoyez de nouveaux progrès ; et vous commencez à comprendre comment il deviendra capable d'analiser la pensée jusque dans les moindres détails.

Si cette analise se faisait sans méthode, la pensée ne se débrouillerait qu'imparfaitement ; les idées s'offriraient confusément et sans ordre à celui qui voudrait parler; et il ne pourrait se faire entendre qu'autant qu'on le devinerait. Aussi avons-nous vu que cette analise est assujettie à une méthode , et que cette méthode est plus ou moins parfaite, suivant que, se conformant à la génération des idées, elle la montre d'une manière plus ou moins sensible. Tout confirme donc que nous devons considérer les langues comme autant de méthodes analitiques; méthodes qui d'abord ont toute l'imperfection des langues qui commencent, et qui , dans la suite, font des progrès, à mesures que les langues en font elles-mêmes. cv^t à leur Mais, me direz-vous, les hommes ne connais-

inçu que les

m^uThrt»'- saient pas cette méthode avant d'avoir fait les Sn"' méihoclè langues : comment donc les ont-ils faites d'après

analitique. "

cette méthode ?

Cette difficulté, Monseigneur, prouve seulement que, dans les commencemens, cette méthode a été aussi imparfaite que les langues.

En effet, si vous réfléchissez sur les idées que

VOUS avez acquises avec moi, vous vous convaincrez que vous les devez à l'analise; que vous n'auriez pas pu en acquérir d'aussi précises par toute autre voie ; et que par conséquent vous avez tout seul analisé quelquefois méthodiquement, si auparavant vous en aviez d'exactes , comme en effet vous en aviez. Mais alors vous analisiez sans le savoir. Or c'est ainsi que les hommes ont suivi , dans la formation des langues, une méthode analitique. Tant que cette méthode a été imparfaite, ils se sont exprimés grossièrement et avec beaucoup d'embarras , et c'est à proportion des progrès qu'elle a faits , qu'ils ont été capables de parler avec plus de clarté et de précision.

La nature vous a guidé dans les analises que vous avez faites tout seul ; vous avez démêlé quelques qualités dans les objets, parce que vous aviez besoin de les remarquer; vous avez démêlé quelques opérations dans votre âme , parce que vous aviez besoin de faire connaître vos craintes et vos désirs. Vous avez , à la vérité , trouve des secours dans les personnes qui vous approchaient ; vous n'avez eu qu'à faire attention aux circonstances où elles prononçaient certains mots, pour apprendre à nommer les idées que vous vous faisiez.

Les hommes qui ont fait les langues ont de même été guidés par la nature, c'est-à-dire par les besoins, qui sont une suite de notre conforma-

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