‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 78 sur 131 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Comment les langues , dans les commencemens , analisent la pensée.

Précauiîonsk Pour luffcr, Monseiffncur , des analises qui se

prendre pour ne J a ' D ^ 1

SansdesSe^ sout faitcs à la naissaucc des langues, il faudrait semblables. s'assurcr de Tordre dans lequel les choses ont été nommées. On ne peut former à cet égard que des conjectures, encore seraient - elles d'autant plus incertaines, qu'on entrerait dans de plus grands détails. Comme l'organisation , quoique la même pour le fond, est susceptible, suivant les climats , de bien des variétés , et que les besoins varient également , il n'est pas douteux que les ^ hommes, jetés par la nature dans des circons-

tances différentes , ne se soient engagés dans des routes qui s'écartent les unes des autres.

Cependant toutes ces routes partent d'un même I point, c'est-à-dire de ce qu'il y a de commun dans

l'organisation et dans les besoins. 11 s'agit donc d'observer les hommes dans les premiers pas qu'ils ont faits. Bornons-nous à découvrir comment ils ont commencé , et nos conjectures en auront plus de vraisemblance.

Dans toutes les langues, les accens, communs aux deux langues , ont sans doute été les premiers noms. C'est la nature qui les donne , et ils suffisent pour indiquer nos besoins, nos craintes, nos désirs, tous nos sentimens. Susceptibles de différens mouvemens et de différentes inflexions, ils semblent se moduler sur toi^tes les cordes sensibles de notre âme, et leur expression varie comme nos besoins.

Les hommes n'avaient donc qu'à remarquer cesaccens, pour démêler lessentimensqu'ils éprouvaient, et pour distinguer, dans ces sentimens ^ jusqu'à des nuances. Dans la nécessité de se demander et de se donner des secours, ils firent une étude de ce langage : ils apprirent donc à s'en servir avec plus d'art ; et les accens, qui n'étaient d'abord pour eux que des signes naturels, devinrent insensiblement des signes artificiels, qu'ils modifièrent avec différentes articulations. Voilà vraisemblablement pourquoi la prosodie a été , idans plusieurs langues , une espèce de chant.

Lorsque les hommes s'étudiaient à observer leurs sensations, ils ne pouvaient pas ne pas remarquer qu'elles leur arrivaient par des organes

les accens ont été les premiers noms.

Coinmont h»

orf^.iiiesde.fsens nul été nommes.

4o8 GRAMMAIRE.

qui ne se ressemblent pas , et que , par cette raison, ils distinguaient facilement. Il ne s'agissait donc pluà que de convenir des noms qu'on donnerait à ces organes.

Si ces noms avaient été pris arbitrairement et comme au hasard , ils n'auraient été entendus que de celui qui les aurait choisis. Cependant , pour passer en usage , il fallait qu'ils fussent également entendus de tous ceux qui vivaient ensemble. Or il est évident qu'il n'y a que des circonstances 0 communes à tous qui aient pu déterminer à choisir certains mots plutôt que d'autres. Ce sont donc proprement les circonstances qui ont nommé les organes des sens. Mais quelles sont ces circonstances ? Je réponds qu'elles ont été différentes suivant les lieux. C'est pourquoi je crois inutile de chercher à les deviner.

Comment les Si les hommcs , lorsqu'ils observaient leurs

objets sensibles

ontéténommés. scusatious , out été conduits à observer les organes qui les transmettaient à l'âme , ils ont été également conduits à observer les objets qui les faisaient naître en eux , en agissant sur les organes mêmes. Ils ont donc observé les objets sensibles, et ils les ont distingués par des noms, suivant qu'ils ont eu besoin de se rendre raison de leurs plaisirs , de leurs peines , de leurs douleurs , de, leurs craintes, de leurs désirs, etc. : ces noms ont été imitatifs, toutes les fois que les choses ont pu être représentées par des sons.

GRAMlViAIRE. 4<^9

Les langues auront été long -temps bien bor- ^^^''l^^^l^'l nées, parce que plus elles l'étaient, moins elles ^^Ff^-^'^o"^fournissaient de moyens pour faire de nouvelles analises; et cependant il fallait, pour les enrichir, analiser encore. D'ailleurs les hommes, accoutumés au langage d'action qui leur suffisait presque toujours , n'auront imaginé de faire des mots qu'autant qu'ils y auront été forcés pour se faire entendre plus facilement. Or ils n'y auront été forcés que bien lentement : car, ne remarquant les choses que parce qu'elles avaient quelques , rapports à leurs besoins , ils en auront remarqué d'autant moins, que leurs besoins étaient en petit nombre. Ce qu'ils ne remarquaient pas, n'existait pas pour eux, et n'aura pas été nommé.

On peut donc supposer que les langues, dans Eiiesn'él'origine, n'étaient qu'un supplément au langage ^ifp7é;„em "S d'action , et qu'elles n'offraient qu'une collection tfoT^*' de mots semblables à ceux-ci : arbre, fruit, loup, voir, toucher, manger , fiiir ; et qu'on n'aura pu faire que des phrases semblables kjruit manger, loup fuir, arbre voir. Ces mots réveillaient assez distinctement les sentimens que les besoins font naître; et ils ne retraçaient, au contraire, des objets, qu'une idée confuse, où l'on démêlait seulement s'il faut les fuir ou les rechercher. Cette analise était donc bien imparfaite. Les mots , en petit nombre , ne désignaient encore que des idées principales ; et la pensée n'achevait de s'exprimer.

qu'autant que le langage d'aclion , qui les accompagnait, offrait les idées accessoires. Cependant il n'est pas difficile de comprendre comment les langues auront fait de nouveaux progrès. Comment Si Ics hommes avaient déjà donné des noms

elles ont pu faire . i ha

de nouveaux pro- aux sentimcus de 1 ame , aux organes de la sensation et à quelques objets sensibles , c'est que le langage d'action avait suffisamment décomposé la pensée , pour faire remarquer successivement toutes ces choses. Il est certain que si on ne les avait pas démêlées l'une après l'autre; on n'aurait pas pu se faire séparément des idées de chacune ; et si on ne les avait pas remarquées chacune séparément , on n'aurait pas pu les nommer. Mais , comme ces idées ne sont pas les seules que le langage d'action a dû faire distinguer, on conçoit comment il aura été possible de donner encore des noms à plusieurs autres.

Lesnomsdes Or il cst évidcut que chaque homme en disant,

personnes. i ^ .

par exemple ^ fruit manger, pouvait montrer, par le langage d'action, s'il parlait de lui , ou de celui à qui il adressait la parole , ou de tout autre ; et il n'est pas moins évident qu'alors ses gestes étaient l'équivalent de ces mots moi^ vous, il, il avait donc des idées distinctes de ce que nous appelons la première , la seconde et la troisième personne; et celui qui comprenait sa pensée , se faisait de ces personnes les mêmes idées que lui. Pourquoi donc n'auraient-ils pas pu s'accorder, tôt ou tard

lions.

^ (GRAMMAIRE. 4 1 Jf

Fun et l'autre , à exprimer ces idées par quelques sons articulés ?

Ces hommes pouvaient encore faire connaître Les noms ad-

. . . . jectifs.

par des gestes, si un animal était grand ou petit, fort ou faible, doux ou méchant, etc.; mais dès qu'une fois ils avaient démêlé ces idées , ils avaient fait le plus difficile. Il ne leur restait plus qu'à sentir qu'il serait commode de les désigner par des sons. On fit donc des adjectifs , c'est-à-dire des noms qui signifiaient les qualités des choses , comme on avait fait des substantifs , c'est-à-dire des noms qui indiquaient les choses mêmes.

On pouvait, avec la même facilité , après avoir Lespréposimontré deux lieux différens, marquer, par un geste, celui d'où l'on venait, et par un autre, celui où l'on allait. Voilà donc deux gestes , l'un équivalent à la préposition de ^ et l'autre à la préposition a. D'autres gestes pouvaient également être équivalens à sur^ sous, avant , après ^ etc. ; or, dès qu'on a eu démêlé ces rapports , dans la pensée décomposée par le langage d'action , on trouvait d'autant moins de difficultés à leur donner des noms , qu'on avait déjà nommé beaucoup d'autres idées.

Nous verrons dans la suite qu'il ne faut que quatre espèces de mots pour exprimer toutes nos pensées : des substantifs, des adjectifs, des prépositions , et un seul verbe , tel que le verbe être. Il ne reste donc plus qu'à découvrir comment les

hommes auront pu avoir un pareil verbe , et prononcer enfin des propositions.

fcs o*^r"K ^^ paraît d'abord bien difficile d'imaginer comnTeat' *ôi7*'pû meut les hommes ont donné des noms aux opé-

ôtrc nommées, . i 15 1 /•/••!

rations de 1 entendement. En effet, us ne pouvaient pas les montrer avec des gestes, comme ils avaient montré les objets sensibles; et il n'en était pas de ces opérations comme des sentimens de l'âme, dont les noms se trouvent faits dans les accens de la nature. Cependant , si nous considérons que, dans toutes les langues, les noms des opérations de l'entendement sont des expressions figurées, qui, telles g^ attention y réflexion , imagination , pensée , offrent des images sensibles , nous jugerons que les hommes ne sont parvenus à donner des noms aux opérations de l'entendement , que parce qu'ils en avaient donné à des idées sensibles qui pouvaient représenter ces opérations mêmes.

Nous pouvons considérer, Monseigneur, les organes de la sensation dans deux états différens : ou ils reçoivent indifféremment toutes les impressions que les objets font sur eux, ou ils agissent pour recevoir une impression plutôt qu'une autre. J^oir et regarder, par exemple, expriment ces deux états; car, pour voir, l'œil n'agit -il pas : il suffit qu'il reçoivent les impressions qui se font sur lui. Au contraire, lorsqu'il regarde, il agit, puisqu'il se dirige plus particulièrement sur un

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objet. C'est cette action qui le lui fait remarquer parmi plusieurs autres qu'il continue de voir.

Entendre et écouter expriment également ces deux états par rapport à l'ouïe. On entend tout ce qui frappe l'oreille , et l'organe n'a qu'à se laisser aller à toutes les impressions qu'il reçoit. On n'écoute, au contraire, que ce qu'on veut entendre par préférence; et l'organe agit pour se fermer, en quelque sorte, à tout bruit qui pourrait nous distraire. On peut faire la même observation sur tous les sens.

Or, supposons qu'on ait choisi le mot attention pour exprimer l'action de l'œil, lorsqu'il regarde: ce mot, joint au mot oreille , aura paru dès lors fort commode pour exprimer l'action de l'ouïe lorsqu'on écoute. On aura continué dei'employer de la sorte; on se sera fait une habitude de le joindre au nom de chaque organe ; et par conséquent il aura signifié ce que fait chaque sens, lorsqu'il agit pour être attentif à une impression , et pour se distraire de toute autre.

Attention œil, il faut me permettre ce langage, Monseigneur, aura donc signifié ce que nous faisons lorsque nous donnons notre attention à une des choses que nous voyons ; attention oreille^ aura signifié ce que nous faisons lorsque nous donnons notre attention à une des choses que nous entendons, etc.

Or, dès qu'une fois le mot attention est propre

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à exprimer Faction de chaque organe au moment que nous sommes attentifs par la vue, par Touïe, par le toucher, etc., nous n'aurons qu'à l'employer tout seul; et alors il exprimeracetteaction seule. L'idée qu'il réveillera ne sera donc plus ni l'action de la vue , ni celle de l'ouïe , ni celle du toucher : ce sera cette action , considérée en faisant abstraction de tout organe. Nous ne penserons pas même aux organes; et, par conséquent, le mot attention signifieraseulement l'action en général par laquelle nous sommes attentifs. Or cette action, ainsi considérée, est une opération de l'entendement. Voilà donc une opération de l'entendement qui a un nom.

Vous pouvez. Monseigneur, vous convaincre par vous-même que c'est ainsi que les hommes sont parvenus à nommer cette opération. En effet, si toutes les fois qu'on a prononcé devant vous le le mot attention y on ne l'avait employé que pour désigner une opération de l'entendement, vous n'y auriez jemais rien compris. Mais parce que vous avez remarqué que , lorsqu'on le prononçait, on regardait ou on écoutait, vous avez jugé que donner son attention , c'était regarder ou écouter; et , en conséquence , vous avez bientôt pensé que , sans regarder et sans écouter, vous donniez votre attention, lorsque vous vous occupiez par préféférence d'une idée qui s'offrait à votre esprit. Vous voyez donc que le mot attention n'est devenu pour vous le nom d'une opération de l'entendement,

Comment les hommes sont

GRAMMAIRE. I^l5

qu'après avoir été le nom de l'action de l'oeil qui regarde, et de l'oreille qui écoute.

Cette opération ayant été nommée, il est aisé de comprendre comment toutes les autres peuvent l'être; puisque comparer, juger, réfléchir, raisonner ne sont que différentes manières de conduire notre attention. Passons au verbe élre , et observons les hommes au moment qu'ils vont prononcer la proposition , je suis.

Comme j'ai supposé que le mot attention a été

dr \ \i ,• \ I parvenus à avoir

onne a I action des organes, lorsque nous sommes îm verbe, et k

prononcer des

attentifs par la vue, par l'ouïe, par le toucher, je proposuions. suppose que le mot être a été choisi pour exprimer l'état oùse trouve chaque organe, lorsque, sans action de sa part, il reçoit les impressions que les objets font sur lui. Dans cette supposition, il est évident qu'é/Av?, joint à œil, aura signifié voir; et que , joint à oreille, il aura signifié entendre. Ce mot sera donc devenu un nom commun à toutes les impressions; et en même temps qu'il aura exprimé ce qui paraît se passer dans les organes , il aura exprimé encore ce qui se passe en effet dans l'âme. Qu'alors on fuisse abstraction des organçs, ce mot, prononcé tout seul, deviendra synonyme de ce que nous appelons a^^oir des sensations, sentir, exister. Or voilà précisément ce que signifie le verbe être. Réfléchissez sur vous-même, Monseigneur, et vous verrez que c'est ainsi que vou s " êtes parvenu à saisir la signification de ce mot.

4l6 GRAMMAIRE.

Ce verbe ayant été trouvé , chaque homme a pu prononcer des propositions équivalentes à celleci , je suis , ou même équivalentes à beaucoup d'autres, telles que, je vois , j'entends, je donne mon attention , je juge. 11 ne fallait pour cela que joindre le nom de la première personne aux mots qui signifiaient l'action de voir, d'entendre, de donner son attention, de juger.

Quand une fois un homme a fait la proposition je suis ^ en parlant de lui-même, il la peut faire en parlant de tout autre, et il peut la répéter à l'occasion de tout ce qu'il observe. Après avoir ait ^ je suis, il dira donc, // est, ils sont, et il prononcera l'existence de tous les objets qui viendront à sa connaissance. Il prononcera également d'autres qualités : car qui l'empêchera de dire, // est grand, il est petit, s'il a déjà imaginé des noms adjectifs?

Lorsque les ^u Tcstc ic uc Drétcnds pas que les hommes ,

hommes com- J I 11 '

dir^p'roposi- au moment qu'ils commençaient à prononcer des

lions, ils ne sa- , . > •> i i 'i

vent pas lou- proDositions , lusscnt clé] a en état de démêler

jours démêler V V ' •'

qu'èuel'reïfer! toùtcs Ics idécs qu'cllcs renfermaient : ce serait

«nent. ,

leur supposer bien gratuitement une sagacité que nos philosophes mêmes n'ont pas toujours. La propositiony'e jw^j", par exemple, comprend, d'un côté , toutes les impressions et toutes les actions dont un corps vivant et organisé est capable ; et de l'autre, toutes les sensations et toutes les opérations qui appartiennent à l'âme, et qui n'appar-'

GRAMMAIRE. /jl-y

tiennent 'qu'à elle. Car je ne suis ou n'existe , qu'autant que tout cela, ou une partie de tout cela est en moi. Cependant la plupart de ceux qui font cette proposition sont bien éloignés de démêler toutes ces choses ; et ils ne les voient que d'une manière confuse , parce qu'ils sont incapables de faire l'analise des mots dont ils se servent. Mais enfin cette proposition a toujours la même signification, soit qu'on en fasse Tanalise ou qu'on ne la fasse pas ; et , d'une bouche à l'autre , elle ne diffère que parce qu'elle offre aux uns des idées distinctes , tandis qu'aux autres elle n'offre qu'une masse confuse d'idées.

Sans doute, dans l'origine des langues, cette proposition n'offrait aussi qu'une masse confuse , dans laquelle on distinguait peu d'idées ; et il a fallu bien des observations avant que les hommes qui la prononçaient pussent comprendre euxmêmes tout ce qu'ils disaient. Ils parlaient comme nous parlons souvent ; et nous leur ressemblons plus qu'on ne pense.

Il faut encore remarquer qu'on a été lon^j-temps ona jtéione-

»■ ••■ Cl temps avant de

avant de pouvoir exprimer, dans des propositions , ï;"e"7'ians't

I I i> • r propositions ,

toutes les vues de 1 esprit, et que par conséquent toutes les v«es les langues n'ont pu se perfectionner que bien lentement. Il fallait créer des mots pdur les idées accessoires, comme pour les idées principales; il fallait apprendre à les employer d'une manière propre à développer une pensée , et à la montrer

4l8 GRAMMAIRE.

successivement dans tous ses détails. Il fallait donc déterminer l'ordre qu'ils devaient suivre dans le discours, et convenir des variations qu'on leur ferait prendre pour en marquer plus sensiblement les rapports. Tout cela demandait beaucoup d'observations et des analises bien faites. J'ai fait voir comment on a commencé ; c'est tout ce que je me proposais. Si on pouvait observer une langue dans ses progrès successifs, on verrait les règles s'établir peu à peu. Cela est impossible. Il ne nous reste qu'à observer notre langue , telle qu'elle est aujourd'hui, et à chercher les lois qu'elle suit dans l'analise de la pensée.

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