TROISIÈME QUESTION
Voit-on des distances^ des grandeurs^ des figures, et des situations, dès le premier instant qu'on ouvre les yeux ?
Il paraît qu'on les doit voir. Mais si cette apparence peut être produite de deux façons, le sentiment d'après lequel on se hâte de juger ne sera rien moins qu'évident. Que la vision se fasse uniquement en vertu de Torganisation, ou qu'elle se fasse en vertu des habitudes contractées, l'effet est le même pour nous. Il faut donc examiner si nous voyons des grandeurs , des dislances , etc. , parce que nous sommes organisés pour les voir naturellement, ou si nous avons appris à les voir.
Il m'est évident que les sensations de couleur ne sont pour mon âme que différentes manières de se sentir: ce ne sont que ses propres modifications. Que je me suppose donc borné à la vue : jugerai-je de ces modifications comme des odeurs, qu'elles ne sont qu'en moi-même ? ou les jugerai-je tout à coup hors de moi, sur des objets dont rien ne m'a encore appris l'existence?
Si je n'avais que le sens du toucher, je conçois que je me ferais des idées de distances , de figures , etc. Il me suffirait de rapporter au bout de ma main et de mes doigts les sensations qui se transmettraient jusqu'à moi ; mon âme alors s'étend , pour ainsi dire , le long de mes bras , se répand dans la main , et trouve dans cet organe la mesure des objets. Mais dans la supposition que j'ai faite, ce n'est pas la même chose. Mon âme n'ira pas le long des rayons chercher des objets éloignés. Il est donc d'abord certain que rien ne peut encore la faire juger des distances.
Dès qu'elle ne juge pas des distances, elle ne juge pas des grandeurs, elle ne juge pas des figures. Mais il est inutile d'entrer dans de plus grands détails à ce sujet.