‹ Œuvres completes de Condillac, Volume 2Chapitre 24 sur 57 · CHA.PITRE X · texte numérisé non relu

CHA.PITRE X

HUITIÈME ET DEBiriER EXEMPLE.

Le spinosisme réfuté.

Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle toutes choses suiveDt nécessairement , comme des modifications qui en expriment l'essence , chacune à sa manière , voilà Tunivers > selon Spinosa. ,

L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est une suite également nécessaire de la nature de la substance unique , et que , par conséquent , il n'y a pœnt de différence à feire entre le bien et le mal moral.

Je n'entreprends pas de £aiire un extrait de l'Éthique de Spinosa : il serait difficile ou même impossible d'y réussir au gré de tous les lecteurs. Je vais traduire littéralement la première psoiiie, parce qu'elle renferme les principes de tout le systèiQe ; j'en pèserai toutes les expressions, j'ana* liserai toutes les propositions qu'elle renferme. Mon dessein , en faisant des critiques qu'on ne puisse éluder, est de donner un exemple sensible de la manière dont se font les systèmes abstraits, et des abus où ils entraînent. On reconnaîtra qu'il n'y a point d'ouvrage qui y soit plus propre que celui de Spinosa.

Le titre annonce des démonstrations géométriques. Or, deux conditions sont principalement essentielles à ces sortes de démonstrations, la clarté des idées et la précision des signes. La question est de savoir si -Spinosa les a remplies.

DES STSTÈMES.

ARTICLE PREMIER

Des définitions de la première partie de l'Éthique de Spinosa. PREMIÈRE DiFiniTiOK.

a Par ce qui est cause de soi-meroe, j'entends «ce dont l'essence renferme l'existence, ou ce « dont on ne peut concevoir la nature , qu'on ne « la conçoive existante. »

Cause dç soi-mêm^ : l'expression n'est pas exacte. Le mot de cause dit relation à quelque chose de distingué de soi , car un effet ne se produit pa$ lui-même; mais le choix d'un mot est libre. Je ne relève dans le moRient Spinosa, que pour faire voir que, si par la suite je ne dis rien de bien d'autres façons de parler aussi peu exactes, ce n'est pas qu'elles m'échappent, c'^st que je néglige d'entrer dans des détails qui pourraient paraître minutieux. Qu'il entende donc par cause de soi-même ce dont on ne peut concevoir la nature , qu'on ne la conçoive existante; mais qu'il se souvienne de ne se servir de cette expression et de sa définition , que lorsqu'il concevra la nature d'une chose, et qu'il verra que l'existence 31 est renfermée. Il serait peu raisoimable d'applitfaer la dénomination de cause de soi-*même àime chose .dont on ne connaîtrait pas la nature.

PÉFINITIOK, II.

« On dit qu'une chosç est finie en son genre ^ «c lorsqu'elle peut être terminée par une autre de « ipéme nature. On dit, par exemple,, qu'un corps « est fini parce que nous en concevons toujours « nn plus grand. Ainsi une pensée est terminée a par une autre pensée ; mais un corps n^est pas « terminé par une pensée, lii une pensée par un « corps. » ^ . -

Qu'entend Spinosa par cette remarque? Un corps ne peut pas être terminé par une pensée y ni une pensée par un corps, Veut41 dire qu'un corps, quoique fini dans le genre de corps, parce qu'il peut-être terminé par un autre corps, n'est pas fini dans le genre de pensée, parce qu*ilne peut pas être terminé par une pensée, et qu'une pensée, quoique finie dans le genre de pensée, n'est pas finie dans le genre de corps, parce qu^elle ne peut pstô être terminée par un corps ? Quel langage ! Faut -il donc tant d'effort pour faire connaître ce que c'est qu'une chose finie ?

D'ailleurs que fait à la limitatit)n d^une chose, (ju'elle soit ou ne soit pas terminée par une autre »de même natuye ? Quelle nécessité pour juger si un être est fini, d'avoir égard à la nature ^e ce qui est hors de lui ? Ne suffit-il p?is de considérer ce qui lui appartient? Cette obscurité sera sans doute utile au dessein de Spinosa ?

Dm SYSTkMts. 169

Enfin un corps n'est pas fini, parce qu'on en peut concevoir un plus grand : mais on en peut concevoir un plus grand, parce qu'il est fini.

DÉFINITIOK m.

« J'entends par substance ce qui est en soi et « qui est conçu par soi-même, c'est-à-dire ce « dont l'idée n'a pas besoiQ pour être formée de « l'idée d'une autre chose. »

Puisque Spinosa veut prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, il est essentiel qu'il donne une idée exacte de la chose qu'il fait signifier à ce mot : autrement tout ce qu'il dira de la substance n'en regardera que je nom, et' ne répandra aucun jour sur la nature de la chose. Mais, ni lui, ni personne, ne peut remplir cette condition.

Je ne veux que le langage des philosopher pour prouver notre ignorance à cet égard. Quand ils disent : La substance est ce qui est et} soi, etc. , ce qui subsiste par soi-même % ce qui peut être conçu indépendamment de toute autre chose ce qui conserve des déterminations essentielles et des attributs constans^ pendant que les modes y va-

' Cest la définition qu^en donnent les scolastiques.

* C'est ainsi que Descartes la définit : Mallebranche s'exprime différemment. La substance y dit-il, est ce à quoi on peut penser sans penser à autre chose, Tôutes ces définitions ressemblent beaucoup à celle de Spinosa.

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rient et se succèdent ' ; ces mots ce qui, ne paratssent*ils pas se rapporter k un sujet inconnu , qui est en soi, qui subsiste par soi-même, qui, etc. Si Ton avait quelque idée de sa nature, l'indiquerait-pn d'une manière si vague ? Les noms qu'on donne aux modifications tjui sont connues, portent avec eux la clarté; pourquoi nj^n serait -il pas de même de celui qu'on donne à ce sujet , s'il était connu comme elles ?

Mais, répliquera M. Wolf, rien n'est plus imaginaire que le sujet que vous voulez donner aux déterminations essentielles; elles sont elles-mêmes ce qu'il y a de premier dans la substance. Trois côtés déterminent tous les attributs du triangle, et si Kon voulait quelque chose d'antérieur, on le chercherait inutilement. Les trois côtés«ont donc le sujet de tout ce qui peut convenir à cette figm^e. Il en est de même de la substance; il y a en elle une première détermination essentielle : voilà son substratum. Demander quelque chose d'antérieur, c'est visiblement se contredire.

Je réponds, premièrement, qu'il faut donc changer la définition dont il s'àgit, etdire la substance est une première détermination essentielle, qui^ etc.; et je doute encore qu'elle devienne

' Cette définition e&t de M. Wolf. Nous avons vu ailleort que LeibnitK dj^nil ia Mibstance, te qui a en soi le principe de ses fandemens. - , *

ipeilleur^. Je conviens, en ^oud lieu, qu'il y a d^m 1^ sul^tanoe une. première détermination essentielle ; mai^ c'est là un Protée qui prend plaisir à se présenter à moi squs mille formés différentes, et qui me défie de le saisir sous aucune : je m'explique.

On peut dire des figures comme des.substances, qu'elles sont ce qui conserve des déterminations essentielles et des attributs constans , etc. , notion si vague que quelqu'un qui n'en aiu*ait point d'autre, n'aurait dan^ le vrai l'idée d'aucune figure. Cette notion varie : ici c'est une détermination, là une autre; et le Protée prend partout différentes fonnes. Néanmoins il ne m'échappe jamais et je puis toujours saisir la détermination essentielle de ijiai|ue fi^ire. Mais il est si subtil^ quand il se joue parmi les substances, qu'il disparaît toujours au moment que je crois le tenir. Aucun philosophe ne saurait Je fixer, et m6ntrer Ui détermination essentielle d'une substance quelconque. C'est ainsi qu'un homme, qui ne connaîtrait les figures que par la notion vague que j'w viens de donner, serait hors d*état d'indiquer la détermination essentielle d'une seule.

Mais pourquoi sortir de la métaphysique et aller prendre, dans la géométrie, des exemples d'une nature toute différente ? Que ne nou3 mène-t-on à cette détermination par des analises exactes de la substance ? Les efforts seraient superflues. On

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