‹ Œuvres completes de Condillac, Volume 2Chapitre 25 sur 57 · TRAIT · texte numérisé non relu

TRAIT

ne nous conduira jamais qu'à quelque chose qu'on ne connaît point, et à quoi on donnera les noms di essence y de détermination essentielle ^ de support y de soutien y de substance : mais ce n'est là que fsiire des mots.

Nous remarquons, dans tout ce qui vient à notre connaissance, différentes qualités : ces qualités se partagent, se distribuent différemment, se réunissent en différens points et forment une muU titude d'objets distincts : nous leur donnons' les noms de mode, modification^ accident^ propriété^ attribut, déterminationyCssence nature, suivant les rapports sous lesquels nous les voyons, ou croyons voir. Mais nous ne saurions découvrir ce qui leur sert de base. Or, si par l'idée de la substance, on entend l'idée de quelques qualités réunies quel-' que part , nous connaissons ce que nous appelons substances : mais si on enténd la connaissance de ce qui sert de fondement à la réunion de ces qualités, nous l'ignorons tout-à-fait.

Cette distinction suffit pour démontrer que ce n'est ici qu'une question de mot; et, si l'on voulait s'entendre, il n'y aurait plus de dispute. Descartes ne doutait pas qu'il ne connût la substance ; cependant il avoue son ignorance quand il prend ce mot dans le sens dans lequel je dis que nous n'en avons pas d'idée ^

' • Parce que nous aperceTons^ dit-il {Rép. aux 4 obj,)^

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La substance, pour revenir à la définition de Spihosa, ne se conçoit donc pas elle-même; elle ne se conçoit i^iéme pa», mais on l'imagine pour servir de lien, de soutien aux qualités que Ton conçoit ; et l'idée vague qu'en donne l'imagination, n'aj pù être formée qu'on n'ait préalablement connu plusieurs autres choses*

Concluons que Spiriosa n'a point donné d'idée de la chpse qu'il veut fair^ signifier au mot substance. Par conséquent rien n'est plus fi:ivole* que les démonstrations qu'il va donner. Ajoutez que l'ambiguité de cette expression scolastique, en soi^ est toute propre au dessein où est Spinoza, de prouver que la substance est de sa nature indépendante.

DÉFIiaTION .IV*

« J'entends par attribut, ce que l'entendement « se représente Comme constituant l'essence de la « substance. »

K quelques formes ou attributs qui doiTent être attachés à « quelque chose pour i^ister, nous appelons substance cette « chose à laquelle ite sont attaches. Nous pourrions encore « parler de la substance , après l'avoir dépouillée de tous ses « attributs; mais alors, nous détruirions toute la connaissance « que nous en avons , et nous n€ concevrions pas clairement « et distinctement la signification de nos paroles. » Il s'exprime encore de la même manière dans la 5® définition de ses Méditations, disposées à la manière des géomètres.

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Spinosadit aillent^ > qu'il entend par attribut tout ce qui est conçu par soi et en soi^ en sotte que Vidée qu'on en a ne renferme pas V idée d* une autre chose. V étendue^ ajoute -t- il, est conçue par elle-même et en elle-même y mais non pas le moui^ementy car il est conçu dans un autre j et son idée renferme celle de V étendue.

Voilà donc la substance et l'attribut qui né sont qu'une même chose. Spinosa en convient et dit' *qu'il ne distingue ce dernier que par rapport à lentendenient qui attribue une certaine nature à la substance.

Le mot essence signifie sans doute encore la même chose que celui de substance; si ce n'est par rapport à l'entendement qui considère l'essence comme quelque chose, sans quoi la substance ne peut exister, ni être conçue ^.

Les signes des géomètres ont différentes significations, noii-seulement par rapport à l'entendement, mais encore par rapport aux choses :

c'est pourquoi tout ce qu'ils démontrent de leurs signes se trouve démontré des objets mêmes, supposé qu'ils existent. Rien ne serait plus frivole que leurs démonstrations, si leurs termes n'avaient difïérens sens que par rapport à l'entendement. Que Spinosa invente pour une même

« Lettre ii des Œuvres pôStkurnes, pag. 397.

» L^tt. ±Tfii , ptg. 463.

' Deuxième part., Déf. 11, pag. 4<>.

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chose autant de noms qu'il lui plaira, il ne prouvera rien , ou il montrera seulement quelle serait la nature des êtres si elle était telle qu'il l'imagine : ce qui doit peu intéresser sop lecteur.

Rien ne fait mieux connaître la faiblesse de l'esprit, que les efforts qu'il foit pour franchir les bornes qui lui sont prescrites. Quoiqu'on n'ait aucune idée de ce qu'on nomme substance^ on a imaginé le mot essence ^qvlt signifier ce qui constitue la substance; et, afin qu't)n ne soupçonne pas ce terme d'être lui-même vide^ sens, on a encore imaginé celui ôl attribut pour signifier ce qui constitue l'essence. Enfin, lorsqu'on peut se passer de ces distinctions, on convient que la substance, l'essence et l'attribut ne sont qu'une même chose. C'est ainsi qu'un labyrinthe de mots sert à cacher l'ignorance profonde des métaphysiciens.

Si, comme je crois l'avoir prouvé, nous ne connaissons point la substance ; et si , comme en convient Spinosa, la substance > l'essence et l'at-* tribut ne sont dans le vrai qu'une même chose , ce philosophe n'a pas plus d'idée de l^attribut et de l'essence que de la substance même.

On peut . remarquer que les autres philosophes distinguent l'attribut de l'essence. Ils le définissent, ce qui découle nécessairement de V essence.

TRAlTli

DEFmiTlON Y.

« J^entëndâ par mode, les affections d'une subs- « tance ou ce qui est dans un autre par lequel il « est cotiçu* »

Nous sommes si éloignés de concevoir les mode» par un autre , que notis n'avons point d'idée du sujet qui leur sett de soutien, et par lequel, seloa cette définition , on devrait les concevoir. Au contraire nous n'imaginons le sujet qu'après avoir conçu les modes. Le mouvement, pour apporter im exemple de Spinosa est conçu dans l'étendue, mais il n'est pas conçu par elle, car sa notion renferme quelque chose de plus que celle de l'étendue.

Ou l'on se forme l'idée d'un mode par l'impression qu'on reçoit des objets , ou par les abstractions qu'oa fait en réfléchissant sur ces impressions. Dans l'un et l'autre casVil est évident que le mode est coniiu indépendamment de l'idSe de son sujet. Proprement, les substances ne nous affectent que par leurs modes , elles ne viénnent à notre connaissance que par eux. Il est donc bien ridicule de supposer que le mode ne soit conçti que par la substance. ,

Si Spinosa a défini le mode , ce qui est conçu

* Voyez ce qui vient d'être remarqué sur la définition précédente.

'oogle

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par un autre ^ ce ti'eçt pas qu'il ait réfléchi à la nature de la chose, c'est qu'il a voulu opposer le mode à la substance qu'il avait définie , ce qui est conçu par soi-même. Or, en opposant l'un à l'autre, il suppose tacitement que la substance existe par sa propre nature. Pourquoi eti effet le mode est-il dans un autre par lequel il est conçu? C'est parce qu'il en dépend* Donc la substance étant en 'elle-tneme ne dépend que d'elle; c'està-dire qu'elle est, selon Spinosa, indépendante, nécessaire, etc. Quand on suppose dans les défin nitions ce qu'on se propose de . prouver, il n'est pas bien difiplcile de faire des démonstrations.

DiFIWmON VI.

ce J'entends par Dieu un être absolument in- « fini , o'est-à-dire une substance tjui renferme «une infinité d'attributs, dont chacun exprime « une essence éternelle et infinie* »

^ - Eopplicatiani' -

oc Je dis ab3olument infini, et non pas en son « genre; car on peut nier une infinité d'attribut» « de tout ce qui n'est ;infini qu'en so^ gendre. « Mais, quand une chose est absolun^enjt infinie, « tout ce qui exprime une essence appartient à « la sienne, et on n'eu peut rien nier* »

Spinosa est bien heureux de manier avec tant n« t%

178 MAITJÉ

de Êicililé les idées de VinfinL J'avoue €pie j'ai àe la peinie àr le smwre , et qiie, quand il parle d'un attribut qui exprime U0e essence étemelle et infinie, je ne trouTe dans le mot exprime, qn'un terme figuré qiii ne présente rien d'exact-

Quant à l'idée qu'il prétend avoir de l'infini, é'est une erreur qui est commune à beaucoup d'antres pltilosophes. 1\ serait trop long de la détruire; je remarquerai seulement que Spinosa prend bien ses précautions pour pouvoir conclure dé sa définition tout ce qui hii sera Avantageux; ter, sdon sa définition, Dieu n'est absolument infini que. parce qu'on rfen peut #îen nier, et qu'on en peut tout affirmer.

niFiiriTioir vil

^ « Ui^e ichose est appelée libre ijua^d elle existe ^paî; la seigle néce^ité dp sa nature^ c* qu'elle c( n'est déterminée ^ agir que par elle-même; mais <t elle est nécessaire oa plutôt contrainte, quand « elle est déterminée par un autre à exister et à « agir d'une manière certaine et déterminée. »

Léà définitions de mots sont, dk-6ri, arbitraires; fûàh'il fatit ajouter, poui^ condition, qu'on n'en abusera pas* On verra bientôt que Spinosa a en vue^ de proiivei^ que touf est nécessaire.

BBS srsfèMES.

DÉFiwiTioir vni.

« Pat* l*étêrnité, j^entends l'existence même, en <c tant que Ton conçoit qu'elle suit nécessairement a cîe la seule définition d^une chose éternelle. »

Cette définition est singulière. Ne dirait-on pas qu'une chôse éternelle est mieux connue que réteïriité? Voici Téxplicatiôn que Fauteur ajoute : elîé lit répand pas un grand jour sur la défini-* tion*

• Explication^

' Ca? utie tèlle existence est conçue, ainsi qué <c l'essence de la choie, comme une étemelle Vé- « tité* C'est potirquoi elle ne peut jèttè expliquée <c ni par \k dutée jii par le temps , quoique l'on «•» conçoive que la durée ne renferme ni éom- (£ meiM^nient ni ûm >f

Yoîlà défi&kions de k premièré paftié de l'Étique de Spinosa. Bien loin d'être attssi exactes: que la géotnétm le demande, on voit qi|e éè n'esi quf uii jargôh accrédité chez les icoht^tique^.

Des axiomés de la première partie de rÉtbiquè dé Spinosa^

• AXiômÈ Premier* . « Toutc^e quîest^est enpsoi ou dlans un autre* n

1 8o TRAITÉ

L'ambiguité de cet axiome fait craindr^^'on ne œnfonde les modes, qu'on dit être dans un autre, avec tout ce qui est dépendant; et la substance , qu'on dit être en elle-même , avec ce qui est indépendant. Alors il ne serait pas difficile de prouver que les êtres finis ne sont que les modes d'une seule substance nécessaire.

Par le langage de Spinosa, cet axiome s'applique naturellement aux choses telles qu'çn les suppose dans la nature; pour le rendre. plus exact, il faudrait s'exprimer de façon qu'on ne pût l'entendre que de la manière dont nous concevons les choses. Si l'on ne prend tette précaution, on courra' risque de substituer ses propres imaginations à la place de la nature. C'est ce dopt Spinosa cherche point à se garantir.. Je dirais donc : Tout ce que nous concevons, nous nous lesreprêsentons en soi ou dans un autre , c'est-à-dire comme su^ Jet ou qualité d'un sujet. Mais pour lors l'usage de cet axiome serait très-borné, car nous ne le pourrions raisonnablement appliquer qu'aux choses que nous connaissons. Ainsi il deviendrait inutile au dessein de Spinosa.

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